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La réincarnation de monsieur Marius

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CL'O

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Un matin sous sa douche téléphone (indispensable quand on est célibataire) il reçoit un appel.
— Bonjour, Monsieur Marius, avez-vous un moment à me consacrer ? (Quelle voix !)
— Bien sûr Mademoiselle.
— Eh bien, Monsieur Marius, ma société vous propose de vous livrer tout ce dont vous avez besoin à domicile, afin de vous éviter de perdre votre temps dans les grandes surfaces.
(Encore plus belle que la voix de la postière !)
— Pourquoi pas Mademoiselle; est-ce vous qui livrez ?
— Bien sûr, Monsieur Marius; nous ne sous-traitons pas nos livraisons.
Vous pouvez me passer une première commande; je vous écoute, Monsieur Marius.
Assez perturbé par cette voix, il a bredouillé bêtement qu’à part une savonnette au chèvrefeuille, il ne voyait pas ce qui lui manquait, pour l’instant.
— Souhaitez-vous en disposer pour vous doucher demain matin, Monsieur Marius ?
Perturbé totalement, du coup, il a répondu encore plus bêtement que ça ne pressait pas à ce point.
— Vous l’aurez avant de partir travailler, Monsieur Marius, et ce sera notre cadeau de bienvenue.
Bonne journée et à demain, Monsieur Marius.

Elle avait suscité en lui tant de fantasmes, cette voix, qu’il en a perdu un peu la notion du temps, à rêver sous sa douche, et fut obligé de se passer de petit déjeuner pour ne pas partir en retard.

C’est un type muet et pressé qui lui a apporté sa savonnette dans un joli paquet-cadeau le lendemain à huit heures trente, et est reparti sans lui laisser le temps de lui demander si la jeune fille du téléphone était tombée malade.

Le lendemain matin sous sa douche, ça a sonné, et son cœur battait déjà quand il a reconnu la voix.
— Bonjour, Monsieur Marius, étiez-vous satisfait de notre premier service ?
— Bien sûr, Mademoiselle, sauf que je me suis inquiété, puisque vous m’aviez dit que vous feriez la livraison vous-même.
— Mais vous avez bien été livré par un de nos livreurs, Monsieur Marius !
— Oui; mais j’avais cru que ce serait vous.
— Il est très rare que je fasse des livraisons, car ma place est au bureau, Monsieur Marius.
— J’aimerais tant que vous m’apportiez quelque chose vous-même ! Votre voix, vous comprenez...
— Je comprends, Monsieur Marius. Voulez-vous passer une commande ?
— Deux ou quatre ou six croissants pour demain matin, selon votre appétit, car je vous offrirai le café.
— Demain, c’est impossible; voyons voir... samedi à cette heure-là, ça vous irait ?

Marius avait parfois été dragué, mais jamais par une inconnue.
Il eut beau se répéter qu’il ne fallait pas rêver, il a passé les trois jours qui restaient à faire le ménage.
Heureusement qu’elle n’avait pas été libre pour le lendemain, finalement.
Et il n’a pas beaucoup dormi: quelle voix !
Bref, Monsieur Marius avait chopé un coup de foudre pour une inconnue dont il ne connaissait que la voix.

Il sortait de son bac à douche quand on a sonné, ce samedi, une heure plus tôt que cette heure-là.
Complètement paniqué, il a enfilé son peignoir en vitesse pour foncer ouvrir en dégoulinant partout.
C’était le muet qui apportait les croissants.
Il a bien failli fondre en larmes, mais n’en a pas eu le temps, car ce dernier lui a tendu aussitôt une petite enveloppe sur laquelle son nom ressemblait à une caresse.
Elle contenait un message rédigé de cette même belle écriture.
Si belle qu’en commençant à lire il a sursauté, persuadé d’entendre la jeune fille parler dans son oreille gauche, comme au téléphone, qui lui a dit:
« Bon, puisque je vous fais peur, je vous laisse lire tranquillement. »
Il a cru sentir un léger bisou sur son oreille, mais n’en était pas très sûr; alors il a lu en vitesse pour ne pas retarder le bonhomme.
« J’ai eu un empêchement, veuillez m’excuser.
Ce sera pour une autre fois si vous le voulez bien, car je me réjouissais de vous connaître enfin.
Offrez mon café au livreur, qui a eu la sympathie de me remplacer alors qu’il est de repos aujourd’hui.
Merci, et à bientôt, j’espère...
Sophie. »
Le coup n’étant peut-être pas aussi dur qu’au premier abord, Marius a invité le muet à s’asseoir, en lui disant que le café serait prêt dans cinq minutes.

