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Qualifié

Après un soupir, Craig Melara essuya du revers de la main les gouttes tièdes de sueur qui perlaient sur son front. Il saisit le baril bleu à ses pieds et le déposa au prix d’un dernier effort dans le coffre de sa voiture. Ce n’était pas tant le poids du baril qui l’avait exténué, c’était un homme grand et bien bâti, mais bien la chaleur pesante qui s’installait en ce dimanche d’été. Il n’était encore que dix heures mais le soleil éclatait déjà en mille reflets sur la petite ville perdue au milieu du désert.

« Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? »

Craig sursauta. Il découvrit Joan, sa femme, se tenant sous la devanture en acier rouillé, dans l’entrebâillement de la vieille porte de leur magasin. Ils formaient un couple depuis maintenant une vingtaine d’années. Les clients appréciaient leur complicité et trouvaient que, malgré les années, ils vieillissaient à leur avantage. Leurs visages tannés par le soleil et l’air sec évoquaient une certaine robustesse contrastée par la malice qui émanait de leurs yeux, verts à tout les deux.
« Dix gallons de propergol » lui répondit-il, en fermant le coffre de sa voiture.

Elle haussa les sourcils et lui dit, sarcastiquement : « On fait des livraisons le dimanche maintenant?

— C’est un peu spécial. Tu vois la route qui mène à Yukon?

— Et bien?

— Il y a un petit vieux qui a appelé ce matin pendant que tu dormais. Il dit qu’il habite dans une des petites maisons isolées là-bas et que sa cuve de propergol est quasiment vide. Je crois qu’il est trop vieux pour venir jusqu’ici.

— Et il ne peut pas attendre demain, quand on sera ouvert ? »

Joan s’approcha de lui tandis qu’il s’adossait sur le flanc de sa voiture. Il pointa le ciel du doigt : « Si sa climatisation lâche, il sera complètement rôti avant quatorze heures. Il est prêt à me payer le double pour que je lui amène avant midi.

— Ce que tu vas faire alors que les Thompson nous attendent pour onze heures trente ? »

Avec espièglerie, il s’exclama : « Tu as raison ! Qu’il crame tout seul ce vieux con ! Je voudrais pas être en retard pour les petits fours de Madame Thompson ! On a qu’à y aller maintenant d’ailleurs, histoire de ne pas prendre de risques ! »

Elle sourit et fit mine de lui donner un coup de poing. Craig l’attrapa dans ses bras et la serra contre son torse, lui assénant un baiser exagéré sur la tête.

« J’en aurai pour une heure aller-retour sûrement. Sur le retour je passerai te prendre et on pourra aller déjeuner. »

Craig la serra dans ses bras encore quelques instants, puis s’installa dans sa voiture.

« Attends une seconde ! » lui dit Joan, avant de se hâter dans le magasin. Elle ressortit quelques secondes plus tard, une bouteille dans la main : « Tu risques d’en avoir besoin ».

Il attrapa la bouteille en verre glacé et la posa précautionneusement sur le siège passager avant de claquer la portière et de démarrer. Il s’engagea doucement sur la route et se mit en chemin en regardant le reflet de sa femme se distordre dans le rétroviseur.

Depuis maintenant une dizaine d’années, le goudron sur les réseaux routiers avait été supplanté par des alliages synthétiques plus viables. Autoréparant et homéotherme, il diminuait de trois quart les frais et le temps d’entretien. Dans certaines villes, on en avait même installé des électroniques qui pouvaient calculer la vitesse des usagers, modifier la signalisation en cas de besoin et même détecter les accidents.

Ici, la voirie n’avait pas connue le même traitement : elle était donc encore presque entièrement composée de macadam. Sous l’effet de la chaleur, il formait de grosses poches molles qui éclataient avec grand bruit, laissant même parfois de petites flammes sur la route.

Cela ne semblait pas déranger Craig : il était né bien après le Réchauffement et avait toujours vu sa ville comme ça, pauvre et aride. Il avait appris de son père que cette route, bien avant, traversait des hectares entiers de champs de blé et que, les quelques ruines que l’on pouvait croiser, étaient autrefois de grandes exploitations prospères.
Difficile de l’imaginer, Craig ne voyait qu’un trait droit de goudron entre deux plaines de sable parsemées de quelques cactus. Au loin, l’air chaud tordait la lumière et faisait trembler l’horizon.

