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La servante du château

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Line Chatau

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FINALISTE
Sélection Public

Je m'appelle Nanon et aujourd'hui j'ai 86 ans. Je suis née en haute Ardèche en 1886, enfin ma mère n'en était pas très sure car à l'époque on ne faisait pas attention ! Et puis comme je suis née en hiver, la burle soufflait sur le plateau enneigé et formait des congères. Ce vent du Nord glacial rendait le sol glissant et les chemins impraticables. Mon père décida qu'on attendrait le printemps pour déclarer la naissance d'une fille à la mairie ! Et au printemps, on a oublié ! C'est pour cela que je n'ai pas été enregistrée sur le fichier d’état civil, ça ne m'a d'ailleurs jamais manqué ! Ma mère m'a simplement dit : « J'ai vu que tu étais vivante et que tu serais une bouche supplémentaire à nourrir » !
J'ai grandi comme j'ai pu entre une mère sèche et rude et un père (Dieu ait son âme sinon il doit brûler en enfer !) méchant et dur à l'ouvrage. Les seuls bons moments que j'ai connus, c'était avec ma grand-mère Elisa. Elle était guérisseuse et m'emmenait avec elle tôt le matin pour cueillir des herbes de toutes sortes. Nous avions toutes les deux plusieurs petits sac de chanvre attachés à notre ceinture et dans chacun nous mettions les herbes. Ma grand-mère les faisait sécher et ensuite les utilisait pour les tisanes. Elle en pilait d'autres pour faire des onguents ou des cataplasmes et elle soignait les gens du villages. Je l'aidais, je l'observais et j'ai beaucoup appris grâce à elle.
A 16 ans, j'ai fait comme mes aînés, j'ai quitté la maison le plus vite possible. J'ai trouvé une place de « bonne à tout faire » dans la famille d'un petit nobliau de la région. Et « bonne à tout faire » était vraiment la juste expression. Monsieur le Baron et Madame, n'avaient pas un sou mais voulaient garder leur rang, donc je devais faire le ménage, la cuisine, la vaisselle, les lits, laver et repasser le linge, servir à table et astiquer les cuivres. La liste était sans fin ! Et pas question d'engager une personne supplémentaire. Malgré tout, je ne me plaignais pas car j'avais une chambre sous les toits, je mangeais à ma faim et j'étais jeune et solide ! Ma mère disait toujours quand il y avait des travaux difficiles à la ferme : « Laissez donc faire Nanon, elle est forte comme un cheval ! » Une chose est sure, c'est que, du cheval, j'avais aussi les dents, le large postérieur et la crinière rêche et jaunâtre ! Mais ça ne me gênait pas non plus car Monsieur le Baron qui avait les mains baladeuses ne faisait pas attention à moi, il ne me voyait même pas ! En gros, je tenais la place d'un meuble parmi les autres et on m'accordait moins d'intérêt qu'au cheval de Monsieur ou à son chien ! Monsieur le Baron, passait son temps à courir derrière les jupons des filles du villages et tous les samedi soir, on pouvait le voir entrer chez Josepha qui lui trouvait quelques ribaudes peu farouches et beaucoup plus belles que moi !
Monsieur et Madame avaient un fils, appelé je ne sais pas pourquoi, Le Guillou. Il avait 28 ans quand j'en avais 18 et sa principale occupation était de se saouler à la taverne du père Choulans ! Il était petit, râblé. Il avait le front bas et des petits yeux étroits cachés sous des sourcils noirs et broussailleux. En fait, il était a assez laid ! Son père aurait bien aimé qu'il vienne l'aider dans sa petite scierie ou encore quand il allait relever l'argent du fermage chez ses paysans mais Le Guillou était peu enclin à se plier aux exigences d'un travail... du fait de la noblesse de ses origines !
Un matin, alors que je portais le petit déjeuner de Madame dans son lit, je la trouvais raide morte sous ses draps. J'ai vite appelé Monsieur qui a fait le même constat que moi. Il a pleuré pendant au moins trois jours et puis il est retourné à la ville dans la maison de Josépha pour trouver un peu de consolation auprès de ses ribaudes. Le Guillou, pour montrer tout le chagrin qu'il avait, n'a pas dessaoulé d'une semaine. C'est moi qui ai dû me charger de tous les préparatifs de l'enterrement.
