La sorcière de pacotille

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En compétition

On m’a dit « un peu décalé ». J’ai eu une vie professionnelle variée, marquée par la publicité, et surtout par 25 ans comme éducateur puis directeur, au Ministère de la Justice. Je  [+]

Image de Automne 2020
Il y a de cela très longtemps, un beau cavalier se présenta à l’entrée d’un étrange village. Il n’avait jamais vu semblable endroit au cours de ses longs voyages. Des maisons bizarres, des rues sombres où se promenaient quelques rares femmes dans des habits qu’on ne voyait nulle part ailleurs, la plupart du temps des vêtements noirs ou rouge foncé, de longues robes jusqu’aux pieds et aussi de longs chapeaux pointus. Dans certaines rues il pleuvait alors que dans la rue voisine il faisait nuit et sec, une grande rue où les trottoirs étaient parfois en feu, rarement du soleil dans de toutes petites venelles ou des impasses et souvent, s’élevant des cheminées ou sortant par les portes, des fumées et des vapeurs de toutes les couleurs qui rampaient vers vous de manière inquiétante.

À dire le vrai mes enfants, je sais moi, qui le cavalier n’allait pas tarder à rencontrer ; en effet, le village était l’endroit où habitaient toutes les sorcières du royaume. Il y avait par exemple la sorcière de la curiosité. Une bien étrange personne qui ne cessait de poser des questions et qui, quand elle avait obtenu une réponse, s’empressait d’aller frapper aux portes voisines pour rapporter ce qu’elle avait appris. Mais cette sorcière avait bien plus d’un tour dans son sac et, quand elle avait fini de vous questionner, elle faisait apparaître mille choses stupéfiantes pour que vous soyez amené à demander de quoi il s’agissait. Si vous le faisiez, alors elle choisissait soit de vous répondre, soit de vous laisser dans l’ignorance, ce qui risquait de vous rendre fou. Elle avait aussi la capacité de vous annoncer des événements de votre avenir, mais pas tous. De sorte que vous ne saviez jamais réellement ce qui allait vous arriver suite à ses prophéties. Elle pouvait encore faire apparaître des créatures menaçantes ou des objets d’une telle réalité qu’il fallait souvent se sauver pour échapper à leurs actions maléfiques. Une sorcière bien effrayante en vérité !

