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La roulette de l'infortune

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Mercredi 3 juillet 2028, 21 heures.

Depuis que cette émission a été lancée, il y a un mois, sur la chaîne Two-One, les records d’audience ne cessent d’être battus. Jusqu’où ira-t-on dans l’horreur et l’imbécilité ? Notre monde est devenu complètement fou ! Jeux vidéo, séries et films télévisés ultra-violents ont fait ressurgir l’animalité de l’homme, son envie de mordre à pleines dents dans la chair. Nous sommes devenus consommateurs d’images sordides. Les jeux du stade avec mise à mort sont ressuscités, mais d’une manière plus sournoise et morbide. La nouvelle émission live, La roulette de la fortune, a une règle très simple : un plateau au décor bicolore rouge et noir, un animateur vedette, un huissier, six candidats tout de blanc vêtus, un révolver à barillet à six coups, une balle, un compteur à fric, un seul gagnant. Cela fonctionne selon les règles de la roulette russe. Un huissier tire au sort l’ordre de passage des candidats, introduit la balle, fait tourner le barillet et passe le révolver au numéro un. Un immense compteur en arrière-plan est déclenché. Les téléspectateurs l’alimentent via un code sur leur Smartphone, à raison d’un euro le clic. Le total des enchères s’affiche en déroulant. Le candidat dispose de cinq minutes pour donner les raisons de sa présence et désigne la ou les personnes à qui sont destinés ses gains. Un compte à rebours est enclenché et, à la dernière seconde du temps imparti, un jingle retentit. Le compteur s’arrête sur le dernier euro misé. Le candidat rejoint une cabine vitrée. Sous l’œil des caméras, il pose le canon sur sa tempe et appuie sur la détente. Si le coup part, il est déclaré gagnant et les euros accumulés sont attribués au(x) bénéficiaire(s) désigné(s). Sinon, il passe l’arme au suivant et le processus s’enclenche à nouveau. Le compteur et le compte à rebours se remettent à tourner. La partie s’arrête lorsque la cabine de la mort se tache du sang coulant sur les vitres blindées

Je suis sur le plateau, derrière un pupitre noir, tout vêtu de blanc, ébloui par les projecteurs. Ma tête est vide, je dois m’appuyer car mes jambes ne me soutiennent plus. Pourtant, la participation à cette mise à mort, je l’ai voulue, désirée. On était nombreux à s’être inscrits. Le jour de l’audition devant le jury, la salle de cinéma était pleine et la file d’attente se prolongeait jusque sur le trottoir. Pourquoi ai-je été retenu ? Peut-être à cause de mon jeune âge. Il y avait pléthore de personnes âgées ; il n’y en a pas une seule sur le plateau ce soir. La présélection faite, j’ai dû passer devant un psychiatre, puis un médecin et subir des examens pour vérifier que je ne souffrais pas de maladie grave. Vais-je mourir à trente-cinq ans ? Non, il y a peu de risque. Le sort m’a désigné sixième et dernier. Lors des émissions précédentes, au plus tard, la partie s’est arrêtée au quatrième. Dois-je m’en réjouir ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Pourtant, cet argent, il me le faut. C’est le prix à payer pour réparer mes fautes. Le rideau est levé depuis plusieurs minutes, mais les paroles du présentateur dans son habit à paillettes m’échappent. Je ne perçois que le battement de mon cœur.

Le premier jingle me sort de ma torpeur. Je me retourne, je suis du regard l’homme qui se dirige vers ce qui, pour moi, est un cercueil de verre. Je ne veux pas voir, je ferme les yeux, j’attends. Un second jingle retentit, mes paupières s’ouvrent. L’homme en blanc sort de la cabine et remet l’arme à l’huissier. Je ne sais s’il sourit par soulagement ou par déception. Il rejoint son pupitre. Je jette un œil sur le compteur, le montant d’un million d’euros n’est pas encore atteint.

La seconde personne en gros plan sur les moniteurs est une jeune femme. Quel âge peut-elle avoir ? Trente, trente-cinq ans. Elle est belle, très belle même, je dirais. Je me concentre sur son témoignage, il est bouleversant. À la rue, seule, sans travail, sans revenus. Depuis cinq ans, il n’y a plus d’aide sociale, le pays est en faillite et le nouveau gouvernement les a supprimées. La jeune femme ne peut subvenir aux besoins de sa fille de six ans. Ses parents ont vu leur retraite fortement diminuée et ne peuvent prendre deux bouches supplémentaires à nourrir. Elle souhaite que l’argent leur soit remis, pour leur bien et celui de sa fille. Le compteur s’affole. Quatre millions d’euros sont dépassés au terme des cinq minutes. Je suis subjugué, je ne la quitte pas des yeux. Mes pensées vont toutes à elle. J’oublie qui je suis, pourquoi je suis ici. Elle est dans la cabine, en larmes. Avant de pointer l’arme sur sa tempe, de la main, elle envoie un baiser à la caméra. Elle appuie sur la détente. Rien ne se passe. Elle s’écroule. On l’évacue du plateau, inanimée.