L'hiver suivant, Monsieur est parti aussi, emporté par une fluxion de poitrine, c'est ce qu'a dit le docteur ! Nous sommes restés seuls, Le Guillou et moi dans le grand château sombre et froid. Il s'occupait très mollement de la scierie, préférant s'en décharger sur Antonin, le contre-maître. Il ne faut pas cependant croire que Le Guillou était un sot ! Il était intelligent mais très paresseux et sournois. Il avait trouvé une façon bien à lui de gagner de l'argent et qui soit compatible avec la noblesse de ses ancêtres : il jouait à des jeux d'argent ! De temps en temps, il revenait tout souriant, avec les poches pleines, ce qui me permettait d'acheter un peu de viande à la boucherie du village. Quand il rentrait de très mauvaise humeur et commençait à casser les meubles, c'est qu'il s’était fait plumer par plus malin que lui !
Quelques mois après la mort de son père, il revint très satisfait en me disant :
— Nanon, l'argent va rentrer, j'ai trouvé un pigeon !
Dix jours plus tard, il me demanda de nettoyer la maison de fond en comble parce qu'il allait se marier ! J'en suis restée bouche bée : qui pouvait accepter d'épouser ce grand pendard malodorant et grincheux, qui plus est, laid comme rat ?
Pendant quinze jours, j'ai lavé, frotté, rangé mais c'était comme remplir un tonneau sans fond, il y en avait toujours plus à faire !
Un matin il m'a dit :
— Prépare un repas j'amène mon épouse ce soir.
La nuit tombait quand j'ai entendu le claquement des sabots du cheval sur les pavés de la cour du château. Je me suis précipitée à la fenêtre et je l'ai vu descendre de la voiture en tenant par la main une petite jeune femme, toute menue et jolie comme un cœur. Elle semblait très jeune, seize ans environ et complètement paniquée. Lorsqu'ils sont entrés dans le château, elle a regardé autour d'elle avec une sorte d'ahurissement dans les yeux ! Je suis allée les saluer et je leur ai demandé s'il voulaient manger maintenant. Le Guillou m'a répondu qu'ils préféraient monter dans leur chambre. Et il l'a entraînée derrière lui dans les escaliers.
Au bout trois jours, Le Guillou est descendu seul et très renfrogné. Il s'est mis à table et à commencé à engloutir son petit-déjeuner en grommelant dans sa barbe : 
— Toutes des garces, ces bonnes femmes !
J'en suis restée toute ébaubie mais je me suis bien gardée de faire le moindre commentaire. Puis il s'est levé en silence et est parti vers le village. On ne l'a pas revu de plusieurs jours.
J'attendais que la petite descende mais rien ! Le troisième jour, j'ai frappé à sa porte. Comme elle ne répondait pas, je suis entrée et je l'ai vue, roulée en boule sur son lit. Elle s'est tournée vers moi et m'a regardée avec tant de désespoir dans les yeux que j'en ai été bouleversée ! Je suis allée chercher une bassine d'eau tiède et j'ai commencé à la laver comme on fait pour un bébé. Elle se laissait faire sans rien dire. Puis, je lui ai apporté un bol de soupe qu'elle a refusé. J'ai compris qu'elle n'était pas habituée à nos manières frustes de paysans et qu'il fallait que je trouve autre chose de plus délicat pour elle. Dans la vaisselle fine de Madame, j'ai pris un joli petit bol et une assiette assortie et je lui ai préparé de la semoule fine avec du lait et du café sucré. Elle a accepté de manger un peu de semoule et de boire son café. J'ai eu l'impression qu'elle reprenait un peu de couleurs !
