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La rêveuse

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Marie No

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La contemplative Louise était assise en tailleur sur le balcon de son appartement, la tête entre les barreaux, comme elle le faisait souvent. Elle admirait religieusement le jardin de la résidence qui, un étage plus bas, s'étalait dans un harmonieux désordre de lauriers roses, de pelouses vert émeraude, d'énormes haies touffues et de longues allées de sable qui tournaient et viraient. C'était un joli labyrinthe en somme ; il était aisé de s'y perdre, dans tous les sens du terme.
L'air fleuri caressait le visage de Louise. Elle-même caressait du regard les courbes d'un arbre quand soudain, elle vit quelqu'un. Et ce quelqu'un, c'était LUI.
Son cœur le reconnut le premier, bien avant que ses yeux distinguent les traits de ce doux visage. Pas de doute : ce jeune homme aux cheveux châtains qui dansaient avec le vent, à la démarche calme et à l'humeur tranquille, aux yeux dont la couleur changeait avec le ciel, ce jeune homme était Daniel. Le seul et l'unique, Daniel.
« Daniel, Daniel, Daniel » : cette rengaine avait longtemps bercé le cœur de la dodelinante Louise au point d'emplir tout son être. L'image de Daniel, du beau, du merveilleux Daniel, avait habité son corps de haut en bas et de bas en haut jusqu'à ce qu'un jour, Daniel disparaisse. Il n'avait pas prévenu, elle ne s'y attendait pas, il n'était pas revenu. Au bout de quelques temps, la lucide Louise avait compris qu'elle ne reverrait jamais plus le gentil, le secourable Daniel. Elle avait alors enfermé son image dans un coin de son cœur. Depuis lors, la lancinante chanson ne résonnait plus qu'à cet endroit, aussi doucement qu'un chuchotis, tout accès au reste du corps de la quasi-entière Louise lui étant désormais interdit.
Et aujourd'hui, Daniel était là. Il se tenait au beau milieu des lauriers, à portée de ses yeux... mais encore trop loin. Car à la vue de celui qui avait autoritairement occupé son cœur pendant de si longues années, Louise sentit le loquet qui fermait la porte de ses souvenirs exploser. Et Daniel tout entier occupa le corps de la désormais toute-entière Louise. Il prenait tant de place qu'il prenait toute la place. Et à présent, l'idée de Daniel seule faisait vivre Louise, la vigoureuse Louise.
Alors, puisqu'elle ne vivait plus que par cette idée, elle décida de rejoindre celui qui la matérialisait. Plus exactement, elle ne décida rien : elle était simplement poussée, la passion ayant annihilé sa raison. Elle prit donc le chemin le plus court pour retrouver celui qu'elle ne voulait plus jamais perdre de vue, pas même le temps de prendre l'escalier de l'immeuble : elle sauta du balcon. Dieu soit loué, il y a un ange qui veille sur les amoureux : la déraisonnable Louise résidait au premier étage et son balcon se trouvait juste au-dessus d'un énorme buisson de lauriers. Elle atterrit sur celui-ci puis glissa jusque sur la terre ferme (si on peut dire que quoi que ce soit paraisse ferme à un cœur amoureux).
L'égratignée Louise courut alors de toutes les forces que lui octroyait son corps. Il lui en donnait beaucoup, il avait compris l'enjeu de ce moment. Il faut dire que celui dont l'idée alimentait la petite machine qu'on appelait Louise ne se trouvait plus qu'à quelques mètres. Louise courait et courait à travers ce labyrinthe de fleurs dont elle connaissait le moindre recoin. Elle fut contrainte un instant de quitter son cher Daniel des yeux, ce qui manqua de lui briser le cœur. Mais soudain, au détour d'un bosquet, il réapparut. Une dernière ligne droite les séparait. Il l'avait vue, lui aussi, et s'était tourné vers elle. Plus que quelques mètres et elle serait avec lui.
Elle les parcourut si vite et avec tant d'aisance qu'elle n'eut pas l'impression d'avoir couru mais d'avoir volé. Quand elle s'élança dans les bras de son bien aimé, la chanson qui emplissait sa tête se fit plus violente que jamais et elle ne put s'empêcher de murmurer « Daniel, Daniel, Daniel » tandis qu'elle le serrait contre elle. Elle le serrait si fort, l'heureuse Louise (la plus heureuse du monde à présent), si fort car elle avait tellement peur qu'il s'envole, disparaisse, se volatilise. Elle ne voulait pas le laisser partir, il fallait qu'il reste auprès d'elle, à tout jamais, elle devait le retenir, retenir le cœur et le corps du solide Daniel. C'est vrai qu'il était solide, Daniel, et elle si frêle. Elle ne pouvait pas lui faire mal ; cette pensée l'incita à renforcer sa pression. Elle était si bien dans ses bras. Elle ferma les yeux, répétant toujours « Daniel, Daniel, Daniel », tout à son bonheur. Elle était tellement bien, tellement, tellement bien...