Neuf, puis quinze millions d’euros. C’est au tour de mon voisin de droite. Il est pâle. Dans un peu plus de cinq minutes, il va mourir. Il le sait, tout comme moi. Jamais l’émission n’a été aussi loin. Il doit être légèrement plus âgé de moi. Il a du mal à s’exprimer. Il bafouille, il bégaie. Ses mots, ses phrases sont incompréhensibles. De temps à autre, il marque un temps d’arrêt et se tourne vers le compteur. Les chiffres des unités, des centaines et des milliers sont illisibles tant ils tournent vite. Mon regard est fixé sur lui. J’ai compris qu’il avait d’énormes dettes et que les gains étaient destinés à sa femme et à ses quatre enfants. Le jingle retentit. Vingt-quatre millions d’euros. Contrairement aux autres candidats, les visages fermés et marquant un temps d’hésitation avant de rejoindre la cabine de verre, il s’y dirige à grands pas, y pénètre, pointe l’arme sans attendre et... Rien. Rien que le claquement du chien sur le métal. Mon cœur s’arrête de battre. Je vais m’évanouir. J’ai envie de vomir. Je vais mourir. Mon Dieu ! Aidez-moi !

Toutes les têtes se tournent dans ma direction : présentateur, candidats, cameramen, machinistes, éclairagistes... Le plateau est plongé dans un silence pesant durant quelques secondes. Puis l’animateur, retrouvant sa superbe, s’approche et, sur un ton en totale inadéquation avec la situation, reprend ses commentaires.
— Mes amis ! Quel suspense ! Quelle émission formidable ! Approchons de notre heureux gagnant. Alors Louis, heureux ?
Quel idiot ! Quel stupide personnage ! Comment puis-je être heureux ? J’ai envie de le frapper, de m’enfuir en courant, mais je suis tétanisé.
— Allons, Louis, c’est à vous. Déjà vingt-quatre millions d’euros. Vous pouvez battre tous les records de gains d’un jeu télévisé. Allons, Louis, du courage. Plus que cinq minutes. On vous écoute.
Je suis incapable de parler. Pourtant il le faut. J’ai appris mon texte par cœur, mais la mémoire me fait défaut.
Le compte à rebours affiché sur mon pupitre se déclenche. Que vais-je dire ?... Je vais faire mes adieux à mon épouse tant aimée. Adeline n’est pas au courant de ma présence ici. Je lui ai caché mon intention de participer à l’émission. Elle doit être devant la télévision. Bien qu’elle ne regarde pas ce genre de programme, les voisins, les amis, la famille ont dû l’avertir. Elle doit être en larmes. Je l’aime et je veux le lui dire ce soir... Je fixe la caméra qui me fait face.
— Adeline, je sais que tu me regardes. C’est pour toi que je suis ici. C’est pour effacer le mal que j’ai pu te faire. Nous étions si heureux. J’avais une entreprise qui prospérait. Nous avions une belle maison, une belle voiture, un bateau, nous partions en voyage. Et il y a eu cet accident. Tu as perdu l’enfant que tu portais. Je suis resté de longues semaines à l’hôpital entre la vie et la mort. A mon retour chez nous, je n’ai trouvé qu’une entreprise en faillite et des dettes. Les banques n’ont pas voulu nous soutenir. Je me suis mis à boire et, pensant nous sortir de ce mauvais pas, je me suis laissé entraîner. J’ai passé mes nuits à jouer au poker. J’ai perdu. Tout perdu. J’ai perdu notre maison, le peu qui nous restait, jusqu’à tes bijoux. À juste titre, tu as demandé le divorce. Ce soir, je t’en supplie, regarde-moi. Je t’aime et je voulais te le dire.
Je me retourne vers l’animateur et poursuit :
— J’ai cinq minutes, je n’en ai utilisé qu’une seule. Pour les quatre restantes, je souhaiterais que vous contactiez mon épouse par téléphone. Je voudrais écouter le son de sa voix une dernière fois.
Je ne sais pas ce qui se dit dans son oreillette. J’imagine toutefois que, pressentant que cette demande fera encore augmenter l’audimat, elle sera acceptée. J’observe le compteur : effectivement, les chiffres explosent... J’attends. Je ne sais pourquoi, mais je me sens plus léger. Une, deux, trois minutes passent dans un silence de mort et la voix d’Adeline retentit.
— Louis, tu m’entends ?
Je suis bouleversé.
— Oui, je t’entends. Je voulais te dire que je t’aime. Tout l’argent que je vais gagner ce soir est pour toi. Je vais partir sans regrets. Je suis un minable et je ne te mérite pas. Tu pourras refaire ta vie.
Pas de réponse.
— Adeline, tu es là ?
— Oui, je t’écoute...
Au ton de sa voix, je devine qu’elle est en pleurs.
— ... Tu sais, tous ces millions ne valent pas le prix d’une vie, de ta vie. Je n’en veux pas de ton argent. C’est toi vivant que je veux... Messieurs, créateurs de cette émission de merde, écoutez-moi bien, vous pouvez garder vos millions. Je les refuse... Et vous, spectateurs imbéciles, avides de sang et du malheur des autres, vous êtes bien dans votre fauteuil, dans l’anonymat, à savourer ce spectacle ? Un peu de courage, montrez-vous, faites voir quels lâches vous êtes ! C’est vous qui méritez de prendre cette balle, c’est...
Le jingle retentit. La communication est coupée.
Je me retourne. Le montant est astronomique : 54.321.542 €.