Les deux jours qui ont suivi se sont déroulés de la même façon mais lorsqu'elle a entendu les sabots du cheval du Guillou sur les pavés de la cour, elle est descendue, plus rapide qu'une flèche, a traversé la cuisine et s'est échappée par la porte du fond vers le jardin potager. Puis elle s'est évaporée dans la nature. Le Guillou est monté sans mot dire dans sa chambre de jeune homme. Beaucoup plus tard, j'ai entendu un grattement de souris du côté de la cave, c'était la petite qui cherchait à rentrer. Je lui ai ouvert, elle est montée à son tour dans la chambre conjugale et j'ai entendu qu'elle tirait d'un coup sec le gros verrou intérieur ! Le lendemain matin Le Guillou est reparti sans un mot.
Ces quelques jours de répit lui avaient permis de se requinquer un peu mais elle ne parlait toujours pas. Elle mangeait avec appétit, allait se promener dans le jardin, cueillait des fleurs dont elle faisait de très beaux bouquets mais sursautait à chaque bruit. Un soir, alors qu'on venait de finir le souper, nous avons entendu le pas du cheval, Le Guillou était de retour ! Elle a bondi comme la fois précédente et a disparu dans la nuit. Il est entré dans la cuisine, l'a cherchée du regard et m'a demandé : 
— Où elle est ?
J'ai répondu :
— Je ne sais pas, elle s'est sauvé !
Il n'a rien dit et il est monté dans sa chambre avec difficulté à cause de toutes les chopines qu'il avait bues chez le père Choulans ! Deux heures plus tard, la petite est revenue, je lui ai dit tout bas de ne pas faire de bruit, qu'il était rentré. Elle est montée sur la pointe des pieds. Arrivée sur le palier, alors qu'elle était sur le point d'entrer dans sa chambre et de tirer le verrou, Le Guillou a jailli, la sale bête, du coin sombre où il s'était caché. Il l'a attrapée par le bras et l'a tirée vers la chambre conjugale. Mais la petite, bien que surprise, s'est mise à ruer des quatre fers, à se tortiller comme une anguille puis à le mordre et le griffer. Depuis la cuisine où j'étais restée toute tremblante, j'entendais des cris et des feulements de chat sauvage, c'était la petite et les jurons du Guillou qui à cause de tout ce qu'il avait bu, avait beaucoup de mal à garder son équilibre. Finalement, il l'a lâchée car elle venait de lui labourer la joue de ses ongles qu'elle avait assez pointus ! D'un bond, elle s'est jetée vers les escaliers mais dans sa précipitation elle a raté une marche, est tombée tête la première et a dévalée toutes les autres « cul par-dessus tête » ! Le Guillou l'a regardée avec mépris puis lui a dit : « Bien fait, sale garce ! », puis il est rentré dans sa chambre. Je l'ai aidée à se relever, il n'y avait pas trop de mal car elle était souple et légère. Je suis allée chercher de la teinture d'arnica pour soigner les bosses et un peu de gnôle pour les petites plaies et je l'ai emmenée dans une pièce qu'on n'utilisait jamais et où il y avait un lit avec un matelas en feuilles sèches de fayard qui est du bois de hêtre. Avec un bon drap et une couverture, ça ferait bien l'affaire pour la nuit !
Le lendemain, Le Guillou s'est levé de fort méchante humeur, il a mangé sa soupe à grandes lampées et est parti pour une de ses expéditions dont on ne savait jamais quand il reviendrait.
Après le déjeuner de la petite, je lui ai dit :
— Madame la baronne, il faut que toutes les deux, on discute !
Elle m'a regardée et pour la première fois m'a parlé :
— Nanon, arrête de m'appeler Madame la Baronne, je m'appelle Louise ! Et je veux que tu m'appelles par mon prénom ! C'est d'ailleurs tout ce qu'il me reste !
J'ai hésité un instant puis lui ai dit que j'étais d'accord. J'ai alors ajouté :
— Je sais que c'est difficile pour vous mais je peux vous aider si vous le voulez.
— Comment vas-tu m'aider, ma pauvre Nanon ? Mon mari est une brute épaisse et qui plus est méchant comme la gale !
— Il faut d'abord tout me raconter et après je vous dirai mon idée. 