Le beau cavalier s’approcha de sa maison et frappa. La porte s’ouvrit sans que personne ne vint, mais du fond d’un couloir qui menait à une grande pièce, une voix lança : « Bonjour mon prince ! Que puis-je faire pour vous ? » Le jeune homme emprunta le couloir et entra là où se trouvait la sorcière de la curiosité. Celle-ci, bien que vêtue comme toutes celles croisées dans la rue, était en réalité une belle femme aux cheveux roux et à la peau blanche comme de l’albâtre. Ses yeux étaient verts comme arbres au printemps et un charme inexprimable se dégageait d’elle. « Je cherche en ce bas monde, qui pourrait être mon épouse pour régner à mes côtés lorsque je serai roi. » « Ce n’est sans doute pas ici que tu la trouveras », dit la sorcière, « à moins que tu ne veuilles une faiseuse de sorts qui me ressemble. » Et ce disant, elle fit des manières comme pour séduire. « Vous êtes très belle, dit le prince, mais je cherche une jeune fille ayant bon cœur et incapable de sortilèges. » « Quelle tristesse ! » répondit-elle ; et elle frappa le sol de sa baguette faisant apparaître une boule de cristal dans laquelle était enfermée une toute petite jeune fille, mais très belle. « Voici celle qui t’es destinée. Comment la trouves-tu ? Bien sûr elle sera plus grande que ce modèle, mais elle sera exactement comme tu la vois ici. » « Elle est très jolie dit, le prince, et j’espère qu’elle est aussi douce qu’en apparence et bonne avec tous ceux qu’elle croise. » La sorcière frappa à nouveau le sol et dans la boule de cristal se déroula une scène où l’on voyait la jeune fille en miniature s’arrêtant près d’un vieil homme tout courbé tant par les ans que par le fagot qu’il portait. Elle avait une chevelure rousse encore plus belle que celle de la sorcière de la curiosité. La jeune fille se plaça à son côté et se mit à soulager la charge pour l’aider à porter. « Ho ! elle semble généreuse et prête à aider autrui dit le prince. Tu ne m’as pas dit d’où tu venais réclama la sorcière. Je viens du royaume de Méridion, là où le soleil brille toujours sans toutefois brûler champs, bois et hommes dit le prince.
" Bon voyage alors » dit la sorcière qui se leva aussitôt pour aller frapper aux portes voisines et colporter la nouvelle : le prince de Méridion est parmi nous et il cherche celle qui sera reine avec lui. »
Sans plus attendre, le prince, puisque nous avons appris qu’il était prince, enfourcha derechef sa monture et avança dans le village. Dans une rue très sombre et de plus en plus. Il frappa à une nouvelle porte. Étrange porte ! On eut dit qu’elle devait ouvrir sur un nouveau monde inconnu des hommes. « Entrez » dit une voix profonde, douce et chaude. Et le prince entra tout hésitant. À l’intérieur, tout semblait d’abord vide. Toutefois, en avançant, on finissait par distinguer, dans une nuit bleue, des maisons, des arbres et des champs et, au ciel, des étoiles sous lesquelles paraissaient voleter des lucioles. En fait, en regardant bien, on pouvait voir qu’il s’agissait de petites filles ailées comme des libellules. En continuant un étrange chemin, on arrivait à une grotte où s’apercevait à la fin une silhouette aussi sombre que le décor bleu sombre. « Je suis la sorcière de la nuit » dit l’être qui trônait sur un grand fauteuil. Ce siège n’était semblable à nul autre. Il ressemblait à un trône royal. Le dossier avait une forme de Lune portant à droite et à gauche des chouettes vivantes, mais qui paraissaient captives de la chaise. Les accoudoirs, les barreaux et les pieds étaient des serpents : deux boas pour les bras, quatre vipères pour les pieds et des couleuvres vertes pour les barreaux de la chaise. L’assise était surprenante, car elle était constituée d’un petit lac où se reflétait la lumière de la Lune du fauteuil, de telle sorte que la sorcière de la nuit semblait assise sur l’eau scintillante. « Je sais qui tu es, dit-elle, car la sorcière de la curiosité est passée me dire tout ce que tu lui avais raconté. Eh bien ! Serais-je celle que tu cherches ? Je ne le crois pas. Je suis celle qui étend le drap de la nuit sur le monde quand vient l’heure. Je dispense des rêves et des cauchemars, j’égare les promeneurs attardés, je fais surgir des chemins, j’organise de grandes fêtes où l’on danse, je place un peu partout des auberges pour les pèlerins et les égarés ainsi que pour les voyageurs, je fraye le chemin de la mort quand elle veut passer. Tout ça ne doit pas être ce que tu cherches ? Dommage, car tu es fort beau garçon. » Le prince remercia mais ne s’attarda pas, craignant de perdre beaucoup de temps et de s’égarer aussi dans la nuit.

