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La ration

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De l'Air !

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Je m'appelle Martin, un mètre soixante treize, cheveux châtains. Signe particulier: prisonnier
dans mon jardin d'un rhinocéros géant. Il était là, ce matin, en ouvrant mes volets. Son flanc
râpait le mur du salon et j'entendais la pierre tomber en poudre. Quelle surprise quand il me parla!
Il me dit qu'il était inutile de chercher à fuir. Il parlait doucement mais chaque syllabe résonnait
comme un tonnerre lointain. Il m'a assuré qu'il ne me ferait aucun mal si je lui obéissais et
acceptais sa protection contre d'autres rhinocéros ennemis. Je lui répondis que j'étais flatté et
que je ne chercherais pas à fuir.
Pour l'instant, il ne veut pas se montrer car il craint sans doute de m'effrayer par sa taille
gigantesque. Je me demande si les autres rhinocéros géants sont aussi bons. Aucune inquiétude
pour la nourriture: il m'apportera mon repas chaque matin et je n'aurai qu'à le prendre sur le bout
de sa corne en ouvrant ma fenêtre.
Aujourd'hui, premier jour de ma captivité, il tient parole. Sa corne est là immense, royale.
Au bout, de la nourriture pour toute la journée. Je tente bien de voir ce qu'il y a derrière mais
rien n'y fait, on ne distingue même pas ses yeux. Ce midi il m'a informé que d'importants
événements allaient se produire, qu'il fallait donc être vigilant et lui signaler tout fait suspect.
Je lui fais confiance car il a l'air de connaître son affaire. Me voilà donc guetteur du matin au soir.
Parfois, la nuit, je surprends un frôlement au-dehors, contre la maison. Alors je saute du lit
le cœur battant et tends l'oreille. Mais rien. J'attrape un livre et veille jusqu'au matin. Cette nuit,
en faisant le moins de bruit possible, j'ai risqué quelques pas dehors. La pleine lune baignait mon
jardin et pourtant je n'ai rien vu. Rien qui ressemblât à quelque gros animal. Tout était normal
autour du pavillon et la barrière était fermée, comme je l'avais laissée. Aucune trace du monstre,
aucun grognement, proche ou lointain. Je me suis demandé si je n'avais pas tout rêvé cette nuit
et si les événements qui me pourrissaient la vie ne s'étaient pas bousculés en un seul cauchemar.
Je fis quand même le tour complet du pavillon en décrivant un vaste cercle. La forêt était proche
et j'entendais les premiers arbres agiter leurs branches. Il aurait pu se cacher là où certains
arbres étaient assez hauts pour dissimuler une énorme bête. J'avançais en évoquant, pour me
donner du courage, une saynète que j'avais jouée souvent lorsque, enfant, je fréquentais les
«patronages». Voici la scène:
Un enfant (moi) à table refuse de manger sa soupe. Alors les parents menacent de l'envoyer
au lit sans dessert. L'enfant se remet à manger à contre cœur et donne en cachette les bouchées
à son chien sous la table. A la fin du repas, les parents, heureux de voir l'assiette vide, disent
à leur fils: alors, elle n'était pas si mauvaise cette soupe... Et qui va maintenant manger un bon
dessert au chocolat ? A ce moment, pour toute réponse, le chien aboyait trois fois en remuant
la queue. J'éclatais de rire avant les cris de l'animal et ça amusait l'assemblée. S'il était avec moi
cette nuit, le petit chien de mon enfance me rendrait invulnérable. Et plus courageux...
Ouf... Au milieu du bois, il n'y a rien non plus. A présent c'est clair, j'ai fait un mauvais rêve.
Quelle joie ! L'envie me prend d'embrasser les arbres, et me jetant sur le plus gros, je le couvre
de baisers. Je crie, je chante seul dans la nuit, je trépigne pour enterrer ma peur.
Un fois chez moi, je me remplis un verre d'alcool et jure de me précipiter dans le premier zoo
pour admirer les rhinocéros, géants ou pas. C'est moi la grosse bête, pour imaginer tout ça.
L'alcool et la fatigue font le reste et je m'endors, un sourire béat sur les lèvres.