La petite a commencé le récit de sa triste histoire. Son père était bien le pigeon dont Le Guillou m'avait parlé. Ce pauvre homme s'est pris d'une passion pour les jeux d'argent et très vite il est tombé entre les griffes du Guillou et de sa bande. Au début, ils l'ont laissé gagner, il était très fier de rentrer à la maison avec les poches pleines d'argent ! Mais le moment est venu où il a fallu payer la note : il a tout reperdu en quelques jours et en plus il s'est endetté fortement. Au lieu de s'arrêter , il a continué dans l'intention de se refaire. Il n'avait pas compris que Le Guillou est un expert dans l'art de tricher. Le pauvre homme a perdu tout son argent et sa maison. Il était ruiné ! Un matin, Le Guillou est arrivé avec sa bande de voyous pour exiger son dû, c'est à dire la maison.
— Te rends-tu compte, Nanon, il nous a dit que nous devions être partis le lendemain matin avec juste nos valises sinon ses amis s'occuperaient si bien de mon père qu'on ne le reconnaîtrait plus après leur passage ! Le lendemain, ils étaient là mais Le Guillou avait changé d'idée ! Il a fait une étrange proposition à mon père. Il lui a dit qu'il pourrait rester dans la maison à condition d'accepter de lui donner, à lui Le Guillou, sa fille aînée, c'est à dire moi, en mariage ! Il avait une heure pour se décider. Nous sommes rentrés abasourdis dans la maison. Le choix était simple, j'épousais Le Guillou et mes parents ainsi que ma petite sœur pouvaient rester dans la maison ou bien nous étions à la rue dans l'heure suivante. Tous m'ont regardée d'un air implorant et moi sans bien réaliser ce que je faisais, j'ai décidé que pour nous tous, le mariage était la bonne décision. Je la regrette tous les jours depuis ! Voilà comment je suis arrivée là ! 
Nous sommes restée silencieuses un long moment puis Louise m'a demandé :
— Alors, quelle est ton idée Nanon ?
Je me suis levée et j'ai tourné en rond un moment. Je n'étais pas sure que mon idée soit bonne. Et puis je me suis lancée :
— Voilà, je sais que Le Guillou est méchant et sournois et lorsqu'il a bu il peut être très dangereux. Nous devons être très prudentes et le mettre hors d'état de nuire mais en respectant la loi car je n'ai pas l'intention de terminer au bout d'une corde ! Alors voilà mon idée : nous allons nous servir de ses défauts : il est glouton et gourmand, donnons-lui ce qu'il a envie de manger : des charcuteries et des viandes grasses, des sauces bien lourdes, du vin et des alcools à volonté ! 
Louise me regarda d'un air ahuri :
— Mais enfin, Nanon, avec un tel régime il va être plus en forme que jamais !
— Détrompez-vous, Louise ! Ma grand-mère, qui était une guérisseuse réputée dans tout le canton me disait toujours de me méfier de la nourriture trop riche, c'est mauvais pour la santé ! 
Louise resta pensive un long moment.
— Mais Nanon, comment penses-tu te procurer toute la nourriture dont nous aurons besoin ? Tu sais bien qu'il ne nous donne aucun argent !
— Quand j'étais enfant, j'ai appris très tôt à poser des pièges et des collets pour prendre des oiseaux et des lapins de garennes. Je les plumais ou les dépiautais, c'était suivant… et les faisais rôtir à la broche. Un jour, j'ai même mangé un écureuil !
— Oh, Nanon, tu n'as pas honte ? Un écureuil c'est si mignon, si gentil ! 
— Oui, bien sûr que j'ai honte, mais c'est aussi rudement bon, surtout quand c'est bien rôti et qu'on a faim…
Louise leva les yeux au ciel !
— Et puis j'ai aussi appris à attraper les écrevisses à la main dans la rivière ainsi que les truites, c'est facile  ! De plus je connais bien, grâce à ma grand-mère, l'art d'utiliser les plantes, les bonnes comme les mauvaises, ça peut être utile un jour ! 