Arrivé à une vitesse convenable, Craig ouvrit les vitres de sa voiture et essaya d’apprécier le vent de la vitesse sur son visage. Insatisfait, il attrapa la bouteille d’eau et étala le restant de condensation sur sa peau. Il eut une pensée pour ces clients qui lui demandaient parfois pourquoi il s’entêtait à garder cette vieille voiture. « Ce n’est même pas une solaire ! Vous n’avez même pas de climatisation ! Vous devez dépenser des fortunes en pétrole de synthèse ! » entendait-il de temps en temps. En vérité, il la gardait en souvenir de son père, qui lui avait offerte, et pour les sensations qu’elle lui procurait. Il adorait la puissance ressentie quand il mettait le pied au plancher et le bruit pétaradant que faisait le pot d’échappement. Cela justifiait totalement à ses yeux le sacrifice de certaines commodités.

Aujourd’hui néanmoins, son enthousiasme était un peu terni. Il aurait bien apprécié pouvoir se servir d’un système de guidage, les indications du vieux étant un peu abstraites. Il savait juste qu’il devait rouler une quarantaine de kilomètres vers Yukon et qu’il finirait par apercevoir une petite maison en bois noir. Il devrait ensuite poser le bidon de propergol devant la porte et récupérer l’argent dans la boîte aux lettres. Le vieux avait expliqué qu’il ferait sûrement un somme lorsqu'il arriverait et qu’il était dans l’intérêt de tout le monde de le laisser se reposer. Il lui restait encore la moitié du chemin à parcourir. Comme il n’y avait absolument personne sur la route – il était courant dans la région de passer le zénith chez soi plutôt que d’aller affronter la température dehors – Craig s’affala un peu sur son siège et se mis à rêvasser un peu, le volant dans une main, la bouteille dans l’autre. Il s’offrit même le plaisir de laisser couler un peu d’eau fraîche sur son tee-shirt déjà trempé de sueur.

Au bout d’une dizaine de minutes, il finit par apercevoir la maison se dessiner sur l’horizon. Il avait tellement bu sur le trajet qu’il décida de faire une pause stratégique avant d’arriver. Il ralentit et se rangea sur le bas-coté de la voie. Après avoir ouvert son coffre et vérifier le bidon de propergol, Craig se plaça dos à la route et baissa sa braguette. « Prends ça le désert ! » dit-il tout haut avant de sourire de la situation. Soudain, il entendit un bruit familier venant de la ferme. « Étonnant ça ! Une autre voiture à moteur ! » Il tenta de se retourner, mais sa situation ne lui permettait pas beaucoup de marge de manœuvre.

Aussitôt il ressentit une inquiétude profonde. Quelque chose n’allait pas.

Il eut le réflexe de se jeter sur le sol quelques secondes avant d’entendre un crissement de frein. Au bout d’un instant, il fut soulagé d’entendre le moteur de l’imprudent gronder à nouveau. Il se releva et vit la voiture disparaître comme elle était arrivée.
« Sûrement quelqu’un comme moi qui pensait être seul sur la route et qui a été surpris de me voir » pensa-t-il. Sa belle voiture noir n’ayant pas, à sa plus grande joie, été éraflée, il oublia rapidement le chauffard déjà parti bien loin derrière lui tandis qu’il parcouru les quelques centaines de mètres qui le séparaient de la maison du vieux.

Craig s’arrêta devant le perron. Il attarda son regard sur la maison. Elle n’avait effectivement pas l’air très grande, carrée avec un semblant d’étage. Toute en bois sec et fatigué, elle semblait sur le point de s’effondrer tant les planches et les clous étaient usés. Il descendit et déchargea le bidon de propergol. Vu l’état de délabrement du perron, il préféra le laisser un peu à l’écart sur le sable. Une fois son chargement déposé et l’argent récupéré dans la boîte aux lettres, il s’apprêta à repartir avant de constater qu’il n’avait plus d’eau pour le retour. Pensant que le vieux devait dormir à l’étage, Craig hésita un instant à toquer à la porte.

