La Sainte Cécile

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J'ai 36 ans, deux enfants, un mari, un restaurant à faire tourner... Mais je trouve toujours du temps pour lire et écrire. Parfois au détriment d'une leçon d'histoire à faire réviser, d'une  [+]

Dimanche 1er décembre, 8h50

Bien, je pense que j’ai tout. Je pointe ma liste une dernière fois : la nappe de Noël, les étiquettes vierges, le scotch, les feutres, le thermos de café, et le fonds de caisse. En tant que trésorière de l’Association de Parents d’Elèves (pour la cinquième année), je tiens à tenir la caisse moi-même. Non que je ne fasse pas confiance aux autres mamans, mais une erreur d’inattention est vite arrivée, et j’en serais alors tenue pour responsable.

Je vérifie que les crumbles ont suffisamment refroidi, et les empaquette individuellement dans du cellophane, puis je mets au réfrigérateur le hachis parmentier que j’ai préparé pour ce midi. Je me suis levée tôt, c’est vrai, mais je n’aime pas cuisiner à la dernière minute, et je sais que la vente de gâteaux, tout dit tout fait, ne va pas se terminer avant 12h30. Et, c’est bien simple, vous ne trouverez aucune boîte de conserve chez moi. J’attache trop d’importance à une alimentation saine pour les enfants.

Bien, il est temps d’y aller. Nous avons rendez-vous à neuf heures, ce qui nous laisse une demi-heure pour tout mettre en place avant le début de la vente. Et je déteste être en retard.
- « Les enfants ! On y va ! Venez vite vous habiller. Non, Noé, pas de baskets. Il doit faire un froid de canard dehors, alors aujourd’hui tu mets les bottes. Ainsi que le bonnet et les gants. Et n’oubliez pas, ne vous éloignez pas trop, et ne parlez pas aux adultes que vous ne connaissez pas. »
Oui, on peut dire que je suis une maman poule, mais mes enfants sont tellement importants pour moi. Ils sont toute ma vie.

9h45

Cela fait quinze minutes que nous avons installé nos tables devant le Petit Casino, et déjà nous avons eu une dizaine de clients. L’idée de la vente de gâteaux de la Sainte Cécile nous est venue il y a quelques années, partant du constat que ce dimanche est généralement celui de l’année où l’église est le plus remplie. En effet, Sainte Cécile étant la patronne des musiciens, ce jour-là l’harmonie municipale et la chorale animent la messe, puis un vin d’honneur est donné à la salle des fêtes. Ensuite les musiciens et leurs familles participent à un grand banquet –qui généralement se termine tard dans la nuit. Moi j’appellerais plutôt ça une beuverie, mais passons.
Le Petit Casino étant situé sur le chemin de l’église, nous sommes donc bien placées pour alpaguer les fidèles, avant ou après la messe, et leur demander un petit geste afin que les enfants puissent partir en classe de mer...

Je vois ma mère s’avancer vers moi, emmitouflée dans sa doudoune noire. Il fait vraiment froid ce matin, -5°C au thermomètre sur la terrasse. J’ai bien fait de mettre un damart.
- « Salut, me dit-elle en m’embrassant. Les petits sont avec toi ?
- Oui, Benoît est parti pour la journée. Mais on va essayer de rentrer tôt, il faut qu’on fasse les devoirs, et j’aimerais que Lisa s’entraîne un peu au saxo.
- Tu as fait quel gâteau, toi ?
- Les mini crumbles, là.
- Bon, tu m’en mets quatre de côté pour après la messe ? Tu sais que je n’aime pas l’idée de manger un truc fabriqué par n’importe qui. »
Je partage moi aussi ce point de vue, toutes les mamans n’étant pas aussi attentives que moi à la qualité des produits qu’elles utilisent.

