La Saignée

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Image de Hiver 2019

Lorsqu’Édouard ouvrit la portière de sa belle voiture noire, un peu de sueur se mit à perler sur son front dégarni. Il l’épongea avec la paume de sa main, l’essuya sur le pantalon de son costume et inspira profondément. Il bruinait sur le parking de l’entrepôt et le ciel, d’une lourdeur insoutenable, semblait s’affaisser lentement sur les lieux.

L’homme souhaitait rentrer de nouveau dans sa berline et ne pas affronter cette épreuve, la fuir, mais il ne pouvait plus faire marche arrière à présent, il était trop tard.

Il tourna son regard vers l’intérieur du véhicule et vit deux petites têtes l’observer dans un mélange d’inquiétude et de curiosité. Sur le siège passager se trouvait un autre visage tout aussi tourmenté, celui de sa femme. Il jeta un regard suspect au loin, se sentant observé, mais ils avaient convenu que pour le moment, l’endroit serait désert.

Édouard retroussa sa manche et nota mentalement qu’il était l’heure d’y aller. Il lança un petit sourire confiant à sa famille puis parcourut la courte distance qui le séparait de l’entrée d’un pas déterminé, du moins ce qu’il lui semblait en être un. Il sentit un peu d’inquiétude grossir en lui, il avait pourtant l’habitude de gérer des situations stressantes, mais celle-ci était unique : sa carrière était en jeu et il ne devait pas faillir.

Dans un glissement mécanique pénible, les portes coulissantes s’ouvrirent automatiquement devant lui. Il pénétra à l’intérieur d’un petit espace confortable et à la température agréable, ce qui contrastait fortement avec l’ambiance effrayante de l’extérieur. Il jeta un regard sur le parking quasiment désert et vit les vitres de sa voiture embuée par la respiration des trois personnes qui s’y trouvaient.

Une voix grave s’exprima derrière lui :

— Bonjour Monsieur Philémon, sale temps n’est-ce pas ?
— Hmmm, en effet Monsieur le Directeur, répondit Édouard, troublé. Il lui serra la main vigoureusement, et fixa un long instant le regard de l’homme, ne souhaitant montrer aucun signe d’inquiétude.
— Êtes-vous prêt ? reprit le quadragénaire en lâchant la main d’Édouard.
— Oui, bien entendu. Je n’ai qu’une parole Monsieur le Directeur, et je vais lui prouver à ce maigrelet ! s’emporta-t-il.

Le directeur lâcha un petit rire maîtrisé et poursuivit en pointant du doigt une porte derrière eux :

— C’est par ici.
— Vous ne m’accompagnez pas ? interrogea Édouard.

Le directeur paru gêné, comme si la question le perturbait intérieurement :

— Euh... non... Je ne m’y rends qu’occasionnellement, et ce n’est pas ce qui était prévu avec votre assistante, Monsieur Philémon. Je... je préfère vous laisser seul là-bas, avec Bogdan. Il vous attend déjà avec l’animal.

Édouard fut déstabilisé par l’attitude du directeur, il était pourtant dans son usine, mais il paraissait terriblement mal à l’aise.

— Bon, très bien... Dans ce cas, je ne fais pas faire durer ce moment plus longtemps, il est temps d’en finir.

Il se mordit les lèvres et prit la direction de la porte située à l’opposé de la pièce, celle que le directeur venait de lui indiquer.

Il pénétra dans un vestiaire froid et trop éclairé, qui sentait fort le désinfectant. L’homme se dirigea vers la cabine qu’on lui avait apprêtée pour aller se changer. C’était un espace réduit composé de deux portemanteaux métalliques et d’un banc en bois défraîchi. Ses affaires de rechanges étaient posées sur ce dernier, parfaitement pliées. Il reconnut là un signe de son assistante, il esquissa un demi-sourire l’espace d’un instant, puis, la froide réalité le saisit de nouveau.

Il ressortit de la cabine équipé d’un long tablier beige et d’une paire de bottes en plastique blanc. Sa tête était coiffée d’une grossière charlotte disgracieuse. Édouard aurait aimé s’observer dans un miroir, comme à son habitude obsédé par son image, mais il n’y en avait pas.