Louise réfléchit encore un bon moment puis me dit :
— Pourquoi ne pas essayer, on n'a rien à perdre ! Et ça vaudra toujours mieux que de rester à ne rien faire !
Alors dès le lendemain matin, nous nous sommes mises au travail. Nous nous sommes organisées et partagé la tâche. Moi je courais les bois et les rivières pour ramener gibier, poissons et herbes fraîches. Louise, qui avait appris à cuisiner avec sa mère, préparait les repas. Nous avions convenu d'ajouter à chaque plat une bonne dose de saindoux, histoire de le rendre bien gras ! Dès lors, la cuisine devint un palais de bonnes odeurs de viandes rôties à point, de gibiers parfumés au thym, au laurier et au romarin, de desserts avec de la bonne crème fraîche que le fermier du château nous apportait régulièrement. Chaque jour, le menu changeait. Un jour, c'était un lièvre en daube avec abondance de vin rouge, d'ail et d'échalotes suivi de gaufres bien sucrées et dorées à point. Le lendemain, c'était une tourte aux pommes de terre, viande et crème fraîche épaisse à volonté, suivi d'une brioche à la confiture. Nous avons aussi présenté les écrevisses à la crème, les truites aux amandes, le gâteau de semoule aux framboises. En automne, nous lui avions servi le produit de mes cueillettes dans les bois : les girolles à la crème puis les confitures de châtaigne et le boudin aux pommes.
Tout d'abord étonné, Le Guillou a vite cessé de se poser des questions, trouvant tout naturel d'avoir dans son assiette les plats dont il raffolait. Il s'empiffrait, finissait toute son assiettée et terminait son repas en se léchant les dix doigts ! Puis il buvait son verre d'eau de vie de prune et se levait pour aller au village continuer la soirée chez Josépha. Il grossissait, soufflait maintenant comme une forge pour monter les marches des escaliers et son visage se marbrait d'un rouge violacé après les repas. Louise cuisinait avec de plus en plus d'entrain et moi je passais mes soirées à élargir les pantalons et les chemises du Guillou. C'était bon signe !
Nous nous sommes installées dans une certaine routine, Louise et moi. Nous avions abandonné l'une et l'autre notre chambre pour aller dormir dans un coin reculé de la grange car les retours alcoolisés et tardifs du Guillou pouvaient être dangereux pour nous.
Mais on ne se méfie jamais assez d'une sale engeance comme lui ! Une nuit, alors que nous dormions profondément dans la paille, nous avons été réveillées en sursaut par la lumière d'une lanterne. L'énorme silhouette du Guillou, se dressait au-dessus de nous ! Avant que nous ayons pu faire quoi que ce soit, nous avons reçu une volée de coups de corde bien assénés ! Chacune autant que l'autre ! Et impossible de lui échapper ! Ah, on s'en souviendra ! Puis il est parti comme il était venu !
Nous sommes restées, serrées l'une contre l'autre à claquer des dents et trembler comme des feuilles. Aux premières lueurs du jour, nous nous sommes regardées mutuellement et curieusement nous avons éclaté d'un rire nerveux : nous avions toutes les deux un œil poché et à moitié fermé mais pas du même côté ! Et plein de zébrures sur tout le corps à cause des coups de cordes ! Nous sommes sorties de la grange pour aller à la cuisine, j'ai apporté mes potions et mes onguents et nous nous sommes soignées mutuellement ! Louise grommela :
— Il ne l'emportera pas au paradis, il va le regretter, je te le jure Nanon !
— Je suis bien d'accord avec vous ! 
Louise me regarda de son œil valide et me dit :
— Nanon, il faut me dire « tu » car on est vraiment dans la même galère et puis tu fais aussi tout cela pour moi !
Je l'ai regardée avec mon œil ouvert et nous avons souri ensemble !
Après réflexion et d'un commun accord, nous avons décidé que notre vengeance consisterait à ne lui servir à table et pendant trois jours que du chou bouilli et des navets avec des pommes de terres que j'avais parsemées de deux sortes d'herbes bien connues des herboristes, l'une pour son effet laxatif et l'autre pour mettre en berne la virilité des hommes ! Pendant une semaine Le Guillou n'a pas pu aller chez Josepha rendre hommage à ses ribaudes !