- « Caro, un verre de vin chaud ? me propose Isa, la présidente de l’Association.
- Merci, non, peut-être tout à l’heure, le vin chaud le matin ce n’est pas ma tasse de thé, si j’ose dire.
- T’as tort, il est fameux, c’est Emilie qui l’a fait. »

Nous percevons au loin le rythme de la grosse caisse, puis l’écho des instruments qui se rapproche : l’harmonie défile pour se rendre à l’église. Les retardataires se pressent à la suite des musiciens, la messe va commencer.
Nous avons devant nous une bonne heure d’accalmie.
Mon Dieu quel froid ! Je rajuste l’écharpe en cachemire que mon frère m’a ramenée du Népal.
- « Lisa ! Remets tes gants ! Tu n’as pas froid ?
- Non, non, c’est bon ! Eh, maman, regarde ce que j’arrive à faire ! »
Je regarde attendrie ma fille faire le cochon pendu sur la barrière du parking.
Une chaude odeur de cannelle vient me chatouiller le nez.
- « Tu sais quoi, Emilie ? Tout compte fait je vais le prendre, ce verre de vin chaud, ça me réchauffera ! »

12h30

Franck, le gérant du magasin, est sorti nous tenir compagnie. « Allez, Caro, on trinque ! » On cogne nos gobelets de plastique, pour la... cinquième fois ? Tant que ça ? Ça doit être pour ça que je me sens si réchauffée.
- « Allez-y mollo, Franck, je n’ai pas l’habitude de boire du vin chaud comme du petit lait, moi ! » J’ai un peu de mal à articuler. Le froid, sûrement.

- « Excusez-moi ? »
Une dame un peu forte s’adresse à moi. Je l’ai déjà vue celle-là, elle habite dans l’immeuble en face de chez moi.
Je laisse échapper un « Oui ? » exagérément courtois.
- « J’ai réservé une tarte aux pommes tout à l’heure, à la dame blonde. Ça doit être au nom de Coco. Mais pas Coco Chanel, hein ! ajoute-t-elle avec un clin d’œil.
- Ah ben ça c’est sûr, c’est plus Coco que Chanel ! » m’entends-je répliquer.
Les filles se planquent pour rigoler pendant que j’emballe la tarte et que j’encaisse le plus dignement possible. Une fois Coco partie, nous pouffons comme des gamines.
Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Il faut que je me ressaisisse.

Il est l’heure de fermer boutique. Pendant que les autres ramassent le reste de gâteaux, je fourre la caisse dans mon sac. Il faudrait que je la compte, mais ça ne me paraît pas si urgent, on verra ça plus tard.
Une envie de rire me titille, et la tête me tourne un peu aussi.
- « Quand même, j’aurais bien mangé quelque chose, moi. C’est bien beau de vendre des gâteaux toute la matinée, mais ça creuse ! »
Approbation générale : « Ouais ça nous ferait du bien d’éponger un peu avant de retourner voir nos maris ! »
- « Allez, les nanas, nous lance Franck, je vais fermer, là, mais venez donc manger un bout de saucisson à l’intérieur, et j’ai un petit rouge qui ira avec à merveille !
- Bonne idée ! je m’exclame. Comment ça, bonne idée ? Je devrais déjà être rentrée ! Mais vite fait, hein, faut que j’aille allumer le four pour mon hachis...
- Et les tables ? intervient Isa. Faut qu’on les ramène à la salle !
- Oh on verra plus tard... »
On verra plus tard ? Je rêve ou je viens de prononcer LA phrase honnie ? A croire que ma bouche a décidé de faire sécession. Cette perte de contrôle m’inquiète un peu, mais mon envie de rigoler est plus forte.
- « Eh, les filles, je crois que ma jumelle maléfique est en train de prendre le dessus !
- Ta jumelle bénéfique, tu veux dire, ouais, glousse Marie. Ça peut que te faire du bien de te lâcher un peu ! »

14h35

« J’adooooore le rouge ! » Sur cette affirmation péremptoire, je décide de me lever pour aller me resservir un verre de (la troisième bouteille de) ce petit Bordeaux que Franck nous a sorti de derrière les fagots. Mes pieds peinent à trouver la terre ferme... « Il est bizarre ce sol, il est pas palpable ! » Isa, occupée derrière la banque de froid à couper des tranches d’une énorme meule de comté à l’aide d’un couteau qui doit faire au moins sa taille, lève un doigt doctoral : « Astérix et Cléopâtre ! »

Prise d’un vertige, je renonce à sortir du panier dans lequel je suis assise, d’autant que ce dernier se trouve en haut de la pile. Comment je suis arrivée là, moi, d’ailleurs ? « Franckie, fais péter la bouteille ! T’es trop sympa, mon Franckie. Tu sais quoi, on se côtoie pas assez, toi et moi. Les relations humaines, c’est ça l’important dans la vie. » J’ai beau essayer d’articuler, j’ai l’impression d’être sous le coup d’une anesthésie dentaire.