Il faillit se résigner quand il aperçu, sous un petit abri derrière la maison, ce qui semblait être un vieux puits. « Cela expliquerait qu’il puisse rester aussi longtemps chez lui sans se déplacer. Je ne vois même pas de voiture d’ailleurs. » pensa-t-il. Un peu mal à l’aise par le silence total de l’endroit, il rangea l’argent dans la boîte à gants de sa voiture et se dirigea vers le puits, sa petite bouteille à la main.
Il manœuvra avec précaution la corde et le seau qui y était attaché, et pria pour que l’installation ne se casse pas. Il fut soulagé d’entendre un petit bruit d’engloutissement venant des profondeurs sombres du trou circulaire. Il entreprit de remonter le seau, la corde rêche lui irritant les mains, en priant pour que l’eau soit potable.

À sa plus grande satisfaction, quand il vit enfin le récipient émerger de l’obscurité, Craig découvrit une eau parfaitement translucide et qui, après examen, semblait tout à fait inoffensive. Il remplit sa bouteille et s’apprêtait à renverser le restant du seau sur ses vêtements quand, brusquement, il entendit quelque chose éclater devant la maison.

« C’est juste moi ! Craig Melara ! » dit-il, bien fort. « Ne tirez pas ! » ajouta-t-il sans réfléchir. Il tendit l’oreille et approcha doucement de la maison, essayant de distinguer quelque chose à travers les vitres sales.

« Monsieur ? Je suis juste venu livrer le propergol ! »

Face au silence, Craig se mit à paniquer et il monta dans sa voiture avec précipitation. Il pensa avec effroi: « Cet endroit est maudit ».

Il démarra sa voiture et fit demi-tour. D’un coup d’œil sur le côté, il découvrit que le bidon avait disparu. Craig respira profondément. « Il est peut-être un peu sourdingue, il n’a pas dû entendre que j’étais derrière quand il a récupéré le baril. » pensa-t-il. Il hésita encore à aller à la rencontre du vieux, puis, face au malaise que lui inspirait l’endroit, décida de repartir.

Au bout de quelques kilomètres, la tension qu’avait suscité en lui l’étrangeté de ces événements semblait disparaitre. « Ne tirez pas, n’importe quoi ! » songea-y-il en esquissant un sourire. « C’est Joan qui avait raison au final ! Quelle idée de me foutre dans un merdier pareil. »

La chaleur mélangée à l’adrénaline commençait à lui donner des vertiges. Il s’exclama à haute voix: « Ça y est, me voilà traumatisé ! » avant de rire jaune. Il essaya de se focaliser sur la route. Le soleil ne semblait pas monter. Craig se mit à réfléchir : « Peut-être que je n’ai pas pris trop de retard. Depuis combien de temps est-ce que je roule sur le retour ? J’aurais dû regarder le compteur de kilomètres, ça m’aurait donné une idée. » Une nausée s’empara de lui. Il attrapa sa bouteille d’eau et en renversa la moitié sur sa tête. Après avoir écarté ses cheveux d’une main et apprécié le fait d’être rafraîchi, il se sentit peu à peu apaisé.

« Sacré désert, ce genre d’histoires feraient carrément regretter d’habiter là. Peut-être que ça serait pas si bête de vendre le magasin et d’essayer d’aller habiter ailleurs. Ma petite Joan serait sûrement ravie. Elle, qui est si belle, si aimable. Je l’aime tellement, ce serait dommage de mourir là où on est nés. Au milieu de nul part. » fantasma-t-il.
Il s’ébroua brusquement : « La chaleur me fait perdre la tête... »

Son tee-shirt humide et sale séchait doucement sur le siège, Craig se sentait collé, englouti dans le magma de cuir et de métal de la voiture, elle-même s’enfonçant dans le sable et le goudron. Cette impression se mit à l’effrayer, il pesta : « Foutu chaleur ! Je ne vois même pas la ville au loin ! » Il essaya de passer la tête par la vitre, mais il ne sentit qu'un soleil éblouissant et un ciel écrasant. Il se recroquevilla sur le volant brûlant. « Tu es bientôt arrivé... Du calme Craig, c’est ton esprit qui te joue des tours... » répéta-t’il, d’abord dans sa tête, puis à voix basse.