Après cet épisode, la vie a semblé reprendre son cours normal. Louise était très occupée à la préparation des repas tandis que moi je passais beaucoup de temps à courir à travers prés et bois pour remplir le garde-manger. Et puis nous avons reçu un après-midi la visite d'Antonin Mazard, le contre-maître de la scierie. C'était un homme d'une trentaine d'années, grand, solide et bien planté sur ses deux pieds. Il respirait le calme et l'équilibre. Il nous a expliqué qu'il aurait aimé rencontrer Le Guillou car il avait de gros soucis et était très inquiet quant à l'avenir de la scierie. Il n'avait pas vu son patron depuis plusieurs mois mais se rendait compte que celui-ci passait à la scierie quand tout le monde était parti et qu'il raflait tout l'argent qui était dans la caisse !
— Oh, ça ne m'étonne pas de lui, grommela Louise puis elle lui expliqua que Le Guillou partait tôt le matin et que souvent on ne le voyait pas de plusieurs jours. Il poussa un gros soupir et nous demanda simplement de l'avertir de son passage. Puis il a salué Louise en lui serrant longuement la main et il est reparti. Elle l'a suivi des yeux jusqu'à ce qu'il ait disparu de la cour du château. Je me suis alors rendu compte qu'elle avait les joues toutes roses et que ses yeux brillaient d'un éclat nouveau !
Depuis quelques temps, avec l'arrivée de l'été, la chaleur était devenue étouffante. Mais ce jour-là, elle était encore plus forte et lourde, l'air chaud était irrespirable. Les mouches nous tournaient autour, surexcitées elles aussi par cette chaleur et des grosses fourmis volantes pénétraient dans la cuisine pour se poser n'importe où. Tous les signes de l'orage étaient là !
Après avoir pris son repas du soir, Le Guillou a décidé de se rendre au village mais lorsqu'il a voulu atteler son cheval à la charrette il s'est aperçu que celui-ci boitait. Il a donc décidé de le laisser à l'écurie et de partir à pied au village, muni d'une lanterne. Quelque heures plus tard, alors que nous étions sur le point d'aller nous coucher, Louise et moi, un très violent orage a éclaté. Des éclairs zébraient le ciel, suivis par des roulements de tambour et de coups de tonnerre qui faisaient trembler les vieux murs du château ! Et la pluie s'est mise à crépiter sur les vitres de la cuisine, ruisselant sur les pavées de la cour. Très rapidement des rigoles puis des petits ruisseaux se sont formés, ont enflés et sont allés se déverser dans la rivière en bouillonnant furieusement.
Le lendemain, le ciel était clair et comme lavé par toute l'eau qui s'était abattue sur nos têtes. J'étais en train de préparer le petit déjeuner quand j'ai entendu des coups violents contre la porte d'entrée. Je suis vite allée ouvrir et je me suis trouvée nez à nez avec Monsieur le Maire, vêtu comme un notaire et la mine grave. Il était entouré de six hommes aussi sérieux et silencieux que lui. Il m'a demandé d'aller chercher Madame la Baronne. J'ai relevé le bas de ma jupe et je suis partie en courant vers sa chambre. Louise venait de se lever et pendant qu'elle mettait un peu d'ordre dans ses longs cheveux bouclés, je lui ai rapidement expliqué ce qui se passait. Très intriguée, elle a jeté un châle sur ses épaules et et s'est présentée devant Monsieur le Maire qu'elle a fait rentrer dans le salon avec quelques-uns de ses conseillers municipaux. Les autres sont restés dehors autour d'une charrette. Monsieur le Maire a retiré son chapeau et tout en le roulant entre ses gros doigts de paysan a commencé le discours qu'il avait préparé à l'avance :
— Madame la Baronne, nous avons l'immense regret, mon Conseil municipal et moi-même, votre bien humble serviteur, de vous annoncer la mort tragique et accidentelle de Monsieur le Baron, votre époux. Au nom de tout le Conseil municipal, je vous présente Madame la Baronne, mes sincères condoléances !
