La Rencontre

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L'écriture ma vie. La musique ma passion. Certains peignent leurs émotions. Moi j'écris. L'écriture vibre et fait partie de moi. Ce fut à l'âge de 14 ans que je pris la plume pour la 1ère  [+]

Mon voyage est long et solitaire.
J’erre depuis des mois, des années, des siècles. Le temps n’a plus d’emprise sur moi. J’erre dans les ténèbres de ma solitude à la recherche de mon âme perdue.
Tout au long de ma bien triste existence, je n’ai rencontré que la mort. Une mort que j’administre à mes victimes pour m’offrir la vie.
Le plaisir que j’éprouvais jadis, n’est plus. Le vide, le désarroi sont mes seuls compagnons de route.
La fin est proche, très proche. Je la laisse venir. Je la laisse...
J’avance en vain sur le chemin froid et obscur.
Depuis trois mois, je me produis sur scène, avec ma troupe, au théâtre des Célestins – Lyon. Une petite équipe de sept acteurs. Tous de la même tranche d’âge ; 30-35 ans. L’ambiance est conviviale et chaleureuse.
Je n’ai d’yeux que pour Marco. C’est un être irréel sorti tout droit d’un rêve. Il est tel ces songes qui s’évaporent aux premières lueurs de l’aube, imperceptible, mystérieux, indomptable. Sa silhouette est élancée, son corps est svelte et semble aussi fragile que du cristal. Sa peau est aussi pâle que la neige, ses cheveux flamboient, crépuscule naissant, et ses yeux de verre d’un bleu translucide aussi éblouissant qu’un vitrail.
Il se tient debout devant moi.
- La morte amoureuse. Me dit-il de sa voix sucrée.
- Pardon ?
- Le livre. Tu aimes ce genre d’histoires ?
- Ha oui, Théophile Gautier, auteur de contes de vampires. Je suis fascinée par ces êtres issus des ténèbres.
Il me regarde, me pénètre de ses yeux de verre. Je me sens comme fouillée. Une vague de volupté se répand aussitôt en moi, m’enivre de caresses. Je me sens soumise, sombrer dans les profondeurs de l’ivresse. J’essaie tant bien que mal de me ressaisir en brisant brutalement le charme.
- Que puis-je faire pour toi ?
- Déjeuner en ma compagnie.
Dans le silence de mon enthousiasme, mon coeur se met à battre la chamade au rythme de mon ravissement. Une émotion que je n’avais plus ressentie depuis bien longtemps.
Nous déjeunons à la Brasserie St Georges située vers la Gare de Perrache. Marco me laisse le choix de l’emplacement. J’opte pour un coin retiré comme pour nous isoler du monde. Il n’y a que lui et moi. Juste lui et moi. Une sorte de voûte invisible nous sépare du reste des clients.
Tout en me servant le rosé, il demande :
- Alors comme ça, Élise, tu es fascinée par les vampires.
- Ce sont des êtres captivants. A la fois forts et fragiles. Contraints de vivre dans la solitude des ténèbres. Ils ne peuvent aimer sans être les témoins de la vieillesse ou de la mort. A moins... à moins de faire de l’Être qu’ils chérissent l’un des leurs. Ils sont condamnés à se nourrir de sang, à éprouver les craintes et les souffrances de leurs futures victimes.
Marco sourit, dévoilant une dentition parfaite d’une blancheur virginale.
- Je vois que tu connais bien le mythe.
Je ne peux m’empêcher de rire.
- Pour beaucoup d’êtres humains, le vampire n’est qu’une légende. Agrémentée d’accessoires et d’artifices. Une représentation du côté pervers de l’humanité.
Pourtant, derrière son masque sanguinaire, le vampire est un être rongé de solitude. Ayant pour seule compagne l’obscurité de la nuit.
Il est obligé de masquer sa véritable nature. De vivre caché parmi les hommes. D’essayer de ressembler à tout être humain. Mais il sait qu’il n’en est pas un. Qu’il n’en sera d’ailleurs jamais un.
C’est étonnant de voir à quel point Marco m’écoute attentivement. Il prête l’oreille à chacune de mes paroles. Je le regarde, me sens tel un aimant attiré par la force attractive qui émane de son corps.
- Il y a tant de tristesse dans ta voix.
Je souris timidement afin de dissimuler mon embarras.
- Par moment je me laisse emportée par mon enthousiasme.
- J’aime écouter les gens qui s’expriment avec passion. Ce n’est pas que ta compagnie me déplaise mais il nous faut répéter notre pièce pour vendredi soir.
Je me rapprochais de Marco un peu plus chaque jour. Lui dévoilais mes secrets jusqu’à l’intimité. Involontairement, les mots franchissaient le seuil de mes lèvres comme s’ils avaient été appelés pour aller se perdre en lui. J’étais semblable à un
papillon de nuit qui, attiré par la lumière et sachant bien qu’il va se consumer, ne peut s’empêcher de s’en approcher. Je savais que si je continuais, j’allais me brûler les ailes.
