La septième vache

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"Je saurais s'il le fallait faire danser les alligators sur la flûte de pan" Céline  [+]

Image de Printemps 2016
La pente du sentier m’oblige à respirer plus fort. L’air ici est une récompense pour les poumons. Je suis un point minuscule parmi ces montagnes. Aile courbée vers la terre, je grimpe avec des pattes d’insectes. Quelques cailloux aux veines rouges chahutent mes pas.
Là-bas, au loin, de l’autre côté de la vallée, sur le sommet rond, une petite maison de pierre est posée. On dirait le cerveau du paysage. Au cours de brèves haltes, mes yeux mangent les lumières de l’automne comme des tartines de miel.
J’ouvre et ferme trois barrières de fer – qui servent à retenir les troupeaux – et me voici sur le plateau. Un aigle patine sur le ciel. Je trouve l’étroit chemin. Il était bien dissimulé entre deux peuples de genêts. J’atteins le pré.
Mes chaussures s’enfoncent dans l’herbe gorgée d’eau. Mes pieds se mouillent. J’avance et je les vois dans l’autre pré qui est clôturé. Elles sont sous la protection du soleil et je dois placer ma main en visière pour les distinguer. Je les compte : sept. Semblables, à première vue.
Les unes collées aux autres dans une brume diffuse. Sœurs couleur fauve. Malgré le terrain de plus en plus spongieux je me dirige vers elles. Derrière les barbelés, je les appelle. « Ho ! Hé ! Ho ! Hé ! ». Une seule tourne la tête, à peine, comme un reproche, étonnée qu’on m’ait autorisé ce sanctuaire. Elle a les yeux si beaux. Je m’éloigne. De l’entrée du chemin, je me retourne et les regarde encore, elles sont, dans la dépression du coteau, des châtaignes au creux d’une paume.

Aujourd’hui, l’ascension est ravissante. Je suis couvert d’un bonnet de poils de yak et j’ai chaussé des bottes. Le silence des cimes est un clown espiègle au visage coloré. À chaque arrêt pour reprendre mon souffle, il me crie sa joie d’être au monde. Il joue à saute-mouton par-dessus les monts et m’encourage à le retrouver au sommet. Ses grands rires semés germent de tous côtés à une vitesse céleste. Sur l’autre versant le cerveau fume. La petite maison de pierre pense comme un homme. On voudrait plonger nu dans le ciel pur. Je sens le thym que je n’ai pas senti hier. Et j’aperçois, à gauche, un buron et une étable à toit de lauze.
Elles sont là comme la veille. Sous l’œil du soleil. Une s’est écartée légèrement des autres en direction du coteau. Je ne veux pas les déranger. Je vais sur la droite. Je traverse deux prés. Le silence s’est assis en tailleur dans l’espace. Sur une banquette d’herbes sèches, je tombe les bras en croix et je l’écoute. Les rayons du soleil fouillent dans mes cils comme des bambins curieux. Le silence prend, pour me parler, sa voix de rouge-gorge. Je n’ai jamais rien entendu de si vrai. Je somnole dans la lumière du soleil. Dans le grand lit du bonheur. Mais je l'entends, si infime soit-elle, cette fausse note qui m'éveille. Un son qui n’est pas de la nature. Un bruit malin, comme une pointe d’épingle, qui provient d’un ventre sombre. D’en bas et de tout autour. Je me redresse, le silence n’est plus là. Je redescends avec ce bruit dans l’oreille comme un caillou dans une chaussure.

L’ascension n’est plus la même sans la compagnie du silence. Les lumières ne se livrent plus entièrement. Les montagnes, craintives comme des escargots, sont enfermées dans leur coquille. Mes pas perdent harmonie et entrain. Le bruit encercle les horizons. Fermente comme un poison. Rumeur intense de mâchoires haineuses, de nerfs qui se nouent comme des barbelés, de poings qui se ferment sur des œufs, de mots enragés que fomentent des langues et des palais hostiles, de machines sans âme et sans merci. Mes pensées sont traquées come des bêtes aux abois. Un étau serre mon corps jusqu’à la nausée. J’ai l’impression qu’un rat ronge l’avenir. Mais rien de visible, ce qui est pire. Lèpre sourde.
Je débouche d’entre les genêts sans avoir gouté aux paysages. Elles sont là. Sereines comme si elles n’entendaient pas le bruit. Mais une est grimpée sur le coteau. En haut à gauche du tableau, les quatre pattes bien nettes, délicate ombre chinoise contre le soleil. Sa tête est dressée vers les nuées qui filent dans le vent. Soudain, un plus petit nuage se détache et s’arrête. À l’aplomb de ses naseaux. Merveilleusement les vapeurs d’eau forment un cœur. Et ce cœur, comme frappé d’une balle, se couche sur le côté. À partir de ce moment, ni elle ni le nuage ne font plus le moindre mouvement. J’ai du mal à me détacher de ce tableau fantastique. La descente est rapide et sans pensée dans la rumeur omniprésente.

Au village, l’aubergiste me sert du vin chaud avec son sourire humain. L’amabilité des habitants paraît intacte. Personne ne semble entendre ce bruit. Je n’ose pas les interroger au risque de les inquiéter. Mais, pour la première fois, je crois discerner un tremblement nerveux dans les gestes du sabotier. Le bonjour heureux de l’épicière à l’air moins vivant.

Les jours suivants, malgré ce bruit terrible aux portes du monde, je retourne au plateau. Là-haut, le tableau est exactement le même. Prodigieux. Sa silhouette est si précisément découpée sur le soleil - la tête levée vers le nuage en cœur couché - qu’on dirait une image de Noël. J’en oublierai presque l’affreuse rumeur.

Deux hommes s’avancent. Apparaissent aussi en ombres chinoises. Le buronnier et son journalier. Ils essaient de la tirer pour la rentrer à l’étable et la nourrir. Mais elle est plus intraitable qu’un roc. Ne bouge pas d’un millimètre. Les deux hommes regardent le nuage en forme de cœur, juste au-dessus, qui, comme l’animal, est immobile depuis trois jours. Ils ne comprennent pas. C’est plus grand qu’eux. Ils renoncent.

L’histoire du nuage et de la bête se répand au village. Et même aux cantons. On en parle debout sur les ponts, assis sur les bancs de pierre, près du moulin, sur la place, à l’auberge, à l’épicerie, chez le charron, devant la fontaine. Les langues aiment répéter le miracle. Un dimanche, une foule décide d’aller voir sur le plateau.

Les prés sont envahis par des hommes, des femmes et des enfants. Le bucheron est en grande conversation avec le prêtre. Je suis le seul à entendre ce bruit atroce qui est près de nous étrangler. Mais la scène là-bas est si belle que je l’oublie encore. Tous les yeux sont envoutés par cette peinture réelle. On ne cherche plus à comprendre, on regarde.
Soudain, un enfant, le fils du buronnier, monte sur le coteau. En ombre chinoise, il s’approche d’elle. La scène devient mythique. Il prend la tête de la bête, la baisse enfin et lui dépose un long baiser entre les cornes. Au même instant, dans chaque poitrine de l’assemblée, la même rose éclot. Le nuage en forme de cœur se redresse, se délite et disparaît parmi les nuées. En suivant paisiblement l’enfant, la bête redescend et rejoint les six autres. Je suis maintenant certain que le bruit a reculé.

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