Louise a alors poussé un long gémissement et le premier adjoint de Monsieur le maire s'est empressé de lui apporter une chaise sur laquelle elle s'est laissée tomber. Elle a sorti son mouchoir de fin linon de sa poche de poitrine et a essuyé délicatement ses yeux avant de demander d'une petite voix tremblante :
— Oh mon Dieu ! Mais que s'est-t-il donc passé ?
— Il s'est passé que lorsque que Monsieur le Baron est sorti de la taverne de Choulans, il était un peu... hum... un peu... gris.
Louise l'a regardé droit dans les yeux, d'un air sévère :
— Comment ça, un peu gris, Monsieur le Maire ? 
L'édile municipal, terriblement gêné, a bafouillé :
— Eh bien, Monsieur le Baron avait... hum, hum... un peu, oh un petit peu... bu !
— Ce n'était pas son genre ! Et je ne voudrais pas qu'on salisse la mémoire de mon époux avec des ragots de taverne ! a répliqué Louise avec froideur et la plus entière mauvaise foi.
Alors Monsieur le Maire s'est empressé de répondre :
— Oh loin de moi, l'idée de salir la mémoire de Monsieur le Baron mais toujours est-il qu'en sortant de la taverne de Choulans et alors qu'il n'avait pas son cheval pour le ramener comme d'habitude, Monsieur le Baron a dû glisser dans la boue du chemin qui était très humide à cause de la pluie et il est tombé tête la première dans une flaque d'eau d'environ vingt centimètres et n'a pas pu se relever car il était très... heu, très… Enfin bref, il n'a pas pu se relever !
Louise, qui le fixait du regard pour l'encourager à terminer sa phrase, a hoché la tête et s'est remise à pleurer dans son mouchoir. Pendant que Monsieur le Maire s'essuyait le front très soulagé d'avoir mené à bien sa tâche, les membres du Conseil municipal regardaient Louise, si jolie et si fragile mais elle a relevé la tête brusquement et dit au Maire :
— Je veux voir mon mari s'il vous plaît.
Le maire a sursauté et balbutié :
— Mais Madame la Baronne, ce n'est pas un spectacle pour une jeune femme comme vous ! Ce n'est pas beau à voir. Monsieur le Baron a passé toute la nuit le visage dans une flaque d'eau !
Je n'ai pas pu m'empêcher de penser, malgré la gravité de l'heure, que ce n'était pas de chance pour quelqu'un qui aimait tant le vin de mourir dans une flaque d'eau !
Louise lui répliqua alors sur un ton tranchant :
— Qu'à cela ne tienne, conduisez-moi vers lui, je vous prie !
Monsieur le Maire, suivi de tout son conseil municipal, nous a escortées vers la charrette et il a soulevé la bâche de toile qui recouvrait le corps du Guillou. Nous avons pu voir alors qu'il était bel et bien mort ! Louise a poussé alors un autre gémissement et s'est enfuie en courant dans la cuisine son visage caché dans son mouchoir !
— Voilà, c'est bien ce que je lui avait dit, ce n'est pas un spectacle pour une si jolie... hum... pour une jeune dame comme elle ! a bredouillé Monsieur le Maire. Puis il s'est repris : 
— Allons, Messieurs, il faut décharger le corps du Baron. Nanon, où pouvons-nous le déposer ? 
Les membres du Conseil se sont regardés sans enthousiasme à l'idée de monter à l'étage les cent vingt cinq kilos au minimum du baron. Je les guidais vers la chambre conjugale de Monsieur et Madame et leur demandais de l'installer sur le lit. Monsieur le Maire me dit alors :
— Dès que Madame aura fixé la date des funérailles, avertis-nous pour que Conseil Municipal dans son entier puisse y assister.
Il me chargea de bien saluer Madame la Baronne de sa part et de celle de tout le Conseil Municipal et tous repartirent vers le village.
