La revanche de l'ailier droit

il y a
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Jury
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Image de Printemps 2017
« Autrefois » (pour Pierre, cela signifie il y a cinq ou six ans), on jouait au foot dans la rue. Pour les enfants, les restrictions avaient alors au moins une retombée positive : la voie publique leur appartenait. Dans leur petite cité limousine, ils en étaient les rois incontestés, ne dérangeant pas grand monde et n’étant, eux, dérangés par personne. Les rares conducteurs des véhicules qui circulaient encore connaissaient bien les endroits les plus fréquentés et y ralentissaient prudemment en jouant du klaxon. Les mamans elles-mêmes n’avaient guère d’appréhension à lâcher leur progéniture dans des rues où elle était à peu près autant en sécurité que dans un jardin public. La situation de pénurie engendrée par la Seconde Guerre mondiale présentait quand même quelques petites compensations.
On y organisait donc, dans cette rue, entre autres jeux, d’épiques parties de foot. Sur le macadam, le rugby eut été par trop dangereux, et n’était d’ailleurs pas tellement dans la culture, la subtile ligne de démarcation entre ballon rond et ballon ovale passant à quelques dizaines de kilomètres plus au sud. Aucune tenue particulière n’étant exigée, on jouait donc vêtu et chaussé comme pour aller à l’école, se contentant de « tomber » vestes et blousons qu’on entassait dans un coin. Le problème principal, tout de même, c’était celui des chaussures. La plupart des enfants étaient équipés de godillots à semelles de bois, mais dont le dessus était lacé, ce qui les rendait à peu près solidaires des pieds. D’autres, par contre, portaient les traditionnels « gourlots » paysans, sabots également à semelles de bois, et à dessus en cuir ou en tout autre matériau moins noble pouvant en tenir lieu, mais enfilés simplement sans aucun laçage, ce qui les rendait particulièrement fugitifs. Qu’importe, il fallait bien jouer quand même, et l’infortuné possesseur de gourlots faisait de son mieux pour courir aussi vite que les copains. Plus infortunés encore étaient d’ailleurs ses adversaires, et surtout le gardien de buts, car il arrivait souvent, sur un shoot un peu appuyé, que le gourlot partît en même temps que le ballon, et sensiblement à la même vitesse. Il convenait alors d’esquiver l’un et d’intercepter l’autre, en évitant de faire l’inverse. Quant au shooteur, si le jeu ne s’interrompait pas, il remettait à plus tard la récupération de l’objet envolé, et continuait sur un pied et demi. Bref, il y avait alors dans le foot certains aspects qui en pimentaient la pratique, et que le progrès a malheureusement fait disparaître.
Parmi ces aspects primitifs, les buts occupaient une bonne place. On ne pouvait guère les matérialiser que par des objets posés à même le sol, le plus souvent des cartables, qui trouvaient là une utilisation aussi judicieuse qu’insolite (pour l’équité de la partie, il convenait cependant que leur écartement fût mesuré avec une méticuleuse précision). Les buts ainsi matérialisés ne posaient pas trop de problèmes pour les tirs à ras de terre, généralement peu contestés, mais devenaient vite un sujet de discorde dès que le ballon décollait un peu du sol. Comment savoir, dans les cas limites, s’il était passé à l’intérieur ou à l’extérieur de la verticale imaginaire issue du cartable ? Tout le monde les voyait obliques, ces verticales, les défenseurs plutôt convergentes, et les attaquants plutôt divergentes. Quant à la barre transversale, mieux valait n’en point parler ! Tout cela donnait lieu à quelques belles empoignades :
— Y-é-é-é-é !
— Non, y-é pas !
— J’te dis que si !
— Ta g... !
En l’absence de tout arbitrage, la décision était bien difficile à prendre et revenait le plus souvent à un ou deux « leaders d’opinion » dont les arrêts étaient le plus souvent respectés. Pierre ne se souvenait pas que les choses se fussent envenimées jusqu’au pugilat, ce qui tendrait à montrer que les temps primitifs, sur le plan de l’esprit sportif, auraient pu en remontrer à bien des époques ultérieures.
Un élément important limitait d’ailleurs ce problème des litiges : le ballon s’élevait rarement à plus de cinquante centimètres du sol, pour la raison simple que ce n’était pas un ballon, objet devenu quasi introuvable. En tenait lieu une boule de chiffons solidement cerclée de ficelle, particulièrement bien adaptée au football de rue, car elle ne roulait jamais très loin et ne rebondissait pas. Contrairement à un vrai ballon qui eût voltigé dans tous les sens, menacé gravement les vitrines voisines, ou se fût enfui à toute allure dans la petite rue en pente descendant vers la rivière.