Dehors, il retrouva les ruelles et les chemins insolites parsemés de vapeurs diverses et inquiétantes. Des chats couraient partout. On entendait bouillir des choses dans de grands chaudrons qui répandaient des parfums de toutes sortes et souvent devant les portes on voyait des balais qui paraissaient attendre comme des chevaux attachés par la bride. Au bout d’une des rues se trouvait une maison éclatante qui attira son regard. Il se dirigea vers elle et frappa de nouveau à la porte. Elle s’ouvrit laissant apparaître deux créatures magnifiques et ailées à la peau dorée avec des robes d’arc-en-ciel et de grandes ailes de papillons. Elles le conduisirent devant une autre sorcière qui s’avéra être celle du jour. Tout resplendissait chez elle et cela rappelait souvent son royaume de Méridion qu’il avait quitté pour entreprendre sa recherche. Le salon de la sorcière était un grand lac bordé de forêt. Dans l’eau, des canards cancanaient en montrant leur joie de se baigner et de nager avec leurs pattes palmées. Il y avait aussi des cygnes, des blancs, des noirs et des oies de toutes sortes et même des crocodiles et des hippopotames, lesquels pataugeaient à qui mieux mieux sur un bord boueux. Dans la forêt on apercevait des biches et des sangliers et toutes sortes d’animaux des bois des cinq continents. La sorcière du jour trônait quant à elle sur un grand chêne où couraient des écureuils et sous lequel les lapins gambadaient. Il aperçut la chambre qui était semblable aux champs de la campagne, après les moissons, avec des bottes de paille qui attendaient d’être ramassées. « Bienvenue à toi » dit la sorcière du jour. « Je sais qui tu es et ce que tu cherches. Je ne pense pas que tu trouveras ici. Peut-être pourrais-tu, par contre, m’aider un peu à aller répandre du jour dans le monde, car j’ai cassé mon balai et je suis plus lente que d’habitude à en faire le tour. Il ne faut pas que je laisse cette coquine de sorcière de la nuit prendre tout le temps du jour. Et puis les sorcières des crépuscules attendent leur tour. Celle du matin a déjà fait son œuvre et je suis légèrement en retard dans certaines contrées. » « Ce serait avec plaisir » répondit le jeune homme, « mais je ne me sens pas très qualifié et j’ai ma quête à poursuivre. » « Je te comprends » dit la sorcière, « eh bien prends ton temps ici, moi je dois y aller si je ne veux pas être en retard. Le menuisier me prépare déjà un nouveau balai. » Elle se leva en soulevant des poussières de soleil dans les pans de sa robe et sortit, bientôt suivie par le prince qui continua son chemin et ne tarda pas à trouver la maison de la sorcière du crépuscule du matin. C’était une demeure plus petite que les précédentes. La porte ouvrait sur un ciel rougeoyant où le soleil se levait au-dessus de l’horizon. La sorcière était occupée à la cuisine. Apparemment elle faisait cuire dans un chaudron les senteurs du matin avec l’eau de la rosée. Ensuite elle irait les répandre au fur et à mesure sur la terre avant que passe la sorcière du jour qui la suivrait de près.

« Je m’appelle Aurore » dit la petite sorcière qui était, elle aussi, très jolie. « Je suis Antoine de Méridion, prince appelé à régner et je voyage pour chercher celle qui sera ma reine. » « Très bien » dit Aurore. « Je dois filer sinon je vais être en retard. J’ai vu que la sorcière du jour a commencé sa tournée là où je suis déjà passée. Je ne voudrais pas la faire attendre. Ma voisine aura plus de temps sans doute. » Elle s’arrêta soudain et le dévisagea. « Je sais laquelle d’entre nous pourra t’aider. C’est une petite sorcière sans importance qui habite à la fin du village. On l’appelle la sorcière de pacotille. En effet ses charmes sont sans importance et ne comptent pour rien dans notre communauté. Mais à ce qu’on dit, elle a un tout petit pouvoir qui plait aux humains. Qui sait si elle ne pourra t’aider dans ta recherche. » Le prince la remercia et la vit partir rapidement en laissant derrière elle une traînée d’arc-en-ciel.