Lorsqu’il est revenu de la cuisine un quart d’heure plus tard environ, avec un plateau très sérieusement préparé puisqu’après tout, ce n’était pas de sa faute, au livreur; il a bien failli l’échapper.
Pas le livreur: il n’était plus là.
Le plateau, avec la cafetière, les tasses, les soucoupes, les cuillers, les croissants, les biscottes, les couteaux, le beurre, la confiture, les verres et le jus d’orange.
Il ne sait même pas comment il est arrivé à le poser intact sur la table tellement elle riait, par-dessus le marché !
— Je vous ai bien eu, Monsieur Marius !
Ne faites pas cette tête-là, je suis si contente de vous voir; pas vous ?
Lui aussi, bien sûr, mais bien trop remué pour réussir à articuler un mot.
Il s’est laissé tomber dans un fauteuil en se frottant les yeux pour tenter de distinguer la réalité du rêve.
Enfin, il a pu articuler:
— Je n’en reviens pas... mais pourquoi ?
— Parce que depuis deux ans j’espère que vous allez enfin me voir quand je vous croise !
— Ce n’est pas possible, je suis complètement nul !
— Je ne pense pas; mais toujours ailleurs, alors il fallait bien que je trouve une solution.
Il n’y avait pas que la voix; elle était tout entière si troublante qu’il avait du mal à respirer calmement.
— Je suis vraiment un imbécile ! Nous croisons-nous souvent ?
— Au moins deux fois par jour.
D’ailleurs, je pense que vous méritez un gage, Monsieur Marius.
— Je suis bien obligé d’en convenir !
— M’invitez-vous à passer la journée avec vous ?
— Je rêve déjà de ne plus jamais vous voir repartir !
— C’est peut-être un peu trop, surtout pour le gage que j’ai envie de vous infliger !
— Dites-moi, je suis prêt.
— À la moindre objection, ne serait-ce qu’une simple grimace, je m’en vais; d’accord ?
Impossible de ne pas être d’accord (ne dites pas non: vous ne l’avez ni vue ni entendue), alors il a signé.
— Dès que j’ai terminé ma phrase, vous enlevez votre peignoir et me servez le café.

Dur, très dur même; mais il y a des circonstances où Monsieur Marius ne manque pas de courage.
— Vous ne pouvez pas savoir à quel point vous me faites plaisir, Monsieur Marius !
Nous passerons la journée ensemble pour faire connaissance; vous, nu, et moi, habillée.
C’est un vieux rêve et je suis vraiment heureuse que vous me permettiez de le réaliser.

Il s’est assez vite détendu, pensant qu’elle était sans doute un peu folle, mais si belle qu’il ne fallait surtout pas la rater !
Et puis ce rire inimitable... sauf, peut-être, en versant un plateau de verres en cristal dans un escalier en pierre.
Et elle s’est mise à le caresser dès qu’il s’est approché pour remplir sa tasse, mais repoussait gentiment sa main en lui disant « aujourd’hui c’est moi, Monsieur Marius », quand il ne pouvait plus résister au désir de lui en faire autant.
Par ses caresses, elle lui a fait raconter sa vie, depuis les prénoms de ses parents jusqu’à ce matin.
Elle lui a révélé qu’elle habitait en face et passait son temps à le regarder avec ses jumelles dès qu’il allumait.
— Quand je pense qu’au début je vous reprochais mentalement de vivre sans rideaux; j’ai vite changé d’avis ! Je suis peu à peu tombée amoureuse de vous à un point que vous ne pouvez pas imaginer.
Et chaque fois que je vous vois avec une fille, j’en pleure toute la nuit.
Mais au fait, vous devez bien les regarder, les autres ?
— Non, en général je me cogne dedans alors je ne sais plus comment me faire pardonner; elles me demandent si je sais faire la cuisine et je les invite.
— Qu’est-ce que j’ai aimé vous regarder prendre votre douche en vous téléphonant, et admirer l’effet de ma voix sur votre anatomie dont j’espérais tant me régaler un jour !