Ainsi allait le foot en ce temps-là, et Pierre, qui aimait bien ce jeu, ne donnait pas sa part au chat. Ce n’était pas toujours chose facile, avec le double handicap de sa myopie et de sa modeste stature. Il était donc relégué à l’aile droite, poste où il n’était pas trop sollicité et où ses petites faiblesses ne le gênaient pas outre mesure. Il s’y donnait à fond, courant comme un dératé le long de sa ligne de touche imaginaire, tantôt vers l’avant pour conduire, ou tout au moins accompagner une attaque, tantôt vers l’arrière pour se replier en défense. Ces courses étaient régulièrement ponctuées de quelques chutes, des adversaires plus grands et plus lourds ne se gênant pas pour le charger vigoureusement de l’épaule (on lui avait expliqué que ça faisait partie du jeu), et l’envoyer valdinguer sur le bitume. Il rentrait généralement de ces parties avec les genoux en sang, obligeant sa mère à le nettoyer à grand renfort d’eau bouillie. Stoïque, il ne se plaignait pas... et recommençait le lendemain.
Cette persévérance avait un objectif : marquer au moins un but. Cela ne lui était jamais arrivé, et sa frustration était grande. Pour le joueur de foot, le but, c’est la jouissance suprême, la gloire au milieu des partenaires qui crient de joie autour du héros, lui tapent dans le dos, lui sautent dessus. Pierre aurait volontiers donné sa place de premier de la classe pour connaître de tels moments, en en mettant quelques-uns au fond (au fond de rien du tout, d’ailleurs, vu l’absence de filets). Mais voilà, l’occasion ne se présentait guère. Quand un équipier avait daigné lui faire une passe, il se démenait pourtant de son mieux, mais trouvait presque toujours devant lui le rempart infranchissable d’un imposant défenseur. Et quand, par miracle, le chemin des buts s’ouvrait, son tir était toujours à côté, ou trop faible pour inquiéter le gardien adverse.
« Alors, Pierrot, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? » Ses copains n’oubliaient jamais de lui décocher quelques flèches peu charitables, mais qui ne devaient jamais parvenir à le décourager. Il serrait les dents, repartait de plus belle à l’attaque, ajoutait quelques écorchures à sa collection déjà bien fournie... et ne marquait toujours pas. Il devait en être ainsi pendant les deux ou trois années de sa carrière « paléofootballistique », vers l’âge de huit à dix ans. À partir de là, ses copains et lui allaient délaisser progressivement le football de rue pour d’autres jeux plus excitants, ou par la pêche au goujon dans la rivière. Le jeu devait donc cesser peu à peu, mais la frustration du premier but toujours pas marqué allait demeurer intacte.