La nuit est douce. Au matin, ça frappe à la fenêtre, deux coups secs, comme d'habitude.
J'ouvre les volets. Sur la corne, plus grosse que jamais, des vêtements et ma ration. Rhino
M'a réveillé plus tôt car un danger menace. Un ou plusieurs rhinocéros géants marchent sur
«notre» maison. Il faut organiser la défense, ne pas s'affoler et tout se passera bien. L'ennemi
ne sera là qu'en fin d'après-midi ce qui nous laisse du temps pour construire des pièges.
Le vieux tracteur que je ressors du garage démarre en grinçant des boulons. Le plan est
de creuser une énorme fosse autour du pavillon. Des centaines de fois j'attaque la terre, casse
des cailloux, arrache des racines. Pour ne pas me distraire, Rhino a disparu. Ce n'est pas encore
aujourd'hui que je le verrai. Le soleil est haut dans les nuages quand je m'arrête pour souffler
et contempler mon travail. De quoi piéger tous les rhinocéros de France. Soudain un éboulement
de caillasses attire mon attention. Descendant voir de plus près, je découvre un mur de maison.
Un vrai mur de maison souterraine. Soudain j'entends Rhino hurler de colère. Je refais surface
juste à temps pour voir les grands arbres de la forêt s'agiter un instant et se refermer sur quelque
chose. C'est donc là qu'il se cache, je vais attendre. Il faudra bien qu'il sorte. J'ai le droit de savoir
à quoi ressemble celui qui me donne des ordres. Il se manifeste toujours quand je ne m'y attends
pas mais si je le prends de vitesse, osera-t-il se montrer, me parler même?
Deux heures que je suis là, piqué par les insectes, exposé au froid qui monte de la terre. Inutile,
rentrons, il a tout son temps, il est le plus fort. Je rentre et m'enferme à clef. Et si je me révoltais?
Je ne lui dois rien, c'est lui qui est venu déranger ma vie. Si je lui désobéissais, si...
Ca frappe à la fenêtre, deux coups brefs que je connais bien désormais. Rhino est survolté, les
autres attaquent. En sortant, je ne distingue d'abord rien. Puis des grondements sourds et un
tumulte se rapprochent autour du pavillon. Un vent violent se lève, la terre tremble, les grands
arbres se couchent comme des épis de blé. Je ne vois rien mais je sais qu' »ils « sont là. J'avance
à tâtons dans un nuage de poussière grise soulevé par leurs énormes pattes. Des cris rauques,
des hurlements, des chocs sourds, je suis au milieu d'un ouragan, cherchant Rhino des yeux et
des oreilles. Je l'appelle en aiguisant ma voix afin de percer le tonnerre qui gronde. Je voudrais
l'aider, lui qui me défend seul contre tous. Soudain parmi les cris je reconnais celui de Rhino
qui se bat farouchement. Par-dessus la mêlée, il me passe les ordres. Il veut que je les attire
vers la fosse. Alors je cours en terrain découvert afin d'être repéré puis me dirige vers le trou
où ils doivent s'engloutir. Et ils tombent, l'un après l'autre, fauchés par le sol qui se dérobe.
Mon compagnon m'annonce qu'il a trouvé des alliés qu'il faut rassembler vers les grands arbres
pour leur éviter la fosse. Le signe de ralliement est de sauter sur place en agitant les bras.
Derrière moi d'énormes pattes martèlent la terre et j'ai beau me dire que ce sont nos alliés, la peur
me donne des ailes. Une fois réunie la troupe de nos amis invisibles, le silence revient.
Dissimulé dans un nuage de poussière, Rhino m'annonce qu'il se chargera seul du reste et que je
peux rentrer chez moi. Je m'endors en rêvant à la fosse pleine de cadavres, à la corne de Rhino,
aux grands arbres qui bougent et à la maison souterraine.
Je ne rêve pas longtemps. J'aimerais tant le voir. Installé juste à la porte d'entrée je ne peux pas
le rater. Attendons le matin, quand il viendra frapper aux volets. Qu'y a-t-il derrière la corne?
Et si c'était mes voisins qui agitaient du carton bouilli pour me jouer un bon tour? Une heure, rien.
Dans ma somnolence, j'entends frapper à la fenêtre. Au lieu d'ouvrir les volets, je me glisse
derrière la porte d'entrée. Et je vois. Tandis que je me frotte les yeux, deux autres coups dans la
fenêtre. Et j'entends: «Alors, qu'est-ce-qu'ils fabriquent là-dedans?» s'écrie un des gendarmes.