Jamais il n’avait été autant et aussi bien caressé, même pendant qu’il a préparé un repas de fête, même à table, même pendant qu’il a fait la vaisselle.
Elle lui a offert sans compter, tout ce qu’il n’aurait jamais osé demander.
Sa gourmandise l’a comblé, mais épuisé.
Il lui a proposé de prendre le café dans les fauteuils.
Elle l’a servi, puis s’est installée sur ses genoux.
Il a glissé à nouveau, timidement, une main sous sa robe, mais cette fois elle n’a rien dit.
Elle a même levé gentiment les bras pour qu’il la lui enlève plus facilement.
Comme elle était encore plus belle nue, il s’est mis à trembler.
— On dirait que vous avez besoin d’une petite sieste, Monsieur Marius !
— Vous m’avez mis dans un tel état de grâce, que je piquerais bien un somme, en effet !
Elle lui a murmuré dans l’oreille quelques mots qui ont semblé l’enchanter; alors, ils ont avalé leur café en vitesse et sont allés s’installer sur son lit, où elle lui a offert une de ses cuisses en guise d’oreiller.

Chaque fois que cette chance lui arrivait, Marius pensait que le sexe de la femme était bel et bien une preuve de l’existence de Dieu ou d’un truc similaire.
Celui de Sophie encore plus que tous ceux auxquels il avait goûté.
Elle lui avait chuchoté qu’elle adorait, tout à l’heure, alors sa joie en était décuplée.

Marius cependant s’endormait, et commençait même à rêver avant de dormir pour de bon.
Il rêvait que sa belle livreuse de croissants devenait une géante, le prenait entre ses mains immenses, et avec une douceur infinie l’introduisait lentement la tête la première dans son ventre bien chaud.
Juste le temps de sentir que ses branchies, qui n’avaient pourtant pas servi depuis sa naissance, étaient en parfait état de marche; et il s’est endormi profondément.
Monsieur Marius a fait la plus belle sieste de sa vie; se réveillant à peine de temps en temps au bruit d’un klaxon, ou juste pour se sentir bercé comme il en avait perdu le souvenir.

Ce sont ses caresses qui ont commencé à le réveiller.
Il tétait si avidement un sein géant de sa belle livreuse de croissants; qu’il le sentait diminuer de volume.
Elle-même tout entière rapetissait sous lui.
Lorsqu’il a enfin ouvert les yeux, son rêve de voyage au centre de sa livreuse de croissants était terminé.