La porte voisine s’ouvrit effectivement sur la sorcière du crépuscule du soir. Elle apparut sur un canapé ne semblant pas pressée de répandre la fin du jour sur la terre. Elle lui dit s’appeler Brune. Elle avait de grands cheveux noirs qui descendaient jusqu’à ses pieds. Contrairement aux autres, elle était revêtue d’une chemise de nuit en percale de coton blanc et donnait l’impression de devoir aller bientôt se coucher. Elle portait aussi un chapeau pointu. « J’attends le premier soir sur le monde » dit-elle. « Et quand la sorcière de la nuit sera passée partout, il me restera du temps pour aller briquer et faire reluire le char du Soleil. À cette heure-ci, la sorcière du jour doit éclairer l’Europe. Je ne vais pas tarder à partir pour l’Asie avant que le soleil n’aille dormir là-bas. » Elle regarda par la fenêtre la maison d’en face. « Oh oh ! Je crois bien que la sorcière de la pluie va sortir aujourd’hui. Cela fait trois semaines qu’elle reste chez elle à faire je ne sais quoi. Il serait temps qu’elle s’y mette sinon il y aura sécheresse sur le monde. » Le jeune homme regarda aussi et il vit une sorcière à l’allure de jeune femme, revêtue d’une robe de paysanne avec un tablier blanc et qui portait un énorme baquet rempli d’eau jusqu’au raz bord. Ce baquet avait pour particularité de ne jamais se vider. Elle faisait tomber l’eau en pluie où elle voulait, mais jamais le baquet ne se vidait. C’est ce qu’expliqua la sorcière du crépuscule du soir au prince en précisant qu’il y a quatre semaines, la sorcière de la pluie, pourtant si jolie, avait fait tomber tant d’eau sur une partie du monde, que des maisons avaient été emportées et des hommes et des bêtes noyés. « Allons ! » dit la sorcière du crépuscule ; et ce disant, elle sauta sur ses pieds faisant se lever des lueurs rouges et orangées qui mirent de la couleur à la maison en prolongeant les ombres et en répandant une lueur rouge sur tous les objets. Puis elle sortit, enfourcha son balai et le ciel tout entier rougeoya. Elle disparut au regard du prince qui n’en croyait pas ses yeux. « Quelle belle sorcière ! » songea-t-il.

Sur le trottoir d’en face, il salua la sorcière de la pluie avec son baquet et celle-ci lui rendit son salut avant qu’une autre sorcière ne fît son apparition à grand renfort de bruits effrayants et d’éclairs terrifiants. C’était la sorcière de l’orage. Et elle apostropha la sorcière de la pluie en disant : « Tu ne comptais tout de même pas sortir aujourd’hui sans moi ! Cela fait trois semaines que je me morfonds à t’attendre. Aujourd’hui sera jour d’orage. Tu ne feras pas tomber des pluies toutes simples et toutes bêtes, il faut que ça pleuve et que ça tonne. » Et elle fit naître un grand fracas de tonnerre. C’était elle aussi une jolie sorcière aux cheveux jaunes comme des flammes. Ses yeux lançaient des éclairs. La sorcière de la pluie et la sorcière de l’orage partirent donc ensemble ce jour-là pour faire leur tour du monde après avoir aimablement salué le prince.

Ce dernier ayant logé son cheval dans l’écurie de la sorcière du crépuscule, avec son autorisation, se dirigea à pied vers la dernière maison du village. Mais il n’y parvint pas tout de suite, car sur un trottoir, une toute petite sorcière à la peau et aux cheveux tout blancs ainsi que sa robe, son chapeau et ses chaussures, pleurait. « Pourquoi pleures-tu » dit le prince ? « Je pleure, car l’hiver n’est pas venu sur le nord et je n’ai plus grand-chose à faire sur le sud. Il ne me reste que les pôles et je les ai déjà remplis. Je suis la sorcière de la neige et ce n’est vraiment pas ma saison. Je n’ai rien à faire et je m’ennuie. » « Il ne faut pas pleurer comme ça » dit le prince. Ton temps viendra bientôt ici ou là... » « Oui, mais j’ai froid » répondit la sorcière de la neige en sanglotant. Le prince trouva fort curieux que cette sorcière ait si peu les moyens de se réchauffer, mais il attribua cela à la bizarrerie du monde. Et pour se consoler, la sorcière de la neige alla frapper chez celle du vent, et comme deux gamines, elles firent tomber une tempête de neige sur leur partie de trottoir et se mirent à rire aux éclats. « Voilà qui est bien » leur dit le prince. « Je préfère voir cela plutôt que de vous voir pleurer. Et il reprit son chemin. « Ne va pas par là ! » crièrent alors les sorcières. « La dernière sorcière n’a rien d’intéressant à donner. Nous la gardons ici par pitié. Elle s’appelle la sorcière de pacotille, c’est dire ! » Le prince les remercia, mais continua résolument son chemin vers la maison de la sorcière de pacotille. « Quel drôle de nom pensa-t-il et quel peut bien être son secret ; je ne vais pas tarder à le savoir. »

