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La rencontre

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Sylvie Martorell

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Il n'y avait eu ni pot d'au revoir, ni discours d'adieux. Juste une poignée de main avec son chef d'équipe et un simple geste de la tête avec les autres travailleurs.
Voilà ! Comment s'étaient finis quarante ans de travail de la vie de Pierre Maillart, homme sans histoire qui n'intéressait personne et surtout qui ne s'intéressait à personne.
Taciturne, il avait imposé son silence jusqu'à son domicile, vivant sans entrain, entraînant dans sa morosité sa femme Lucette.
En rentrant ,cette soirée-là, il dit simplement :
"C'est fini
Et elle répondit
_Voilà!"
Ils en avaient fait le tour.
Le lendemain, lorsque le réveil sonna à cinq heures, Lucette demanda :
-_Pourquoi?
Il répondit :
_L'habitude...
Il se leva, prit son café. Son bol était déjà sur la table. Il coupa son pain. Son pain était déjà dans sa serviette à l'abri des mouches et il le beurra. Puis, il enfila ses grosses chaussures de protection, obligatoires à l'usine et sa veste de travail rapiécée. Il était prêt . Comme les autres jours. Enfin presque... Il lui manquait la gamelle. Ce repas que sa femme avait l'habitude de lui preparer et qu'il avait l'habitude de prendre comme un loup solitaire dans un coin du réfectoire .
il partit, se dirigeant vers son usine. Mais il sentait monter en lui, une appréhension. Sa respiration était saccadée. Il avait étrangement peur , un sentiment qu'il ne connaissait pas.
Arrivé aux abords de l'usine, il se cacha. Car, il vit ses anciens camarades. Enfin les autres.
Il savait qu'il ne pouvait pas se montrer... peur des railleries sans doute. Alors, il resta là longtemps... Très longtemps et puis il décida de rentrer...
il réfléchit. Il devait faire ce qu'il faisait le week-end et pendant les vacances et se rappela combien il détestait sa vie hors de son travail . Rien ne l'attirait dans la vie. Il n'était pas chasseur, pas pêcheur, pas bricoleur, pas...
Lucette gérait tout dans la maison sans jamais se plaindre. Elle faisait la cuisine, le ménage, les courses, le jardin, le potager, les petits travaux domestiques ,remplissait les papiers... elle faisait...
Pierre allait à l'usine...
Le week-end, il se levait à la même heure, toujours l'habitude, puis s'installait devant le poste de télévision. Il attendait que les heures passent et les heures passaient.
Le couple vivait un huis-clos étouffant et pourtant paradoxalement, se côtoyant maladroitement Pierre et Lucette évitaient tout regard.
"Des taiseux! " comme disaient les anciens
Pendant les vacances, parfois lorsque la télévision navrait trop Pierre et que le temps le permettait, il s'installait dehors et il attendait... Mais il attendait quoi? Il attendait son retour à l'usine... son retour à sa vie, à sa norme... Sans cette semaine d'usine, il n'était rien. Il n'existait plus. Il n'avait plus de repère. Il ne lui restait rien...
Sur le chemin du retour, il entendit un aboiement'. Il se retourna. C'était un chien tout maigre, tout sale mais il semblait jeune.
"Allez va t'en! Qu'est-ce que tu me veux ?
Le chien n'était pas décidé à quitter Pierre. Au contraire, il suivit l'homme jusqu'à sa maison. Lucette fut étonnée de voir arriver le curieux tandem.
_A qui est ce chien?
Pierre haussa les épaules.
Le chien se coucha devant le perron du couple.
_Il a peut-être faim. En tout cas, je ne le veux pas dans ma maison! Je viens de tout nettoyer.
_Tu m'étonnes que tu n'aies jamais voulu d'enfants ! Alors un chien!
Lucette le regarda tristement, les yeux emplis de larmes. Pourquoi lui avait-il dit une phrase si méchante? Pour une fois qu'il lui adressait la parole! Il fallait qu'il soit si blessant !
Elle prépara pour l'hôte inattendu, un bol de lait et de pain trempé qu'il avala d'une traite. Pierre le regarda manger.
Lucette ajouta : C'est un chien abandonné. Ça se voit.
Pierre hocha la tête.
Le lendemain à cinq heures, le chien était toujours là. Il gémit, quémandant à manger. Pierre prit l'écuelle et prépara comme il l'avait vu Lucette le faire la veille, du pain trempé dans du lait.
_Tiens, tu bois ça et tu dégages !
Le chien avala le bol tout en remuant la queue.
Et tandis que Pierre endossait son manteau, le chien l'attendait sagement assis sur la marche comme un chien attendant son maître pour la promenade.
Et les jours passèrent... et le chien était toujours là. Et tous les matins, il accompagnait Pierre qui comme un chemin de croix refaisait le trajet qui le menait de sa maison à son travail...
Lucette améliora la pâtée, donnant les restes de leur repas, n'hésitant pas à ajouter un morceau de viande, ou une petite friandise.
Pierre ne voulait pas l'admettre mais chaque jour en se levant, la première chose qu'il vérifiait ,était la présence du chien.
Pour la forme, il bougonnait. Mais dans son for intérieur, il était content.
Au bout de quinze jours, Lucette dit:
_si je le lavais, il pourrait entrer dans la maison...il va faire froid bientôt...qu'est-ce que tu en dis ?
_Oui
Spontanément, il avait dit oui. Il est vrai qu'il y avait déjà pensé.
Le chien se laissa faire et entra avec joie dans la maison, prenant facilement ses marques sur le tapis du salon. Il faisait maintenant parti d'un foyer!
Ces gens avaient ainsi un témoin dans leur intimité ! Quelqu'un les regardait avec amour! Oui, quelqu'un les aimait! Eux qui ne savaient pas se parler! Qui n avaient jamais vécu de passion et qui même dans les moments les plus intimes de leur vie avaient toujours été dans la retenue, par pudeur... Eux qui n'avaient jamais su même se prendre la main... étaient là, à côté de ce chien, le caressant de temps en temps... En éprouvant un bien-être. Ils avaient un ami.
Et Pierre et son chien regardaient souvent Lucette faire sa vaiselle.
Et Pierre et son chien attendaient la fin de la cuisson du rôti du dimanche...
Pour suivre le chien dans le jardin, Pierre prit conscience qu'il avait un jardin. Il remarqua ce qu'il n'avait jamais remarqué: le travail admirable que Lucette avait accompli. Les fleurs, les arbustes, toutes les plantations qu'il fallait faire respecter au chien. Et pour la première fois, il avait fait un compliment à Lucette...
Pour eux la retraite est devenue moins monotone. Grâce à leur chien, ils ont renoué le dialogue. Oh! Bien sûr, ce ne sont pas de grands bavards! Mais ils ont appris à dire des petits mots qui font de petites phrases. Et surtout, ils s'amusent ensemble avec Ami.
C'est Lucette qui lui a choisi ce nom, Ami. Va! Pour Ami!
Ils rient ensemble devant les attitudes de leur animal toujours prêt à faire le clown.
Pierre ne fait plus le trajet qui le mène à son usine.
Parfois le dimanche, avec Lucette et le chien, ils font une grande marche et lorsqu'ils rentrent, ils boivent tous les trois un grand bol de lait...
Pierre a demandé un jour à Lucette lors d'une promenade:
"Pourquoi n'avons nous pas eu des enfants ?"
_Nous aurions dû nous poser la question plus tôt, tu ne crois pas?
Alors pour ne pas pleurer, elle lui prend le bras...
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette histoire si bien construite, simple, triste et émouvante ! Mon vote ! Grâce à vos votes, “Mon Amour” est en FINALE pour le Prix Saint-Valentin 2018. Une invitation à renouveler votre précieux soutien ! Merci d’avance et bonne soirée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mon-amour-36