Sophie était là, sous lui et encore plus belle, qui lui a donné son premier baiser sur la bouche avant de le chavirer en riant pour lui faire l’amour en lui racontant sa vie; et pour lui dévoiler ce qu’elle attendait de lui.
— Je suis une collectionneuse d’amants, Marius.
Un par jour, pour un contrat de sept ans.
Si tu veux bien être celui du samedi — les autres jours sont pris — je te donnerai un double de ma clef et chaque samedi à l’aube pendant sept ans tu viendras sans bruit me faire l’amour pendant que je dors... ou fais semblant, peut importe; l’essentiel est que tu joues le jeu jusqu’à ce que je ne puisse plus m’empêcher d’éclater de rire.
Ensuite, je te rendrai heureux pour une semaine.
Venant de sa bouche et avec sa voix de rêve, ça lui a semblé si beau et si évident qu’il a donné son accord immédiatement.
— Je te donnerai leurs coordonnées pour que tu puisses les contacter, les six autres. Ils sont bons copains, tu sais; tu seras très bien accueilli. D’ailleurs, tu en connais déjà un puisqu’il t’a livré deux fois.
Au fait, je ne suis pas épicière, mais écrivain: j’écris des romans d’amour exclusif et éternel, à offrir aux jeunes filles pour leur première communion.
C’est mon fantasme à moi, la fidélité; et comme tous les fantasmes, il me passionne d’autant plus qu’il est irréalisable !
Puis elle a changé de sujet en riant:
— Tu sais que tu m’as fait peur quand tu es devenu minuscule entre mes cuisses !
Heureusement, tu étais très mignon, et ça m’a donné l’idée de te mettre dans mon ventre pour aller faire des courses.
Maintenant je suis rassurée, et on pourra même recommencer de temps en temps; ce n’est pas mal pour apprendre à être enceinte.
Je riais toute seule dans la rue, tout à l’heure, en pensant que l’homme de mes rêves pour le samedi dormait dans mon ventre !
Bon, pour jouer un peu, ça va; mais dès que tu seras bien pote avec les six autres, il faudra m’engrosser sérieusement tous les sept: je veux que mes enfants aient sept pères chacun; c’est mon chiffre préféré.

Il avait beau chercher dans toute son éducation; il ne trouvait rien à objecter tellement elle était convaincante, du petit orteil à l’auriculaire.
C’est juste avant qu’elle n’entre dans l’ascenseur qu’ils ont échangé leur second baiser; un vrai de vrai puisqu’il a dû rappeler la cabine sept fois.
Quand elle a disparu, il a dit « ouf ! »
Il en avait gros sur le cœur, de la voir partir; mais il a dit ouf quand même.
Parce qu’il n’en pouvait plus, d’une part, et parce que ça console, d’autre part.
Il n’a même pas eu la force de dîner.
Juste celle de penser, avant de s’endormir: « non, mais elle est complètement dingue, cette gonzesse; heureusement que je vais vite en trouver une autre ! »
Mais plus le samedi approchait et plus il était impatient que la semaine se termine.

C’est le samedi suivant à cinq heures du matin, enfin, qu’il est entré sans bruit dans sa chambre, et a été très sincèrement touché qu’elle lui offre si généreusement son beau corps endormi.
Il n’a même pas pu deviner à quel moment elle est passée du vrai au faux sommeil, tellement elle était fine joueuse.
Il a laissé tomber son projet d’en trouver une mieux.

Il a eu envie de connaître les six autres et effectivement ils sont devenus bons copains.
Ils ont proposé à Sophie de partir en vacances tous les huit ensemble pour être plus sûrs de lui faire un petit à sept, et elle a tant apprécié qu’ils ont passé les plus belles vacances qu’on puisse imaginer.

Elle leur a montré son premier livre.
Une vraie histoire pour communiante ne rêvant que de belles robes de mariée, d’escarpin perdu et de grosse citrouille transformée en carrosse, en effet.
Mais chaque fois qu’un chapitre se terminait par « Il l’a prise tendrement dans ses bras », deux ou trois pages de dessins de tout ce dont elle raffolait dans ses relations amoureuses faisaient un contraste saisissant avec son texte d’enfant sage.
Elle dessinait très bien, mais ça ne leur semblait pas une raison suffisante:
— Les parents ne vont jamais offrir ça à leurs filles !
— Au contraire !
Je leur explique dans un tiré à part que c’est un bon moyen de les inciter à bien travailler à l’école: ces pages sont détachables, et quand leurs filles les réclameront il leur suffira de leur répondre qu’elles n’y auront droit qu’après le bac... ou la licence, ou la maîtrise ou le doctorat; selon le poids de leurs principes !

Elle a tenu à ce qu’ils assistent tous les sept à son accouchement, pour lui raconter des histoires pendant la dilatation du joli col de son utérus.
Quand le toubib lui a dit qu’il y en avait encore pour une heure environ, elle a éclaté de rire et donné naissance immédiatement à une petite fille qui, elle, s’est mise à crier aussitôt.
Les sept papas, compatissants, savaient bien qu’on ne quitte le ventre de Sophie qu’à regret !
Mais la petite s’en est vite remise, ayant hérité, de toute évidence, du rire de sa maman.