L’inquiétude grandissait, il regrettait de plus en plus de s’être emporté, ce soir-là, devant les caméras, d’avoir voulu jouer cartes sur table, grisé par le débat et l’intensité du moment avec son adversaire.

Ce n’était pas, hélas, la première fois que ses pulsions le dominaient.

Il se rapprocha de la sortie dans un couinement de jouet pour canidé et avant de l’ouvrir, inspira profondément en fermant les yeux. Il se murmura, d’un ton aigri, les phrases de l’homme qu’il haïssait : « Vous n’en serez jamais capable Philémon... Vous ne pourrez pas affronter la réalité en face... Soit ! Eh bien il va voir de quel bois je me chauffe cet écolo ! »

Il abaissa alors la poignée et pénétra dans une pièce gigantesque.

Une forte odeur animale vint se glisser dans ses narines. C’était un mélange d’excréments, de paille et de sang. Il y avait quelque chose de plus, un sentiment, une aura, quelque chose qu’il n’arrivait pas à définir, mais qui le mettait terriblement mal à l’aise. Il frissonna.

L’espace était lugubre et gelé. Il était organisé en plusieurs grandes sections dédiées à un usage spécifique, le tout formant une longue chaîne industrielle. Chaque section de cette chaîne était une étape dans le processus global de l’élaboration d’un produit fini et prêt à être livré. Lors de son précédent mandat, Édouard avait visité de nombreuses usines similaires à celle-ci. Cependant, l’élément principal qui nourrissait cette ligne mécanique était très particulier dans ce secteur industriel : il était vivant.

Comme convenu, le silence plombait les lieux, mais Édouard pouvait s’imaginer assez facilement le brouhaha mortifère qui devait régner ici en pleine activité. Il frémit de nouveau à cette pensée. Son inquiétude évolua encore et fit place à une forte angoisse. Il n’avait jamais rien vu d’aussi sinistre. Comment pouvait-on travailler ici ? Il comprenait mieux la réaction du directeur à présent.

Il se dirigea alors vers la première section qu’on lui avait précisée et s’approcha de l’homme à forte corpulence qui l’y attendait : Bogdan. Il était vêtu de la même manière qu’Édouard, mais sans aucune élégance ; son tablier était inondé de sang coagulé et autres substances organiques desséchées.

Édouard regarda ce qu’il se trouvait aux côtés du petit homme moustachu, enserré entre deux parois métalliques, et s’arrêta, surpris :

— Mais, c’est quoi ce bordel ? apostropha Édouard.
— Beh, de quoi M’sieur ?
— Ben ça, là ! Que fout ce veau ici ? On ne s’était pas mis d’accord sur une vache ?
— ’Sais pas moi M’sieur, m’ont dit que c’était c’te bête qui fallait que vous abattiez, répondit-il.

Le dernier mot coupa le souffle d’Édouard.

— ‘Savez, y a de quoi faire deux biftecks aussi... C’t un peu pareil non ? mâchouilla interrogativement l’ouvrier.

Édouard ferma les yeux un instant et plissa le nez incommodé par l’odeur pestilentielle qui occupait les lieux. Il était fortement perturbé, mais devait faire face, surtout en présence d’un être de classe inférieur comme Bogdan.

— Bon... peu importe ! dit-il en battant l’air de sa main. Qu’on en finisse ! Il se dirigea en face du bovin et le regarda dans les yeux.

Le pauvre animal était apeuré, les parois qui le saisissaient n’étaient pas complètement adaptées à sa petite taille et dès qu’il remuait, un claquement métallique aiguë résonnait. Édouard luttait intérieurement pour ne pas détourner son regard, c’était horrible de voir cette petite bête livrée à sa merci. L’homme regrettait de plus en plus amèrement son coup d’éclat télévisuel passé. Et si l’autre avait raison ?

— Imbécile ! l’injuria-t-il.
— C’mment ça M’sieur ?
— Mais non ! Pas vous, idiot ! s’écria-t-il. Édouard ressentait beaucoup plus de pitié pour la bête que pour l’homme. C’était sûrement par habitude, toutes ses journées à serrer les mains de tous ces idiots dont il avait besoin, à les écouter se plaindre, indéfiniment, il ne pouvait vraiment plus les supporter.
— Ben... maugréa le petit homme moustachu.
— Oh laissez tomber ! Donnez-moi ce truc-là, pour le tuer.
— Pour l’étourdir, m’sieur !
— Oui oui ! Pareil !

