La robe verte

il y a
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Je suis passionnée de littérature, j'écris depuis quelques années des nouvelles et ai terminé un deuxieme roman pour lequel je cherche un éditeur.

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Comme chaque matin Eugenia s'est levée à six heures, il fait froid dans sa chambre, l'âtre est vide, elle a gardé les dernières bûches pour la chambre de sa mère, le châle sur ses épaules maigres glisse, elle frissonne. Vite, faire sa toilette et descendre préparer le thé. Depuis quelques semaines, elle reconnaît à peine le visage que lui renvoie son miroir, encore lisse mais les yeux enfoncés, les pommettes hautes, anguleuses, la bouche serrée.
Elle n'aime pas ce visage qui raconte une histoire sans avenir.
Vite descendre dans la cuisine, il ne faudrait pas que Mère attende !

Mère a tant veillé sur elle, enfant. Les robes cousues de sa main fine, des soirs durant, les laits de poule du matin, les chaussures neuves de vernis noir à chaque Noël devant le sapin. Chère Mère, douce, digne, attentive.
Le père s'agaçait.
— Tu n'as rien de mieux à faire que de l'habiller comme une communiante ! Ce n'est pas attifée comme ça que plus tard elle trouvera un mari ! Blandine, la mère baissait les yeux et caressait la main de l'enfant.
Vite s'habiller, Mère va se réveiller. Que du noir dans l'armoire d'Eugenia, pas besoin d'hésiter.
Père détestait le noir.
— Regarde donc la nature, Eugenia, tu y vois beaucoup de noir à part les corbeaux ?
Pour ses quinze ans il lui attacha un collier de corail autour du cou.
— Voilà un peu de joie ! Pense donc à te mettre en valeur ma fille, sans cela tu vas finir comme ta tante Olympia, un morceau de pain sec ! Et n'écoute donc pas tant ta mère, elle n'a jamais su être que cela, une mère !
Blandine dans l'intimité de la cuisine poursuivait.
— Eugenia, sache te tenir, n'écoute pas les semonces de ton père, ne regarde aucun homme dans les yeux, pas même monsieur le curé, boutonne ton corsage, lisse tes cheveux, les hommes n'épousent pas les effrontées, et n'oublie jamais, reste sur ta réserve.
Elle y était restée !

Ce matin dans la cuisine le givre a décoré les vitres, l'eau pour le thé siffle comme un oiseau, Eugenia frissonne, elle a froid dedans, une boule de neige dans la poitrine qui la glace et la brûle en même temps. C'est vrai, le père avait raison, elle a fini par ressembler à la tante Olympia, jaune, maigre, sèche.
Poser le napperon sur le plateau, beurrer très légèrement les toasts, Mère est si délicate, Père se moquait souvent.
— Ma pauvre Blandine on va finir par te confondre avec tes porcelaines ! Au diable tes délicatesses, Femme !

Eugenia entre doucement dans la chambre maternelle, la lumière blanche du matin tente de percer les rideaux tirés, elle pose le plateau sur le lit, prend les bûches préparées la veille et fait flamber un feu. La mère dort toujours, du sommeil des justes. Tout est à sa place dans la chambre, le portrait du père sur la cheminée avec dans l'angle un ruban de crêpe noir, le bouquet d'hortensias mauves séchés, la bible à tranche dorée sur le chevet, la robe noire sur le fauteuil. Ici tout est en ordre et l'a toujours été.
Elle s'assied sur le lit et fixe le visage creusé sur lequel dansent les reflets pourpres des flammes, une vie de dévouement, à transmettre jour après jour, pudeur, et effacement.
Pudeur et effacement.

Et Eugenia se souvient de ce soir terrible où revenant de l'église avec sa mère, elles avaient entrevu le père, au bras d'une femme à la chevelure rousse, bouclée, moulée dans une robe de soie émeraude, elle souriait tendrement à son père. Eugenia entend encore sa voix chaude, revoit le balancement des hanches. La mère s'était mise à trembler, à courir, l'entrainant de force dans sa fuite. Eugenia s'était retournée, la femme, la nuque ployée sur l'épaule du père riait encore. Elle était si belle, si vivante.
Le soir à table la mère n'avait dit mot, le père enjoué proposa :
— Eugenia pour tes vingt ans je vais t'offrir une toilette, que dirais-tu d'une robe d'un joli vert ?
La mère avait renversé son verre de vin rouge sur la nappe blanche. C'était il y a dix ans. Le père avait succombé quelques mois après, du cœur, on l'avait retrouvé à l'autre bout de la ville derrière la gare dans une chambrette...

La robe verte dans un satin chatoyant, son père l'avait achetée mais Eugenia ne la porta jamais. La mère interdit à sa fille d'en ouvrir la boite. Eugenia en rêva longtemps et aussi de la chevelure rousse et du rire rauque de la femme.

L'odeur de pain grillé commence à s'estomper, le thé s'est figé dans la tasse,
Eugenia, le visage tendu, se penche vers sa mère, la vieille femme gémit dans son sommeil, le feu claque de plus en plus fort, la boule de neige dans la poitrine d'Eugenia devient insoutenable, elle ne peut plus respirer. Elle sort de la chambre en courant.
Blandine s'est éveillée un peu plus tard, et quand elle a ouvert les yeux, elle a pensé qu'elle dormait encore, prisonnière d'un cauchemar.

Se tenait devant elle, main sur la hanche, une femme, élancée, vêtue d'une magnifique robe verte.
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Kolgard Sino · il y a
Franchement, j'ai adoré l'ambiance du texte, très bien mené en terme d'écriture. Vous avez su bien dépeindre cette atmosphère rigide, contraint, étouffant de la vie de cette jeune femme, donnant ainsi à cette robe verte une symbolique forte de vie qui contraste très très bien avec le terne de cette existence. Merci beaucoup pour ce beau texte ^^
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Constance Delange · il y a
Merci à vous, ça me fait vraiment plaisir que que soyez entré dans cet univers d'un autre siècle où seule la force du symbole pouvait concentrer la violence des sentiments.
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Joëlle Brethes · il y a
Une mère austère et un père qui va respirer "ailleurs" mais meurt avant d'avoir réussi à sortir sa fille de l'atonie familiale ambiante... La robe verte enfin portée par Eugénia signe l'émancipation tardive de la jeune femme... J'aime bien ce texte.
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Constance Delange · il y a
Merci beaucoup, l'atmosphére un peu surannée du texte ne vous a pas leurée, il s'agit bien de l'émancipation d'une femme
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Nicolas Auvergnat · il y a
J'ai lu, apprécié le style très vivant de l'écriture. J'ai préféré la fugue existantielle qui donne St Ex perdant. Mais je vote quand même celui-ci pour le talent, le phrasé habile et fluide.
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Constance Delange · il y a
Merci pour tous ces compliments , je suis trés flatté
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Nicolas Auvergnat · il y a
Constance, croyez bien que je ne cherche pas la flatterie. Je n'ai rien à ''transactionner''.
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Constance Delange · il y a
Je n'en doute pas un seul instant, J'ai vraiment été touchée, merci
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Armelle Fakirian · il y a
Une histoire pleine de délicatesse à laquelle je renouvelle mon "like".
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Hortense Remington · il y a
Un retour bien plaisant !
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Constance Delange · il y a
Merci de l'accueil bien agréable
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Marc d'Armont · il y a
Je re-like avec plaisir.
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Constance Delange · il y a
Merci Marc ça fait plaisir
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Viviane Fournier · il y a
Je reviens avec bonheur, Constance !
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Constance Delange · il y a
Merci Viviane, j'en suis heureuse

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