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F. Gouelan · il y a
Une histoire écrite avec simplicité, comme le sont les personnages, et cela les rend tellement vrais.
Touchant comme un animal peut apporter ce qui nous manque, ou nous montrer ce que nous ne voyons plus.

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Nualmel · il y a
Quelle tristesse... et quelle jolie histoire en même temps. Rien n'est jamais fichu finalement. Grâce à l'humanité de ce chien... C'est très joliment écrit !
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Lange Rostre · il y a
C'est une très belle histoire et j'ai pris beaucoup de plaisir à la lire. Votre texte est teinté de douceur , de tristesse, de regrets et cet animal apporte comme un peu de lumière dans la vie de ces deux êtres. Ce récit peut être vrai. Bravo.
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HarukoSan · il y a
c'est superbement raconté et me semble t-il parfois vrai! Il suffit d'un petit rien sauf que là Ami joue un grand rôle en rapprochant les deux "taiseux" -:))) et leur fait une vie douce une retraite paisible avec "Ami" et de fait des conversations ,des bribes certes mais qui sait! mon vote surement..
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Philshycat · il y a
Un +1 de l'écureuil , qui vous attend en finale : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ecureuil-furtif
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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte touchant découvert aujourd'hui. Merci pour ce beau moment de lecture.
Si vous voulez me lire à votre tour, je propose un Ttc tango, " Milonga" en lice jusqu'au 21. A bientôt peut-être !

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un texte plein de tendresse et de pudeur dans les sentiments.
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Yasmina Sénane · il y a
Très émouvant !
Je les invite à Bora Bora avec "Nos corps bord à bord".

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Christine Borie · il y a
J'ai vraiment aimé lire cette nouvelle, ces sentiments bien décrits. C'est vif, alerte, sans fioritures; La vie quoi!
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