Ils sont deux, en uniforme, éclairés par le gyrophare de leur camionnette. Il fait encore nuit et
le froid me mord le visage en ouvrant la porte. En me voyant, ils se plantent d'un même pas souple
devant mon regard ahuri.


-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-


Monsieur Martin
Oui...mais...
Nous effectuons un contrôle annuel de routine, tout va bien ?
Je... ne comprends pas...
Avez-vous remarqué quelque chose de suspect ces derniers temps ?
De suspect...euh... non tout va bien...
Vous êtes sûr ?
Mais... pourquoi insistez-vous ?
Vous paraissez anxieux.
Ce sont mes affaires, je travaille beaucoup ces temps-ci.
On nous a signalé des faits curieux ces derniers jours. Rien de précis mais une
insécurité ressentie par les villageois, un danger qui planerait sans se montrer. Vous
comprenez ?
Non, s'il ne se passe rien, cette peur est sans raison...
Justement nous interrogeons les habitants pour commencer une enquête sérieuse.
N'avez-vous pas été témoin d'incidents, même... mineurs ?
Non... vraiment... pas d'incidents mineurs...
Bon tant pis, au revoir monsieur Martin.
Au revoir messieurs.

Je ne suis donc pas seul à vivre cette aventure... Mais pourquoi ne parlent-ils pas des monstres ?
Cette « insécurité » c'est un terme pratique pour ne pas les nommer. Tout le monde sait et
personne ne parle. En fait de « vague danger » ces animaux font régner la terreur. Moi-même,
qui m'empêche de vérifier si ma fosse est bien pleine de cadavres, qui m'empêche d'user du
téléphone pour appeler à l'aide ? Pourquoi n'ai-je rien dit aux gendarmes ? Parce que d'un côté
comme de l'autre, la vérité est amère. Si ce qui arrive est réel, c'est terrible . Si rien n'est vrai
je suis bon pour l'asile. Attention, j'entends des pas lourds qui se rapprochent. Je n'ai pas le
courage de l'affronter de face, rentrons. Je ne dois pas chercher à le voir, c'est mal. Quand il sera
là, je ne veux voir que sa corne immense qui pourrait lever un village. J'écouterai sa voix rauque
et profonde me donner mes ordres et ma ration. Toc toc, c'est lui. Ouvrons vite. La corne, la ration
la voix rauque, bon tout est là. Il a l'air en colère. A moi de subir sa volonté, je suis si petit et il
est si grand.

-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-









Monsieur Martin
Oui... ?
Ca va mieux monsieur Martin ?
Qu'est-ce-qu'il se passe ?
Rassurez-vous, tout va bien, vous êtes sur un lit d'hôpital. Les gendarmes vous ont
découvert en tenue de nuit dans votre jardin. Vous avez eu un malaise à cause du froid.
Les gendarmes ?
Heureusement qu'ils passaient par là, on peut dire qu'ils vous ont sauvé...
Rapprochez-vous mademoiselle, j'ai besoin de vous demander...vous les avez vus ?
Qui ?
Les rhinocéros géants.
Les rhi... non, pas encore.
Ils vont venir me chercher.
Pourquoi vous cherchent-ils ?
Parce que je suis un misérable. Ils m'apportaient à manger chaque matin, me donnaient
des vêtements, me protégeaient contre les rhinocéros ennemis et je me suis enfui
comme le dernier des hommes. Il faut que j'y retourne.
Vous n'êtes pas en état de sortir, vous souffrez d'une pneumonie et de complications
cardiaques...
Mais ils m'attendent, ils comptent sur moi... !
Nous allons les prévenir que c'est impossible pour le moment.
On voit que vous ne les connaissez pas, ils ne laissent tranquilles que les morts,
et encore... ils ont mon nom sur leurs tablettes, je leur appartiens.