Chacun d’eux consacra donc un jour par semaine pendant sept ans, à Sophie et son enfant, puis ses enfants; les quittant le soir en pensant « ouf ! » et revenant la semaine suivante aussi neuf que le premier jour.

Chaque année, un contrat se terminait dans les larmes pendant qu’un nouveau débutait dans le doute.


Marius croisait Sophie de temps en temps, une fois par an peut-être, toujours enceinte, et toujours aussi jeune, lui donnant l’impression que lui seul vieillissait.
En plus, avec tous les enfants qu’elle faisait !
Il n’osait même plus lui demander combien elle en avait.
De retour chez lui, il se précipitait chaque fois sur son album de photos et était bien obligé de constater qu’elle était toujours la même.

Est venu le temps où il eut l’impression de croiser sa fille, puis sa petite fille.
Et ce n’était pas que son impression à lui: les ex de Sophie avec lesquels il jouait à la belote tous les jeudis après-midi se posaient les mêmes questions.
Ils s’étaient vite habitués à ce qu’elle les rapetisse pour les mettre dans son ventre, de temps en temps entre ses grossesses, se gardant bien de critiquer cette manie qu’ils trouvaient aussi agréable que rigolote.
Mais qu’elle ne vieillisse pas comme tout le monde, et continue à collectionner les amants et les allocations familiales; c’était un mystère qui les dépassait.


Il en était en pleine période du ras-le-bol de vieillir quand il l’a aperçue dans le métro de l’autre sens.
Juste le temps qu’elle lui envoie un bisou.
Alors, il a pris rendez-vous avec son toubib qui l’a écouté patiemment et lui a dit aussitôt, un peu énervé:
— Depuis le temps qu’on en parle, il fallait bien que ça existe ! Vous avez de la chance, mon vieux, d’avoir pu lui caresser les fesses tous les samedis pendant sept ans ! Tout le monde en rêve, et vous vous plaignez ?
— Tout le monde rêve de quoi ?
— De l’éternel Féminin, voyons !
Non seulement c’est vous qui tombez dessus, et pas moi; je ne peux même pas vous faire payer la consultation parce que votre cas n’est pas prévu dans le barème de la Sécurité sociale !
Monsieur Marius est rentré chez lui un peu triste, a regardé les photos de l’éternel Féminin jusqu’à tomber de sommeil, s’est couché encore plus triste.
Trop, même, alors il s’est relevé pour lui téléphoner.