A peine mon verre rempli, j’en descends une bonne moitié. « J’adoooore le rouge. Isa ! J’y trouve un goût de pomme ! »
« Y en a ! » Cette fois elle brandit un couteau triomphal : « Les Tontons Flingueurs ! Tu m’auras pas, ma grande, ma culture cimématrographique est sans limite ! »
Emilie, affalée sur le tabouret derrière la caisse, répète en gloussant pour la énième fois : « A la Sainte Cécile, les saintes se saoulent ! »

« M’est avis que vos maris vont faire la gueule quand vous allez rentrer », s’esclaffe Franck. Marie, à moitié allongée sur le tapis roulant de la caisse, balaie cette éventualité d’une main lourde : « T’inquiète, on sait comment les amadouer ! Moi, si y m’fait la gueule, je le prive de sa sortie du jeudi.» Je ricane bêtement: « Pourquoi, le jeudi il a piscine ?
- Pas tout à fait, non... Le jeudi, c’est notre soirée libertine ! »
Soirée libertine ? Qu’est-ce que c’est c’t’histoire ? J’ai l’esprit passablement embrumé, mais je mettrais ma main au feu que la soirée en question n’a rien à voir avec un karaoké de Mylène Farmer...Nous fixons tous les quatre Marie d’un même regard vague et ahuri.
« Euh... Tu veux dire que vous allez dans des boîtes... spéciales ? Bafouille Emilie.
- Ouais, dans des boîtes, ou à domicile, ça dépend.
- Ben voyons, à domicile, comme la coiffure ! raille Isa.
- Chez nous, ou chez des copains. On a plein de copains, c’est un milieu très ouvert.
- Tu m’étonnes ! Mais... et les enfants, vous en faites quoi ?
- Les enfants ! m’écrié-je. Putain les filles, on a oublié les enfants ! »

Je saute de mon perchoir et me précipite au ralenti vers la porte, devant laquelle je m’étale de tout mon long.
« Caro, enlève tes lunettes 3D ! me lance Isa en riant.
- T’inquiète pas pour les gosses, ils jouent dehors ! » ajoute Emilie.
Tant bien que mal, je me relève (m’en fous, même pas mal), et je sors en criant les prénoms de mes enfants. Ah ! Les voilà qui arrivent en courant, avec les autres. Lisa n’a plus ni gants, ni bonnet, et Noé a le pantalon trempé et le nez qui coule. « Maman, on a faim ! Quand est-ce qu’on y va ? » Je bredouille qu’on rentre à la maison.
- « Maman, ta veste elle est toute tachée. T’as fait quoi jusqu’à maintenant ?
- On a discuté. Allez, en avant.
- Attend, maman, j’ai perdu mon bonnet !
- Oh écoute Lisa, on verra plus tard. Maman est fatiguée. »

15h

J’ai parcouru les quelques centaines de mètres qui nous séparaient de la maison comme un robot, tenant les enfants par la main, rassemblant toute ma force mentale pour essayer de ne pas tituber et de fixer mon regard droit devant. Je crois, enfin j’espère, que personne ne m’a vue. Heureusement que le quartier est tranquille le dimanche après-midi.
J’ai jeté ma veste sur le porte-manteau (que j’ai loupé), j’ai filé des chocos BN aux gamins qui n’arrêtaient pas de se plaindre, je les ai envoyés dans leurs chambres et je me suis affalée sur le canapé.

Le problème, là tout de suite, c’est que ma tête tourne tellement que j’en ai la nausée. J’essaie de contrôler mes sens, mais pas moyen. J’ai besoin de prendre l’air, il faut que je me lève. C’est le moment que choisit Noé pour se planter devant moi : « Maman, et les devoirs, alors ?
- Oh merde Noé, on verra plus tard, je marmonne. Et même si tu les fais pas, pour une fois elle va pas nous chier une pendule, la maîtresse. »
Je laisse en plan mon fils abasourdi et je me précipite juste à temps sur la cuvette des toilettes.

Qu’est-ce qu’on ferait pas pour nos enfants !

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