-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-


Je me suis enfui de l'hôpital, ces docteurs ne comprennent rien. Grande nouvelle ce matin.
Rhino m'a annoncé qu'il allait se montrer. Disposant de quelques heures avant le « rendez-vous »
j'en profite pour retourner à la maison souterraine. Je déblaye donc le mur qui dépasse à grands
coups de pelle et de pioche et me retrouve dans une galerie aux murs plus épais que ma maison.
Une porte d'entrée est ouverte. A l'intérieur, le strict minimum. Une table de bois entourée de
quatre chaises, un placard mural vitré rempli de boites de vivres, le tout éclairé par une maigre
lampe au plafond. Derrière cette première pièce, je découvre toute un réseau de galeries
souterraines et d'autres pièces de même type. Je marche dans une ville fantôme, silencieuse,
hallucinante construite en béton gris sale. Des lampes courent le long d'un fil à intervalles
réguliers, comme dans le métro. J'emprunte une galerie au hasard, rien, pas un bruit. Un silence
épais me plonge dans un monde à part, presque rassurant. J'ignore où ça débouche. Puis le
souterrain suit un coude pour s'ouvrir sur une vaste salle toute en hauteur aux murs recouverts
d'une forêt de tuyaux et d'escaliers. Une sorte de salle des machines avec, au fond, deux
grandes armoires métalliques fermées par d'imposantes serrures. Au-dessus des armoires, une
lumière bleue clignote doucement. Tout à coup je perçois des voix. Je tends l'oreille, pas de doute
des gens parlent. Faiblement, mais tout s'entend dans ce silence de plomb. Les voix montent
d'un escalier derrière les grandes armoires.






Après avoir ôté mes chaussures, je l'emprunte.
Plus j'avance plus les voix s'éclaircissent. Ca vient du bout du couloir. Je me rapproche. Ils sont
là, derrière le mur, plusieurs, à chuchoter. Ce qu'ils disent doit être secret pour le dire si bas
en un tel lieu. Parfois le ton monte et je saisis un mot au vol mais j'ignore toujours le thème de
la réunion. Quand même, il s'en passe des choses sous ma maison... Est-ce-que tout ceci a un
rapport avec... mon Dieu ! ...j'allais oublier le rendez-vous avec Rhino !
Faisant demi-tour, je traverse les couloirs en sens inverse et me retrouve à l'air libre. C'est l'heure,
je vais enfin le voir. Comment est-il ? Je prends des paris avec moi-même. Grand comme mon
pavillon ? Cent fois plus ? Est-il noir ou blanc, voit-on ses yeux ?
Rhino est en retard. Bizarre qu'une machine si puissante fasse attendre une fourmi humaine.
Ou il lui est arrivé un malheur ou bien il est là et je ne le vois pas. En revanche les gendarmes
sont encore là. Ils passent dans leur estafette en jetant des éclairs bleus. En fait, de nombreux
éclairs illuminent la campagne un peu partout. Bruits de bottes, cris dans la nuit, ordres lancés.
Une nuit agitée se prépare. Les éclairs sont maintenant de toutes les couleurs et des sirènes
hurlantes les accompagnent. Je rentre vite chez moi et allume la radio. Toutes les stations sont
brouillées mais transmettent parfois un message sibyllin. La nuit est en plein jour tandis que
bourdonnent de gros engins terrestres. Ils sont apparus soudain de tous côtés comme par magie.
Un objet lourd tombe dans mon jardin à dix mètres de la porte d'entrée. Une panne d'électricité
couronne le tout. Dans le noir, je pense à Rhino. Il faisait peur mais il me rassurait alors que là je
suis seul face à cet incompréhensible déchaînement de violence.
Je vais tenter de dormir, c'était toujours pendant le sommeil qu'il apparaissait. Il me défendra
comme l'autre fois. Je me bouche les oreilles et je m'endors. Je rêve que je me baigne dans un
lagon à l'eau transparente quand deux coups frappent à la fenêtre. Dehors le matin s'installe
et glisse sous la porte un tapis blanc. Je n'ose regarder mon jardin. Deux coups retentissent
à nouveau, plus longs, plus lourds que d'habitude. J'ouvre mes volets. D'abord je ne distingue
rien puis, peu à peu, les contours se dessinent. La gueule noire d'un canon me regarde.
Au bout du canon : panier, rations pour plusieurs jours, gourde de vin, (je suppose que c'est du
vin...et du lourd) casque et treillis de combat.

Je savais qu ' Il ne m'abandonnerait pas....
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Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

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Utilisateur désactivé · il y a
SYMBOLIQUE du rhino enfermant l'homme et le domptant !
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Image de De l'Air !
De l'Air ! · il y a
Merci Jean !
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Jean Calbrix · il y a
Un joli conte très onirique avec un beau chassé-croisé entre le fictif et la réalité. Un bon moment de lecture. Bravo, Christian. Vous avez mon vote.
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