La maison était bien la dernière du village, un peu à l’écart des autres, là où les rues devenaient un chemin de terre menant vers la montagne. Elle était en retrait de ce chemin, paraissait proprette et bien entretenue avec un tout petit jardin rempli de roses et de pivoines. Comme il convient à une maison de sorcière, les deux sortes de fleurs ne se fanaient jamais et duraient toujours. La maison était bien plus petite que celles des autres habitantes du village. Comme si ça devait suffire à une sorcière de rien, comme les autres semblaient le dire.

Le prince approcha de la clôture de la maison. Une femme chantait une douce et jolie chanson. Elle se tut quand il approcha et elle lui dit : « entre beau prince, je suis Pacotille la petite sorcière. »

Pacotille n’avait rien d’effrayant et était vraiment plus jolie que ses collègues les autres sorcières. « Que cherches-tu beau jeune homme ? » dit-elle au cavalier. « Eh bien madame la sorcière, je cherche l’amour d’une jolie jeune fille qui pourrait devenir la reine de mon royaume quand je serai roi. Mais je veux qu’elle soit ma femme par amour et non pas pour les nécessités de la dynastie, les rois ne devant épouser que de nobles dames, parfois sans les aimer ; cela pour avoir un enfant qui monte sur le trône quand ils seront morts. Moi, je veux une noble jeune fille que j’aimerai et chérirai tous les jours de ma vie. »

Pacotille lui assura qu’elle pourrait l’aider, car, dit-elle, elle était la sorcière de l’amour ; celle qui ne sait faire autre chose que mettre ce sentiment dans les cœurs. « Il ne faudra pas que je me trompe quand je ferai ma sorcellerie » dit Pacotille, « car tu pourrais, si je me trompe, tomber amoureux d’une fille qui n’en est pas digne et qui ne correspond pas à ce que tu me demandes. Voyons voyons voyons » dit-elle en se grattant la tête sous son chapeau pointu. Ah ! J’ai une idée. » Et elle le mena devant une énorme boule de cristal qui remplissait toute une pièce. « Là dedans, tu vas voir apparaître plusieurs demoiselles de ma connaissance, qu’il m’est donné de montrer ici. Eh oui ! Je ne peux montrer que ce que je connais. Et il y en a deux ou trois qui feraient l’affaire. » Et zim bam boum, Pacotille fit venir dans la grosse boule une jeune et jolie cavalière blonde, laquelle descendit de cheval pour cueillir des fleurs. Ce faisant, elle chantait d’une mélodieuse voix. Les animaux de la forêt, du moins ceux qui pouvaient tenir dans la boule de cristal, approchèrent, paraissant ravis de l’entendre. Et elle chanta ces paroles : « j’attends mon bien aimé près de la rivière bleue. Oui je l’attends. J’espère le rencontrer bientôt près de la rivière bleue, là où le soleil descend. Il descend chaque soir pour se laver les pieds, puis arrive le noir et la nuit traversée des étoiles de l’ombre que j’aime regarder. »