L’ouvrier lui passa un gros cylindre lisse au bout duquel se trouvait une pièce métallique plate et usée. Il lui expliqua rapidement le fonctionnement : une fois le percuteur remonté, il suffisait de placer la partie plane sur le crâne de l’animal et d’appuyer sur l’autre extrémité. Clac ! C’était terminé.

Édouard se sentait de plus en plus mal à l’aise. Son arrogance naturelle faisait place à de la fébrilité, il avait à présent envie que le petit homme rondouillard le réconforte, le rassure, le prenne peut-être même dans ses bras, mais il ne pouvait céder à de pareilles émotions : qu’allait pouvoir raconter ensuite à la presse cet idiot, si le grand Édouard Philémon s’abaissait à de telles familiarités ? Inconcevable ! Il devait en finir.

Il s’approcha lentement du veau qui ruait de plus en plus fort, usé par l’attente interminable et pointa l’appareil au-dessus de son crâne. L’ouvrier se tenait à ses côtés, tout prêt, comme s’il voulait assister son geste, pour s’assurer de sa réussite. La main d’Édouard tremblait terriblement, il suait à grosses gouttes, sa charlotte était imbibée de peur, ses courts cheveux clairs étaient devenus brun sombre.

Au bout de quelques secondes interminables, il appuya.

Clac ! La bête s’effondra sur ses pattes. Édouard recula surpris, l’ouvrier en fit de même. Le souffle court, il regarda, les yeux grands ouverts, le veau au sol puis le moustachu :

— C’est... c’est tout ?
— Ben... maint’nant faut l’égorger, le dépouiller et couper vos biftecks quoi !
— Ah ah ah ! se réjouit-il.

Édouard était soulagé. Donner la mort était finalement beaucoup plus simple qu’il ne l’espérait. Il ne comprenait vraiment pas pourquoi tous ces idiots de végétariens et autres écologistes en faisaient toute une histoire. Ah ! Il allait montrer que cela n’avait rien de dramatique, un abattoir ! Que la bête ne souffrait pas le moins du monde ! Et les caméras qui allaient filmer son exploit dès la sortie ? Ah quel coup médiatique il allait réaliser ! Et ce bond dans les sondages qui l’attendait ? À coup sûr, c’était le tournant de l’élection, lui qui peinait depuis des mois !

Pendant que l’ouvrier tirait la bête et l’accrochait pour la suspendre, Édouard était fier. Il ne tremblait presque plus et sa posture était redevenue celle assurée de son quotidien. Il était au coeur d’un moment de grâce intense, au plus profond de lui même.

Le moustachu lui tapota le bras et lui tendit un large couteau pour égorger l’animal. Édouard le saisit sans même regarder l’homme et se dirigea vers la bête suspendue, inerte.

— Faut que vous vous assuriez d’abord que... tenta Bogdan.
— Oui oui, oh ça va ! Laissez-moi faire ! le coupa l’homme plein d’assurance à présent. Et prenez bien note de tout ce qui s’est passé dans votre petite tête, les médias vont se régaler de votre témoignage, vous allez être une star mon vieux ! Édouard éclata de rire.

Bogdan resta interdit devant l’image absurde de cet homme politique s’esclaffant armé d’un long couteau dans sa main, posant fièrement aux côtés d’un veau suspendu par la patte, dans un lieu aussi ignoble que celui-ci. Chaque jour, ce monde sombrait un peu plus dans une caricature sordide et spectaculaire, et l’ouvrier réalisait qu’il était fort impuissant face à cette folie.

Alors, rempli d’allégresse, Édouard s’approcha du veau pour lui donner le coup fatal.

Il commença à sectionner maladroitement l’artère de l’animal, laissant glisser un large filet pourpre, quand soudain, le veau se réveilla brusquement.