Au fil de nos rencontres, Marco me parlait peu de lui. Il ne laissait rien paraître. Aucune émotion que se fut dans le regard ou dans la voix. Le mystère qui l’entourait restait entier. Et cela m’envoûtait. Je voulais percer son mystère, découvrir ses secrets les plus enfouis. Je le voyais comme un de ces vestiges des temps anciens, inviolés malgré les siècles, et qui aurait gardé jalousement dans son coeur sombre et impénétrable d’innombrables richesses. Un trésor que je voulais m’approprier.
Au bout de trois mois de fréquentation, Marco m’invita enfin à dîner chez-lui. Mon coeur me dit de refuser mais ma raison l’ignora. C’était comme si je l’attendais depuis toujours. J’avais eu quelques amants par le passé, mais aucun n’avait pu combler le vide de mon âme. Jusqu’à la venue de Marco. La dernière pièce d’un puzzle prenait place dans l’espace vacant d’un tableau pour lui donner la vie !
Avant de le rencontrer, j’étais comme une fleur fanée dont les pétales dénués de vie ressemblaient à de vieux papiers froissés. Avec lui, la fleur se mettait à éclore et s’éveiller.
Il passe donc me prendre vers les 19h et emprunte des chemins campagnards et désertiques.
Nous arrivons à destination : Faramans. Un lieu isolé. La ferme de Marco, grande et somptueuse, est entourée d’un immense terrain au fond duquel se dresse une luxuriante forêt. Il parque le coche dans la grange. Je m’apprête à descendre mais il me stoppe.
- Attends.
Il contourne le véhicule, ouvre la portière et m’invite dans son antre.
- Tu vis vraiment éloigné de tout.
- J’aime et j’ai besoin de la tranquillité.
A l’intérieur tout est magistral. J’ai l’impression de traverser les frontières du passé et de pénétrer dans un château médiéval. D’innombrables tapisseries représentant des scènes des siècles anciens ornent les murs. Le mobilier, royal, date environ du XVIè siècle.
- C’est ravissant. Comment... ?
- Comment puis-je m’offrir tout ce luxe ?
Je le regarde sans rien dire, charmée par son sourire.
- Ce domaine, meublé, appartient à ma famille depuis des siècles.
Tout en me fournissant quelques éclaircissements, il vient lentement vers moi et ôte mon manteau. Son souffle sur ma nuque... J’en frissonne et j’ai peur.
- Aujourd’hui, j’ai hérité de tout cela. Suis-moi
Il m’entraîne au salon. Une immense salle de banquet, aux murs fleuris de tableaux peints par des maîtres de la Renaissance florentine du XVè siècle, tels Donatello, Masaccio, Brunelleschi ou Alberti. Le plafond est garni de peintures vénitiennes dominé par un colossal lustre de cristal. Au milieu de la pièce, repose une majestueuse table seigneuriale, encadrée de sièges princiers de velours rouge. Des dizaines de bougies, posées sur des chandeliers d’argent, plongent cette salle, issue d’une époque révolue, dans une atmosphère romanesque et intimiste. J’avance sur un sol de marbre crème, illusoire et resplendissant de beauté. Je me sens comme une petite fille projetée dans un conte de fée. J’ai l’étrange sentiment d’être entrée dans un lieu à la fois chimérique et passionnel.
Le dîner se déroule dans une ambiance conviviale, baignée par une douce musique en fond sonore provenant d’un gramophone qui berce mes tympans et apaise mon esprit. Nous parlons de tout. Mais comme à son habitude, Marco se ferme dès que j’essaie d’aborder des sujets le concernant. C’est un homme insaisissable. Il est de ces princes charmants qui ne vivent que dans l’imaginaire des jeunes filles. Semblable à un être qui appartiendrait à un autre temps, qui aurait traversé des siècles et vécu de multiples expériences. Il s’exprime de façon attrayante et ses gestes incarnent une galanterie qui a tendance à se perdre de nos jours. Cela me plaît et me séduit. Je me trouve face à un homme qui n’existait que dans mes fantasmes mais que je savais avoir toujours connu. J’ai le sentiment de recouvrer un passé oublié, inondé d’une intense passion que j’aurais éprouvée.
Vers la fin du repas, Marco se lève et me tend la main. Il m’invite à danser. J’hésite un bref instant avant de répondre à sa demande. Au contact de ses doigts, une agréable sensation de fraîcheur m’envahit aussitôt, chassant toute l’angoisse qui subsistait en moi. Je deviens plus légère que l’air, me déplace
avec agilité et finesse. Il est mes ailes et moi son corps. Il guide mes pas dans leurs progressions souples et chantantes. Je suis l’instrument de son ballet.