« Quelle jolie demoiselle ! et avec une si jolie voix ! s’écria le prince tout charmé. » « Oui, dit Pacotille, mais il faudra traverser la forêt luisante où habite un dragon. Il te faudra le vaincre. Attends un peu, j’en convoque une autre. » Et zim bam boum, la jolie cavalière disparut pour laisser la place dans la boule à une magnifique princesse aux cheveux roux. Assise sur une roche près d’une rivière dont l’eau paraissait bleue, elle chantait également. Elle chantait : « un jour, un prince viendra me trouver. Il m’aimera et m’emmènera dans sa lointaine contrée. Je l’attends, je l’attends et je l’aime déjà. Oh mon prince ! ne tarde pas. » « Que voilà une jolie damoiselle ! Je brûle déjà de la rencontrer. « Oui oui dit Pacotille. Mais il te faudra auparavant vaincre l’hydre verte à trois têtes. Nul n’y est jamais parvenu. Elle est si verte que, dans le feuillage, on ne la voit pas venir. Et au moment où vous voyez ses yeux rouges, il est déjà trop tard et vous êtes mort. » « Que faire alors ? » « Veux-tu que je te montre une troisième jeune fille ? demanda la sorcière de pacotille. » « Non non dit le prince, je veux la demoiselle aux cheveux rouges ». « Dans ce cas, il te faudra affronter l’hydre et je ne pense pas que tu pourras en revenir. »

« Pourtant dit le prince, la sorcière de la curiosité me l’a déjà montrée et elle m’a dit qu’elle deviendrait ma femme. Elle était plus petite qu’ici dans une boule bien plus petite, mais c’est la même, j’en suis certain. Je suis très brave et j’affronterai la bête.
— Alors j’irai avec toi rétorqua Pacotille. Ce serait bien trop risqué de te laisser seul. Il faut que je veille sur votre amour naissant. »

Et c’est ainsi que, zim bam boum, ils se retrouvèrent tous deux dans une verte forêt, domaine de l’hydre à trois têtes. On entendait de l’eau couler non loin, sans doute d’une rivière, et le ciel bleu au-dessus d’eux était traversé de vols d’oiseaux de toutes sortes. Soudain, à part la rivière proche, le silence se fit. Pacotille saisit le bras du prince et lui souffla : « attention, la bête approche. Il est temps pour moi d’user de mon sortilège.
— Et quel est ce sortilège ? demanda le prince.
— L’amour, toujours l’amour, répondit la sorcière de Pacotille. »
Et ce disant, elle sortit une petite fiole d’une poche, retira le bouchon et la laissa diffuser son parfum. Un nuage léger et orangé sortit du flacon, remplissant l’air d’une douce senteur. C’est à ce moment qu’il vit les yeux rouges de l’hydre qui avançait sournoisement vers eux. Il trembla, mais soudain, la bête sembla se faire toute douce. Alors qu’elle allait les dévorer, elle avait reniflé le parfum et il se produisit cette chose étrange qu’elle rampa aux pieds du prince, se mit sur le dos et lui fit mille grâces comme font les chats lorsqu’ils sont contents. L’amour avait fait son œuvre et la monstrueuse créature était devenue amoureuse du prince. Ils purent continuer d’avancer vers la rivière et en suivre le cours jusqu’à trouver la princesse aux cheveux roux qui chantait sur son rocher. Elle sursauta à leur approche et parut effrayée de ce qu’elle vit l’hydre qui les suivait. « Ne crains rien dit Pacotille. Elle est actuellement aussi douce qu’un chat et ne ferait pas de mal à une mouche. Je te présente le prince Antoine de Méridion.
— Oh ! Pacotille ! depuis tout ce temps que je ne t’ai vue. Bonsoir prince. » Et elle fit une jolie révérence pleine de grâce devant le jeune homme qui s’agenouilla devant elle. « Pacotille m’a mené jusqu’à vous et je suis charmé dit le prince. Je cherche celle qui m’accompagnera dans le gouvernement de mon royaume. Voulez-vous être ma reine ? »