Le coup de matador avait mal fonctionné. Édouard n’en revenait pas, il s’empressa, paniqué, de finir son geste inhabile pour achever l’animal, ce qui aggrava terriblement les secousses du bovin. Le sang gicla abondamment de la plaie, le visage des deux hommes et leurs habits furent recouverts instantanément du liquide chaud et visqueux. La bête hurla, se débattit avec violence, souffrit chaque seconde un peu plus. Le moustachu bouscula Édouard pour achever rapidement le calvaire de l’animal d’un geste sûr, mais glissa sur la large flaque de sang qui se répandait au sol et se rattrapa au bras de l’homme politique.
Les deux hommes chutèrent lourdement à terre. Le sang continuait de jaillir, mais son débit diminua. Malgré tout, l’animal s’efforça de fuir encore, et, dans une dernière contraction musculaire, dernière pulsion de vie, réussit à se détacher de la prise.
Tout à coup, le veau chuta et vint s’abattre sur les deux humains qui tentaient de se relever. Le fracas fut terrible. L’amas gluant qui représentait l’ensemble s’immobilisa. La quantité de sang était telle que l’on reconnaissait à peine les deux corps qui se cachaient sous celui de la bête morte.

Sous le choc, Édouard ne put hurler sa douleur, une bonne partie de ses côtes semblaient brisées, le petit moustachu, lui, était inanimé.

C’est alors qu’une agitation se fit entendre au loin et on tambourina lourdement à une porte située à l’opposé du hangar. La voix du directeur résonna, étouffée par la distance, il paraissait lutter pour se faire entendre dans la cohue qui l’entourait :

« Tout se passe bien Monsieur Philémon ? J’ai du mal à les retenir ! Êtes-vous prêt à sortir pour une déclaration ? L’homme paraissait paniqué, peu habitué à la fureur journalistique qui fondait sur lui. Ceci est une propriété privée, vous ne pouvez pas... Mais ! »

Puis, la voix du directeur fit place à un martèlement sourd qui fit résonner la porte et se répandit sur toute la façade métallique de l’abattoir. Les journalistes hurlaient, se battaient entre eux pour savoir qui aurait la chance d’obtenir la première photo, le premier mot, la première déclaration.

Édouard, qui reprenait ses esprits, s’affola. Son regard cherchait une issue dans l’enfer dans lequel il se trouvait. Il dégagea difficilement son buste coincé sous l’animale. La douleur le fit hurler, la peau de sa poitrine semblait pouvoir être perforée à chaque instant par l’une de ses côtes cassées. Il se tourna vers l’ouvrier toujours inerte et, à l’aide de sa main, tourna doucement son visage dans sa direction.

Édouard fit un mouvement de recul terrifié. L’ouvrier le fixait d’un regard glaçant. Seules deux billes immaculées émergeaient de la face sanguinolente de Bogdan, la mort avait figé ses traits dans une expression épouvantable.

Le politicien faillit s’évanouir et les larmes commencèrent à couler sur ses joues, redonnant de la fluidité au sang qui commençait à sécher et à durcir la peau de son visage. Une forte vague de désespoir s’abattit sur lui.

Les coups s’accentuèrent au loin, d’une seconde à l’autre, la porte allait céder.

Ses jambes toujours bloquées par l’épaisse carcasse du bovin, il chercha autour de lui un élément fixe à saisir pour se dégager. Sa main tâtonna et buta contre une forme cylindrique posée au sol. À son contact, tous les mouvements d’Édouard s’arrêtèrent net.

Quelques secondes s’écoulèrent durant lesquelles l’animal politique impitoyable qu’il était avait repris le dessus sur l’homme désespéré qui gisait au sol : il venait de trouver une bien meilleure solution.

D’un geste vif, malgré la douleur qui irradiait l’entièreté de son corps, Édouard saisit le matador, l’arma et le pointa sur sa tempe. Sa main était sûre, son choix était fait. Les journaux n’en auraient jamais fini de parler de lui. Il sourit.

Au même instant, deux sons d’amplitude et de timbre différents se mélangèrent presque harmonieusement : celui sec et discret du crâne de l’homme qui se brisa, avec celui lourd et grave de la porte métallique qui s’étala.

Clac ! C’était terminé.

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