Aujourd’hui, Pierre a quatorze ans (c’est même son anniversaire), et le contexte est bien différent. La guerre est finie depuis trois ans, et il y a maintenant tout près de la petite ville un vrai terrain de foot aménagé sur un bout de prairie à peu près aplani, avec de vraies cages de buts munies des filets réglementaires, et des lignes tracées à la chaux. On ne peut pas encore parler de stade, ce serait bien pompeux ; il n’y a ni gradins pour le public, ni vestiaires pour les joueurs, mais c’est quand même une petite révolution. Du coup, le foot a repris un coup de jeune, et la même bande qui tapait dans les boules de chiffons, « autrefois », ne rêve plus que d’aller en découdre sur ce merveilleux terrain. Mais qui dit équipement officiel réalisé aux frais de la commune, dit règlement, et ce n’est plus la grande liberté d’antan. Le sport se pratique dans le cadre scolaire, sous la houlette de Gaston, l’éducateur, et à des heures bien précises. Le programme comporte également des épreuves d’athlétisme, aussi bien pour les filles que pour les garçons – mais les filles, on ne les voit pas. Elles s’entraînent sur un autre terrain, sous la houlette de Mme Balland (également prof d’anglais), et à l’abri des regards. Intrigué par cette grave entorse à la mixité, Pierre a interrogé son père, et ne s’est attiré qu’une réponse laconique : « On ne mélange pas les allumettes avec la dynamite. »
La métaphore a été immédiatement décryptée, et a provoqué chez le garçon le discret ricanement de celui qui a tout compris. Car c’est vrai, il se voit assez bien dans le rôle du bâton de dynamite. Et pour celui de l’allumette, il passe mentalement en revue ses camarades filles, et n’a aucune peine à en sélectionner deux ou trois qui, tout bien considéré, feraient parfaitement l’affaire.
Chaque fois qu’il repense à la boutade de son père, Pierre ne manque pas de s’abandonner à une rêverie, certes agréable, mais terriblement énervante, dont il a parfois un peu de mal à s’extraire, et qui, le soir, le tient parfois éveillé dans son lit pendant un gros quart d’heure.

Qu’importe ! C’est le foot, maintenant, qui a repris ses droits, et qui éclipse pour le moment les autres préoccupations. Pierre s’y est remis avec la même application. Il est devenu plus grand et plus fort, mais les autres ont fait de même, d’où des chutes toujours aussi nombreuses. Comme on est maintenant sur l’herbe, on s’abîme moins les genoux, c’est déjà ça. Cela dit, il y court toujours, après ce fameux premier but.
Cet après-midi, la partie est très serrée, mais il se sent gonflé à bloc. Le score est de deux buts partout, et on est à trois minutes de la fin. On imagine la tension qui monte ! Toujours de son poste d’ailier droit, il a déjà adressé quelques centres bien ajustés, dont un décisif. En position repliée, il vient juste de contrer son adversaire direct qui filait droit sur le but, en dégageant en catastrophe vers son aile gauche. Par miracle, le ballon est arrivé pile dans les pieds d’un partenaire, et la contre-attaque se développe maintenant à une vitesse fulgurante. En même temps que l’ailier gauche, ballon au pied, remonte tout le terrain, Pierre en fait autant de son côté, courant de toutes ses dernières forces, le cœur au bord des lèvres, vers le but adverse. L’ailier gauche va centrer, c’est sûr ; il faut se mettre en position.
Il arrive à temps pour voir le ballon, magistralement frappé par son partenaire, amorcer une superbe trajectoire parabolique qui va le faire retomber dans la surface de réparation. Et là, le miracle se produit : Pierre réalise, il en est sûr déjà, que c’est lui qui va se trouver très exactement au point de chute. L’espace d’un éclair, il pense à son « entraîneur », Gaston, qui leur répète inlassablement de bien savoir, avant tout, se placer ! Puis, il ne voit plus que le ballon, qui a amorcé la partie descendante de sa course aérienne, et maintenant grossit, grossit...
Pierre ne pense plus à rien, il ne bouge plus, comme hypnotisé. Il ne voit plus partenaires et adversaires qui s’agitent autour de lui. Il ne voit plus que la grosse boule de cuir qui semble lui arriver dessus à la vitesse d’une météorite. Il va la prendre en pleine figure, c’est sûr ! Au dernier moment, il baisse légèrement la tête et ne peut s’empêcher de fermer les yeux, juste avant le grand choc.
Le ballon le percute en plein front et lui ébranle tout le crâne. Comme il a instinctivement contracté les muscles de son cou, il encaisse tout de même. Et c’est au moment précis où il rouvre les yeux qu’il entend la clameur : « Y-é-é-é-é ! »
Encore un peu abasourdi, il voit le ballon qui roule maintenant tout doucement vers le fond des filets, après que le gardien ait été imparablement « lobé ». Alors, instantanément, sans l’ombre d’une hésitation, comme si cela lui était déjà arrivé maintes fois, il se précipite avec une formidable jubilation dans la peau de son nouveau personnage : le buteur victorieux. Ainsi qu’il l’a vu faire si souvent par d’autres, il part en courant et en agitant les bras, pour décrire un grand cercle qui le ramènera au milieu de ses partenaires. Ceux-ci exultent bruyamment et le bourrent de coups dans les côtes. Même son gardien a traversé le terrain pour venir le congratuler. Pensez donc ! La partie est presque finie, et c’est bel et bien le but de la victoire qui vient d’être marqué ! L’adversaire est assommé ; le score ne changera plus.