La princesse aux cheveux rouges parut hésiter. C’était si soudain. Mais la sorcière de Pacotille sortit une autre fiole de son parfum magique et l’ouvrit, faisant respirer aux deux jeunes gens l’odeur secrète de ce philtre mystérieux. Aussitôt, le cœur de la jeune fille fut rempli d’amour et le prince devint encore plus amoureux qu’il avait pu l’être. Elle lui murmura un « oui » que toute la forêt comprit au mouvement de ses lèvres. Alors tout parut soudain plus beau, plus féérique. Seule l’hydre, amoureuse elle aussi, mais jalouse, ne sembla pas apprécier du tout ce changement de situation. Elle se dressa devant la princesse, prête à la dévorer toute crue. Mais le jeune homme s’interposa commandant au monstre d’aller se calmer. Alors, par amour du prince, la bête s’enfonça dans la forêt en pleurant des larmes de feu. Puis, nos trois amis prirent le chemin du retour. Quand ils furent arrivés chez la sorcière de pacotille, ils lui firent des adieux chaleureux, lui faisant promettre de venir à leur mariage. Auparavant, il fallait que le prince la présentât au vieux roi son père ainsi qu’à la reine sa mère. Sur le cheval du prince, les deux amoureux partirent pour Méridion.

On raconte que la sorcière de pacotille aida un autre jeune homme à rencontrer une jolie jeune fille à marier en affrontant le dragon de la sombre forêt luisante.

On raconte aussi que dans la forêt verte, depuis tout ce temps, on entend pleurer trois fois par les trois têtes de la bête et qu’un grand brasier de tristesse brûle à cause des larmes de feu que verse l’hydre. Au village des sorcières, on continue à trouver pour rien le don de Pacotille qui sait bien garder son secret pour ceux qui le méritent. Quant aux amoureux, ils se marièrent bientôt et toute la contrée se souvient des cloches qui sonnèrent à toute volée pour annoncer à tous leur mariage. Ce fut une grande joie à Méridion que d’avoir une si jolie princesse aux cheveux rouges qui deviendrait plus tard leur reine.
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Aurélien Azam · il y a
Une histoire charmante, avec plein de jolis détails et un happy end plaisant. Une lecture sympa !
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Nelson Monge · il y a
Léger et très agréable. un excellent moment de lecture.
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Marguerit Jean · il y a
Bravo ! Tubal Amiot est à mon avis le compagnon intime de Jean De La Fontaine. Tous les ingrédients d'une fable sont là : les sorcières remplacent les fées qui veillent d'habitude au bonheur des princes. L'amour idéal du prétendant à la couronne d'or, trouve son content dans le royaume de la quincaillerie et de la pacotille. Loin de pouvoir honorer ses engagements d'amour et de fidélité éternelle, le beau prince dont tout homme se réclame, donne ce pouvoir aux filtres magiques, seuls garants de l'amour spontanée et naturelle de son élue. Bref, un raccourcit au bonheur idéal qui dénonce la pauvreté de la relation d'amour des humains, fable qui aurait sans doute plu au pieux dauphin Louis de France, lui qui, marié de force à 16 ans et vivant au milieu d'un monde adultère, resta fidèle à celle dont il tomba amoureux toute sa vie. Un petit chef d’œuvre de la littérature poétique !
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Guy Aïchouba · il y a
Merci Marguerit Jean
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Yannick Pagnoux · il y a
Très original !
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Brigitte G. · il y a
Un joli conte original qui se termine par ils se marièrent et qui sait s’ils auront beaucoup d’enfants.
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lucile latour · il y a
bravo. les sorcières fascinent toujours. j'ai succombé au charme particulier de l'histoire.
Aimerez vous me rejoindre sur la page? merci. à bientôt.

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CATHERINE NUGNES · il y a
Quelle belle histoire . Les sorcières sont bien décrites et j'aime le passage où l'une d'entre elles n'avait pas son balai à disposition. Bon ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants. Merci du plaisir que m'a procuré cette si jolie fable.
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Aëlle GUTBUB · il y a
Une très belle histoire.
J'aime beaucoup la description, très poétique, de toutes les sorcières.
Dommage pour l'hydre, tout de même... L'amour a su vaincre sa méchanceté, mais lui a aussi donné la tristesse...

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Tnomreg Germont · il y a
Belle finale à vous 👍ma voix
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Ginette Flora Amouma · il y a
Les sorcières aussi ont beaucoup de charme .

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