Je me blottis contre lui. A la manière d’un enfant en quête de chaleur maternelle. L’effervescence de sa présence m’enivre. Plus rien aux alentours n’existe pour moi. Il n’y a que Marco et sa danse amoureuse. Il m’appelle, me cherche et me trouve. Les mouvements langoureux accouplent nos corps dans des postures érotiques et sensuelles. Ma chair frémit, se délecte d’un plaisir délicieux et atteint le comble de la félicité.
Le délice s’écoule en moi, me rend ivre comme si j’avais abusé d’un liquide alcoolisé. Sous l’emprise de ce ravissement, la tête tourne, tourne et tourne ; me donne l’impression d’être sur un manège lancé à pleine vitesse dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.
Le temps écoulé me rattrape. Je me vois, vêtue d’une belle robe fuchsia de la bourgeoisie du XVè siècle, danser dans cette même pièce, sur cette douce musique aux bras de Marco dans son habit princier rouge sang. De nombreux invités dont je ne distingue le visage nous entourent. Je ne sais plus si l’illusion se mélange à la réalité ou si, sous l’influence de cette extase, je donne corps à mes fantasmes.
Pour la première fois, depuis le rituel amoureux, Marco relève son visage et se noie dans mon regard. Je le sens vibrer dans mon âme.
- Cela fait tellement longtemps que je... n’ai... pas...
- chut. Me dit-il tout en posant tendrement son index sur mes lèvres.
Sans un mot, il se penche et essuie mes larmes de ses baisés. Ses lèvres se joignent aux miennes. Le goût moelleux de miel se propage en moi comme un puissant jet de plaisir. Ce saisissement délectable fait naître au creux de mes reins de fins picotements de chaleur.
A l’instant même ou il s’éloigne, un léger trouble me gagne. J’éprouve une désagréable sensation de manque, similaire à une aspiration qui aurait arraché une partie de mon âme.
Tout en douceur, de peur de briser une poupée de verre, enfermé dans son silence, Marco me déshabille tendrement. Je n’émets aucune résistance. Mon corps libéré de ses vêtements de plomb, respire pleinement la fraîcheur de l’air qui vient le frôler.
Marco me caresse de ses yeux de cristal. Ces attouchements invisibles m’effleurent.
Je voudrais qu’il m’aime. Je voudrais lui appartenir pleinement ; disparaître dans l’effervescence de ses désirs. Et lorsqu’il me prend dans ses bras et me dépose sur un lit de coton, je me sens transporter dans un tourbillon de délices. Il s’allonge sur moi et commence à m’embrasser de ses lèvres tièdes et onctueuses. Le contact tendre de sa bouche sur ma peau, libère en moi mes premiers gémissements d’un plaisir trop longtemps enfermé et dont j’avais oublié la sensation. Je suis animée par une forte envie de me laisser entraîner dans l’étreinte de sa joute amoureuse jusqu’au point de non-retour.
Lorsque je lui ouvre les portes de mon temple, il y pénètre délicatement. Je me laisse dés lors submergée par une passion dévorante.
Nous fusionnons comme deux amants séparés depuis des lustres que le temps a enfin réunis.
Et soudain, au milieu de mes gémissements, je pousse un petit cri de douleur. Une douleur provoquée par une violente morsure à la base de mon cou. Une douleur qui me transporte aussitôt dans une extase infinie, incommensurable, insaisissable.
La nature se déchaîne. La tempête se lève, la mer se soulève, une puissante bourrasque m’immerge tout d’un coup. Je tourne et tourne, soumise à des vertiges prodigieux. Je plonge dans les abîmes d’une jouissance merveilleuse.
Puis, tout devient calme. Nos corps rassasiés se reposent l’un sur l’autre. Dans le silence de la chambre, seules résonnent nos respirations encore accélérées par la joute amoureuse.
Lentement, Marco se redresse et dévoile un visage aux lèvres maculées de sang. Je suis surprise mais non apeurée. Sans qu’il me le demande, je m’approche et embrasse le fluide rouge et succulent. Aussitôt, des centaines de piqûres injectent un liquide suave et délicieux. Une sensation enfouie dans les limbes de ma mémoire qui se libère d’un coup. Je me sens renaître.
- Ho Marco, Je suis tienne à jamais.
- Ma douce, Maeva, je t’ai longtemps cherchée. J’espérais te trouver au fil des siècles de ma triste existence. Mais je n’ai rencontré qu’inconnues et victimes. Seul, si seul je me suis senti tout au fond de mon coeur.
Il m’embrasse avec tendresse. Et, dans la nuit naissante, au milieu des rayons argentés de la lune montante filtrant à travers les fenêtres, nous sombrons encore et encore dans une passion que nul être humain n’a jamais connue.
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