Un quart d’heure plus tard, le match terminé, quand Pierre revient vers la ville au milieu de ses copains, partenaires reconnaissants et adversaires peu rancuniers, il sent comme un subtil changement dans leur attitude à son égard. Le but est commenté avec force détails. Son réflexe, plutôt défensif (mais ça, il l’a soigneusement gommé de sa mémoire), est devenu une fulgurante reprise de la tête, qui, crucifiant le gardien adverse, a expédié le ballon à « ça » en dessous de la transversale (« ça », c’est à peu près la moitié de l’écart maximum qu’on peut mettre entre le pouce et l’index).
Le garçon flotte sur un nuage. Il est sorti de l’ombre ; il se sent l’égal des meilleurs, maintenant. Il marche au centre du groupe en portant le ballon sous le bras, privilège qui ne lui avait encore jamais été accordé. Grand seigneur, il a renvoyé tout le mérite sur Bernard, son équipier de l’aile gauche : « Tu penses, sur un centre pareil, c’est pas dur de marquer ! ». L’autre en est tout remué, et lui bourre les côtes de plus belle. La voilà donc, cette rude camaraderie du sport, dont il n’avait pas eu jusqu’à présent, il faut bien le dire, la meilleure part ! C’est avec un émerveillement d’autant plus grand qu’il la découvre. Il lui faudra du temps pour en redescendre, de son nuage !

Bien des années plus tard, quand la vie lui aura apporté son lot de bonnes et de mauvaises fortunes, agrémentées de quelques réussites scolaires ou professionnelles, il ne pourra manquer de constater, avec un sourire un peu nostalgique, qu’aucun de ces succès ne lui aura procuré une aussi belle bouffée de bonheur et d’émotion que ce but victorieux si longtemps attendu. Et surtout qu’aucun « honneur » n’aura jamais pu égaler cette gloire éphémère de gamin qui lui est tombée dessus en même temps que le ballon, par un bel après-midi de fin d’hiver, le jour de ses quatorze ans.

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Yann Suerte · il y a
Très beau récit...Bravo. Et si vos pas vous y mènent, je vous laisse ouverte la porte de mon « Atelier , en finale d'automne. Yann
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée..
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Thara · il y a
La concurrence était au rendez-vous, mais heureuse de vous voir parmi les textes recommandés, mes félicitations !
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Fred Panassac · il y a
Sans être très sportive j'ai cependant apprécié tous ces aspects délicieusement nostalgiques d'une partie de foot en période de restrictions de toute sorte.
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Thara · il y a
Une belle lecture, qui met à l'honneur le football !
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Louise Calvi · il y a
Jolis moments d enfance. Allumettes et dynamite....magnifique trouvaille
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Arlo G · il y a
Confirmation du vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème "à l'air du temps" . Bonne chance à vous
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Je n'aime pas le foot mais ça n'a pas d'importance pour l'histoire. Chacun a, dans sa vie, sa minute de gloire. Puise-elle éclairée son existence. J'ai voté.
Je vous invite à rencontré "trois femmes" et suivre mon "initiation. Bien à vous.

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Guy Bellinger · il y a
Je ne suis pas fan de foot et pourtant j'ai lu votre nouvelle avec plaisir. Serait-ce que vous êtes un très bon conteur ? Il y a peut-être de ça...
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Elisabeth Marchand · il y a
100 votes pour cet envolée de ballon magistrale... enfin, déjà 1... je ne peux mieux...
Super bien décrit... bravo!

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