Le silence règne sur le plateau. Je suis sans réaction. L’huissier s’approche, prend l’arme que j’avais posée sur le pupitre et me la tend. Les dernières paroles d’Adeline me bouleversent. Elles s’ancrent profondément en moi. Je me trouve subitement ridicule dans cette tenue, face aux caméras et à cet ignoble animateur. A-t-elle raison ? Pourquoi notre société est-elle tombée si bas ? Pour assouvir la soif de nantis et offrir en pâture de pauvres bougres dont la vie n’a plus de sens ? Je repense à la jeune femme de tout à l’heure. Non, ce n’est pas possible d’accepter cela. J’ai une chance de pouvoir mettre fin à cette ignominie. Adeline ne m’en tiendra pas rigueur. Ce sera ma façon de me faire pardonner. Je vais mourir, oui, mais pas comme ça. La peine de mort a été rétablie, je sais ce qui m’attend. Je m’avance en direction de la cabine. Je me retourne, fonce droit sur l’animateur, pose l’arme sur sa tempe et appuie sur la détente.

PRIX

Image de Hiver 2019
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Artvic · il y a
Lorsqu'on lit votre nouvelle, on est en immersion totale ! c'est un texte qui nous chamboule et ça fait du bien de sortir des sentiers battus !
Bravo à vous ! Passez me lire quand vous aurez un moment, amitié !

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Miraje · il y a
C'est ce qui s'appelle un moment de détente ☺☺☺ !
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Pascal Gos · il y a
Une écriture si fluide que j'ai lu sans un arrêt. J'ai apprécié. Dominique, je vous invite à grignoter mon hamburger de Noël qui est en lice pour la final du GP hivers 2019. https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1
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Joëlle Brethes · il y a
Je doute, hélas, que l'émission s'arrête pour autant… Elle risque au contraire d'attirer de nouveaux charognards à la prochaine en espérant que… :( :( :(
Belle écriture en tout cas et "joli" (!!!) suspense ;)
Puis-je vous inviter à découvrir mon "Etranger" ?... https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/letranger-3/votes

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Samia.mbodong · il y a
Il est fou votre texte!! On vous lit comme si on vous y était comme si ON y était avec vous. Peut être un jour ce genre de truc arrivera, avec ce président tout est possible tellement il méprise les gens. Finalement avec votre éciture superbe vous arrivez à détourner notre attention de ce jeu pour la diriger vers le sort de cet homme et finalement ce qu'il choisit pour sa vie à lui. Une très belle nouvelle.
Merci et Bravo
Amicalement Samia

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Dominique Vernier · il y a
Merci Samia pour ce commentaire qui me va droit au cœur. Très beau dimanche.
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SakimaRomane · il y a
Bravo pour la qualité de votre texte :)
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Dominique Vernier · il y a
Merci et très bel après-midi.
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Teddy Soton · il y a
Une dose de poésie dans cette nouvelle jadore +5
Je suis auteur de SF et en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien

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CGCL · il y a
Il est rare qu'une nouvelle me captive autant. Vous avez une plume dystopique qui me plaît.
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Dominique Vernier · il y a
Merci à vous.
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour la qualité de cette belle œuvre, Dominique ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en compétition pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne soirée! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1
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Jusyfa · il y a
Bonsoir Dominique, je découvre avec plaisir, une nouvelle de qualité portée par une plume, elle aussi de qualité. Je vous souhaite bonne chance pour ce prix. Bravo,mon soutien et mon vote +5*****
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Si ce n'est pas encore fait, ce texte est en finale, merci de bien vouloir le soutenir.

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Dominique Vernier · il y a
Merci Julien
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