Je suis rentrée dans la cuisine où Louise m'attendait. Je me suis assise en face d'elle et nous sommes restées silencieuses un moment. Puis Louise a murmuré :
— Eh bien voilà, c'est fait ! J'hésite encore à le croire. Tu vois, Nanon, je suis très soulagée car il ne viendra plus nous faire du mal mais je n'arrive pas à me réjouir. Tu crois que c'est à cause de nous qu'il est mort ? 
J'ai pris le temps de la réflexion avant de lui répondre :
— Sa mort, nous l'avons souhaitée oui, c'est vrai mais il est mort car il est parti sans son cheval et il était tellement saoul qu'il a glissé dans la boue et n'a pas pu se relever. Il s'est noyé dans quelques centimètres d'eau ! Il est le seul responsable de sa mort !
Louise soupira :
— En attendant ça fait un drôle d'effet ! Je vais préparer un bon café, ça va nous remettre car il va y avoir du pain sur la planche après pour tout organiser !
Pendant qu'elle préparait le café, j'ai coupé quelques tartines de pain sur lesquelles j'ai étalé un peu de beurre et nous avons pris notre petit déjeuner en silence. Ensuite nous avons fait ensemble la liste des tâches à accomplir pour préparer les funérailles. Moi, je m'occupais de la toilette du mort, elle avertissait Antonin Mazart du décès de son patron, elle prenait contact avec le curé de la paroisse, envoyait des messages à toutes les personnes qui connaissaient Monsieur le Baron. Elle m'a dit qu'il serait inhumé dans le mausolée de la famille, là où reposaient déjà ses ancêtres et qu'il faudrait préparer un repas pour toutes les personnes présentes aux funérailles. Ah , et puis il fallait retailler des robes de grand deuil dans celles de Madame la Baronne mère et trouver un chapeau et une voilette noire dans ses armoires. Nous nous sommes mises au travail tout de suite.
Une semaine plus tard, Le Guillou était enterré et nous deux épuisées.
Après quelques jours de repos, nous avons repris nos activités.

Je suis maintenant au soir de ma vie. J'essaie toujours de me rendre utile mais Louise veut que je me ménage. Nous avons passé l'après-midi à l'ombre du gros tilleul. J'épluche quelques pommes pour faire une compote pendant que Louise ravaude un col de chemise d'Antonin avec qui elle s'est mariée. Elle a pris de l'âge mais elle est toujours aussi mince et droite. Ses cheveux grisonnent un peu, elle les ramène en chignon sur sa nuque et avec sa robe bleu ciel et son petit col de dentelle, elle est toujours aussi belle que le jour de son arrivée au château. Elle est la fille que je n'ai pas eue et un vrai cadeau dont je remercie le Ciel tous les jours !
Quant au Guillou, nous n'en avons plus jamais reparlé. Simplement, nous fleurissons sa tombe chaque année à la Toussaint. Peut-être est-ce une façon d'apaiser des petits remords pour avoir ardemment souhaité sa mort. Mais peut-être aussi, parce que les cimetières sont si beaux à la Toussaint, que c'est un plaisir de s'y promener !

PRIX

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Tubal Amiot · il y a
C'est une très belle histoire qui nous sort de notre temps et de nos lieux pour nous replonger dans les belles campagnes d'antan. J'adore.
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cracra · il y a
un texte vivant,chaleureux,dont la fin ,attendue ...et espérée, garde le lecteur en haleine !
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Line Chatau · il y a
Merci Cracra! J'aime ! :-)))
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Bertrand · il y a
Bonne fin de finale Line^^+5
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Thara · il y a
Bonne chance pour votre nouvelle dans cette belle finale...
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Aurélien Azam · il y a
Une nouvelle plaisante à lire, une histoire pour le moins originale ! :)
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rabab · il y a
Une histoire très agréable à lire. Bonne continuation.****
permettez-moi de vous inviter à découvrir mon premier concours "rencontre inattendue" pour éventuellement le soutenir si vous l'aimez. Je vous attends avec impatience. A bientôt
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/rencontre-inattendue-11

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Christian Pluche · il y a
Un texte qui se lit d'un trait !
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