Puis elle ouvrit les yeux. Il faisait presque noir, seuls quelques rayons de lune éclairaient la pièce. Et Daniel n'était plus là. Pourtant, il y avait quelqu'un dans ses bras, quelqu'un de plus petit que le grand et solide Daniel.
Louise se sentit perdue. Où était-elle ? Cet endroit ressemblait à sa chambre, et tout était dans le même état que la veille, lorsqu'elle s'était couchée aux côtés de sa petite sœur qui dormait avec elle depuis qu'elle faisait de si fréquents cauchemars. Elle était si jeune, sa sœur, tellement fragile, et elle avait si peur la nuit.
Louise relâcha son étreinte du corps de sa cadette. Puisque ce n'était pas Daniel, elle n'avait plus aucune raison de serrer si fort ; sa jolie petite sœur ne partirait pas, elle. Il n'y avait aucune raison qu'elle parte. Sa jolie petite sœur...
Un rayon de lune éclaira son minuscule visage. Elle ne dormait pas. Ses yeux d'un bleu si clair étaient immenses et fixés sur Louise. C'était étrange : ils la regardaient mais ne semblaient pas la voir. Sa bouche était largement ouverte aussi, comme si elle cherchait désespérément de l'air. Et sa peau, d'un si joli rose habituellement, prenait maintenant le même bleu que ses yeux. Louise toucha le visage de sa « petite chérie » comme elle l'appelait affectueusement. Elle ne sentait plus le souffle chaud de la petite chérie et ses joues devenaient froides.
La misérable Louise détacha son regard de la petite sœur pour le porter tout autour d'elle, comme si elle cherchait quelque chose... ou quelqu'un. Et assise dans son lit, au milieu des draps blancs, les yeux écarquillés de terreur et la gorge nouée de sanglots, elle appela doucement, puis de plus en plus fort : « Daniel, Daniel, Daniel », le secourable Daniel qui avait encore disparu.
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Vrac · il y a
Cette histoire est d'une étrangeté dérangeante, dramatique avec les mots d'un conte pour enfants. Mais il n'est pas vain qu'écrire et lire dérangent...
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Marie No · il y a
Merci beaucoup de l'avoir lue Vrac et d'avoir partagé votre ressenti.
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Cookie · il y a
Un rêve qui a mal tourné ! beaucoup de suspense avec une chute inattendue. bravo, j'aime...
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Marie No · il y a
J'en suis très heureuse, merci beaucoup de votre lecture !
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Lange Rostre · il y a
J'aime bien cette ambiance, mélange de réel, de fiction et de rêve, comme dans une autre dimension. Vraiment bien..
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Marie No · il y a
Je suis très touchée, merci beaucoup Lange Rostre :-)
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JigoKu Kokoro · il y a
Je découvre ce texte qui est bien éloigné de celui lu auparavant. J'apprécie de trouver là un style totalement différent pour une histoire bien peu ordinaire. Une joli litanie sur l'amour perdu qui bascule face à l'égarement onirique pour finir en apothéose dramatique. Je me suis laissé porté par Louise et ses espérances, j'ai suivi le rythme de sa course, la fin fût une terrible douche froide pour moi (dans le bon sens de la découverte (^_^) ). J'ai été très surpris et j'apprécie beaucoup cela.
Du coup je pense croquer un autre texte de plus pour voir ce que vous m'y proposerez.
Je vous ai déjà inviter à visiter ma page alors je stopperai là le spam sur le sujet (^_^).

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Marie No · il y a
Merci encore ! Vos analyses sont très intéressantes et je suis heureuse que ce texte vous ait plu :-)
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Guilhaine Chambon · il y a
Très bien écrit .avez vous découvert Au fait qui est en finale ? Belle journée
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Marie No · il y a
Oui, j'ai déjà découvert Au fait et j'ai aimé, vous avez mon soutien. Belle journée à vous.
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Denys de Jovilliers · il y a
Etrange Louise, inquiétante aussi, et finalement si terrible. Je vote.
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Marie No · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture et votre soutien, c'est très gentil !
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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
Un mélange équilibré si bien réussi entre l'espoir et l'attente amoureuse, le rêve "éveillé réel-irréel, responsabilité fraternelle , un petit thriller dont il est interdit de lire les mots de la fin avant d'avoir tout lu! vote
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Marie No · il y a
Un grand merci pour votre appréciation, je suis très honorée que vous ayez trouvé ce texte réussi :-)
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Damien Malène · il y a
La confusion et le délire. L'horreur du monde qui s'offre à la psychotique la faisant passer des sentiments les plus beaux aux actes les plus terribles. Tout cela est très bien mis en scène
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Marie No · il y a
Je vous remercie vivement pour votre lecture et d'avoir livré votre ressenti, ainsi que pour votre compliment très encourageant :-)
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Miss Free · il y a
Le rêve tourne au cauchemar. Un récit qui nous entraîne dans une atmosphère mystérieuse. J'ai beaucoup aimé car il est fort en émotions !
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Marie No · il y a
Cela me fait très plaisir que vous ayez aimé, vous me faites-là le plus beau des compliments ! Mille mercis MissFree !
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Marie Guzman · il y a
c'est un labyrinthe effrayant et attirant à la fois - elle pense à des êtres ou ces êtres peuplent sa vie, le doute s'immisce et nous prenons le pari de nous laisser guider par ses peurs d'enfants ou ses rêves d'adultes qui peut le dire ... un texte fort émouvant
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Marie No · il y a
Merci de tout cœur Laurette, je suis très touchée que ce texte vous ait plu :-)