Elle a éclaté de rire dès qu’elle l’a entendu:
— Tu m’appelles juste quand je suis sous la douche, Marius ! Que se passe-t-il ?
— Tu me manques depuis quarante-sept ans, Sophie !
— Tu en as déjà soixante-dix-sept ? Que le temps passe vite !
— C’est pour ça que j’aimerais bien recommencer, et j’ai tellement mal en y pensant que je n’ai pas pu m’empêcher de t’appeler.
— Qu’est-ce que tu aimerais bien recommencer ?
— Les sept ans de bonheur hebdomadaire avec toi bien sûr ! Tu as tellement de pouvoir que tu peux sans doute trouver une solution ?
— Eh non, Marius, c’est impossible; mais je suis prête à t’offrir autre chose si tu me promets de ne jamais en parler à qui que ce soit.
Il a promis aussitôt, le cœur chaviré à la perspective d’une nouvelle surprise de la part de son ex-livreuse de croissants.
— Comme je ne suis pas enceinte en ce moment, je peux te permettre de devenir mon enfant et ainsi vivre une seconde vie, si ça te dit.
— Mais comment ?
— C’est facile: je viens chez toi dans une heure pour te mettre dans mon ventre.
Si tu as des rhumatismes, ça sera peut-être un peu douloureux, mais ça passera vite.
Tu y resteras neuf mois; le temps de redevenir un ovule que je ferai féconder par mes sept mâles actuels.
Neuf mois plus tard, j’accoucherai de toi et tu recommenceras tout, depuis les tétées jusqu’aux cheveux blancs et aux parties de belote avec les copains en retraite.
— Et les samedis aussi pendant sept ans ?
— Tu m’écoutes, un peu ?
Je t’ai dit que c’était impossible et je te propose gentiment de devenir mon enfant, pour compenser !
— Et il faudra que je me retape l’école, le collège, les examens, le boulot, les impôts et les contraventions ?
— Évidemment; mais tu n’auras qu’à ne pas faire exactement les mêmes trucs !
— Si c’est pour ne jamais faire l’amour avec toi, je préfère ne pas recommencer.
— Tu as aimé à ce point-là, Marius ?
Quelque chose dans sa voix lui a donné l’impression qu’elle était émue, alors il ne savait plus quoi dire, et il y eut un long moment pendant lequel il n’entendait plus que le bruit de sa douche.
— Marius, tu es le premier à me parler ainsi.
Je n’ai le pouvoir de te proposer qu’une seule autre chose, alors j’aimerais mieux que tu acceptes avant de savoir laquelle, pour m’éviter d’être déçue si tu refuses encore cette fois.
— Tout, sauf te décevoir, Sophie: je suis donc d’accord.
— J’arrive tout de suite, et tel que je te connais je ne crois pas que tu regretteras.
— Explique-moi, au moins en gros, avant de venir; de toute façon, je ne reviendrai pas sur mon accord.
— Je vais commencer par te mettre dans mon ventre et t’y garderai environ un mois; le temps que tu oublies ton éducation.
Lorsque je te libérerai, au lieu de te nourrir de mon lait pour que tu reprennes ta taille adulte vite fait, je ne te donnerai que ma salive, et en un second mois tu te transformeras en petit chat.
Et là, tu te nourriras exclusivement de mon lait, car pour toi j’en aurai constamment, et de tous les délices que tu trouveras sur mon corps avec ta langue.
Je t’apprendrai à faire tes besoins dans la cuvette et tirer la chasse d’eau, contrairement à tous ces gens qui n’ont même pas idée que leur chat est assez adroit, pour peu qu’on ait la patience de l’éduquer.
Je t’apprendrai à te baigner avec moi et à te laver les pattes avant de me toucher.
Tu seras toujours assez petit pour rester sur mon épaule pendant nos promenades ou entre mes seins quand nous nous reposerons tous les deux.
Je placerai des coussins sur mes armoires pour que tu puisses suivre tous mes gestes en faisant semblant de dormir, pendant la journée.
Tu seras le premier et le seul à avoir le droit de me regarder faire l’amour.
La nuit, tu pourras déguster comme tu savais si bien le faire, mon corps entier pendant que je dors, jusqu’à ce que tu entendes dans la serrure, la clef de celui dont c’est le tour de venir me réveiller.
Si je suis effectivement immortelle, comme le dit la rumeur; tu le seras aussi.
Tu seras, en fait, le meilleur représentant de cet éternel Masculin dont rêvent tant de femmes qui n’ont besoin de personne pour leur dicter comment elles doivent vivre.
L’idée de revenir sur sa parole ne lui a même pas traversé l’esprit, tellement la perspective d’une nouvelle vie à ne rien faire d’autre que regarder Sophie, la lécher et se nourrir de son lait, lui semblait merveilleuse.
À tel point que lorsqu’elle est arrivée il avait déjà assez rajeuni pour qu’elle ait envie de lui montrer tout ce qu’elle avait appris depuis quarante-sept ans !
Elle ne l’a rétréci pour l’introduire tendrement dans son ventre qu’au bout d’une folle semaine, après que ce concentré de bonheur inespéré l’ait enfin endormi.


Si vous vous appelez Marius, cher lecteur, et entendez un jour une voix de rêve prononcer votre nom sur un ton à vous faire perdre la tête; ne vous retournez pas trop vite, car vous risqueriez d’être déçu en découvrant que cette voix s’adressait à un tout petit chat.
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