« Et putain ! Ça fait une heure que je roule au moins ! » hurla t-il avant de sentir des larmes lui piquer les yeux. « Foutu vieux de merde ! Foutu endroit de merde ! Foutu désert sans fin ! »

Il écrasa la pédale d’accélérateur. L’ivresse rassurante de la vitesse conjuguée à la douce mélodie qu’il appréciait tant de son pot d’échappement le remplit soudain d’une rage immense. « Prends toi ça la route ! Tu croyais m’avoir hein? Regarde ce que je te fais ! » Le visage brûlant, il renversa le restant de la bouteille sur sa tête, s’aveuglant un instant. Il se mit à ricaner, en transe, sentant les bulles de macadam exploser sous ses roues. Il resta ainsi, dans l’atmosphère brûlante, roulant à toute vitesse, les yeux fermés.

Quand Craig décida enfin de s’éponger le visage, il sut que c’était fini. Il avait dévié de sa voie et roulait à contre-sens droit sur une autre voiture. Il tenta de tourner le volant et, dans une seconde qui semblait durer une éternité, pensa à Joan, au vieux, à son magasin, aux clients, à sa voiture, à son père, à sa petite ville et à la climatisation. Il referma les yeux.

Quand soudain, la joie s’empara de lui. Il se mit à rire aux éclats.
Son bolide était intact, il roulait toujours. Par miracle, son réflexe l’avait sauvé. « Je suis un idiot. J’aurais pu me tuer. » pensa-t-il. Il se fit alors la promesse solennelle de ne pas évoquer cet incident. Il se répétait : « Craig, tu vas rentrer en ville, récupérer Joan et aller chez les Thompson. Demain tu ouvriras le magasin, et tout cela ne sera plus qu’un mauvais souvenir... » Machinalement, il essaya de boire. Sous le coup de l’émotion, il ne se rendit pas compte tout de suite que la bouteille était vide depuis longtemps.

Puis, avec effroi, Craig comprit.

Il éclata en sanglots, accroché à son volant. « C’est impossible ! C’est impossible ! » hurlait-il. Il se rangea sur le bas-côté. Mue d’une pulsion de survie, il garda quand même sa bouteille à la main. Le soleil était toujours aussi brûlant, le goudron toujours aussi fondu. Il marcha de longues minutes sur la route, droit devant lui. Toujours le même désert, les mêmes cactus, au loin, une ombre perçait l’horizon à travers l’air chaud. « C’est impossible... C’est impossible... C’est impossible... » se répétait-il en approchant de la forme sombre au loin. C’était une petite maison en bois.

Craig s’approcha doucement jusqu’à elle, avant de tomber sur le macadam, sa bouteille éclatant sur le sol. Et tandis qu’il pleurait doucement, il entendit une voix bien familière venir de derrière la maison :

« C’est juste moi ! Craig Melara ! Ne tirez pas ! »

PRIX

Image de Printemps 2018
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Jean Calbrix · il y a
Une belle plume assurément pour une histoire bien menée qui captive et finit thriller fantastique ! Bravo, Guillaume ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba sur le destin tragique d'un migrant : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Virgo34 · il y a
Un récit qui tient en haleine jusqu'à la chute.
Je suis en finale du Prix de la St Valentin avec un sonnet que je vous invite à découvrir. Merci.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/au-bout-de-la-nuit-1

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Jarrié · il y a
Avec toute mon attention.Plaisir à vous lire.
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Johnny Carpentier · il y a
Tres bonne histoire dont la chute est excellente ! On dirait un mélange entre du Matheson et un épisode de la quatrième dimension.
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Julie Etcheverry · il y a
J'aime! bon courage :)
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Thomas Clearlake · il y a
Ce texte est une petite merveille, merci. Vous avez mes voix.
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Didier Lemoine · il y a
La route du désert vous est ouverte, et mes voix vous sont offertes.Si l'envie vous emmène vers ma princesse, et bien sûr si elle vous plait, n'hésitez pas, elle attend votre soutien éventuel pour une place en finale du prix IMAGINARIUS. http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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Angel · il y a
Une étrange histoire avec un suspense bien rodé tout au long de votre récit.
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