La raie qui voulait un hamburger

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Poussée par mon entourage, je me suis lancée dans la rédaction de petites histoires qui font sourire. J'espère qu'elles vous plairont également et que vous aimerez mes idées loufoques, mes  [+]

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Ventura était une magnifique raie. D’un naturel calme et docile, elle adorait faire onduler son corps devant tous les visiteurs de l’aquarium venus l’admirer. Elle était la vedette du Grand Aquarium et elle le savait. Aussi en profitait-elle exagérément. Elle se figeait devant tous les autres poissons dès que du monde arrivait par le tunnel et se plaisait à obstruer la vue de tous ses congénères qui ne parvenaient plus à voir aucun humain. Mais revenons un peu en arrière…

Lorsque Ventura arriva comme nouvelle résidente au Grand Pacifique Aquarium, elle était vraiment très petite : pas plus grande qu’un carrelet en fait. Les autres poissons n’avaient jamais vu de poisson plat et se moquaient d’elle.
— Hé, les copains, venez voir la nouvelle, soit elle ne mange pas assez, soit un gros rocher s’est trop rapproché d’elle… Elle est toute plate.
— Ouaip, faut qu’elle bouge, sinon on dirait une planche.
— Elle est bizarre. Elle a l’air fragile.
— Et elle est où sa bouche ? On la voit même pas sa bouche.
— Et pis elle nage pas comme nous. Pfff… Elle a même pas de vraies nageoires....

Ventura ne répondait pas à leurs provocations et se contentait de se retourner sur elle-même en ondulant. Elle contenait sa colère et sa frustration en les ignorant. Jusqu’au jour où elle devint beaucoup plus grande qu’eux, vraiment beaucoup plus grande et que sa taille finit par tous les effrayer. Pour asseoir sa réputation, la jolie raie leur montrait comment on brisait des carapaces et des coquilles d’un seul coup de mâchoire. Un jour, elle taquina un poisson-lune en l’immobilisant entre ses moustaches et la grande vitre de l’aquarium. Pris au piège, le poisson d’agrément passa un sale quart d’heure et fut tout étourdi quand elle le lâcha enfin. Il crut bien qu’il allait passer de vie à trépas.
Par la suite, certains nageurs aux beaux costumes voulurent s’éloigner d’elle par peur d’être dévorés et d’autres, craignant quelque vengeance, décidèrent de s’en faire une alliée.
— Salut Ventura, tu vas bien ?
— On fait aller, et toi le zèbre, où cours-tu ainsi ? Répondit Ventura tout en cassant la coquille d’une palourde avant de l’avaler goulument.
— Les humains vont bientôt nous nourrir. J’allais juste rejoindre la piscine bleue.
— Bonne idée, je te suis, fit-elle.
Et d’une large ondulation latérale, la jolie raie le dépassa en empruntant le tunnel menant à la piscine-cantine.

Parvenue au beau milieu du restaurant, Ventura demeurait l’attraction principale. Les visiteurs adoraient la voir se retourner et ingurgiter les coquillages que les soigneurs lui lançaient. Par la suite, un humain-soigneur entra dans l’eau et vint lui caresser le ventre : un moment privilégié que Ventura appréciait particulièrement car les sensations procurées étaient incomparables à celles du frôlement d’une algue ou d’un autre poisson. Les visiteurs ébahis faisaient des « ho » et des « ha » à n’en plus finir depuis les gradins, assistant à un spectacle dont ils ne se lassaient jamais.
Ventura les regardait, mais ils ne le savaient pas.

Habituée à cette activité quotidienne, la vedette n’avait pas peur de sortir sa tête de l’eau pour attraper les gourmandises et observait tout ce qu’elle pouvait. Ainsi, elle avait très vite saisi que les humains aussi mangeaient même s’ils ne vivaient pas dans l’eau et qu’ils étaient dépourvus de nageoires. Ils possédaient « des bras » qui tenaient des aliments qu’ils portaient par la suite à leur bouche. Grâce à son odorat très développé, elle avait compris que ce qu’ils tenaient et portaient à leur bouche lorsqu’ils la regardaient se mangeait. Par ailleurs, si elle ne saisissait pas totalement leur langue, elle avait parfaitement assimilé la signification de certains mots qu’ils répétaient sans cesse. Un mot parmi d’autres avait retenu toute son attention : « HAMBURGER ». Il avait une sonorité particulière.

Avec le temps, la relation entre ce que les humains portaient à leur bouche quand ils la regardaient et le mot « hamburger » était devenue tout à fait claire. D’autant plus que cette nourriture dégageait une odeur originale qu’elle ne connaissait pas et qui l’excitait. Ventura rêvait tout simplement de manger un hamburger !

Chaque jour, la grande raie parée de points bleus resplendissait dans les eaux claires du Grand Pacifique Aquarium comme une constellation. Elle mangeait des crustacés et des coquillages. Ils étaient bons et pleins de protéines, certes - et elle les croquait avec plaisir - mais, lorsqu’elle sentait ou voyait un hamburger, une furieuse envie d’y goûter s’emparait d’elle. Elle se demandait comment faire et attendait en vain qu’un humain maladroit en fasse tomber un dans l’eau pour qu’elle soit en mesure de l’attraper. Elle faisait le show avec son dresseur sans rechigner, ingurgitait le repas qu’on lui offrait par la suite et qu’elle avait mérité et, à chaque nouvelle bouchée, profitait de remonter à la surface en humant l’air ambiant, scrutant les mains des visiteurs venus l’applaudir… et leurs hamburgers.

C’est un dimanche matin qu’une chose extraordinaire se produisit. Les margelles de la piscine et tout l’espace autour du bassin furent aménagés pour célébrer les vingt ans de l’établissement. On disposa des petites tables, des chaises et des décorations. Des ballons multicolores agrémentaient l’espace. On mit une musique de fond rythmée et gaie pour réduire les bavardages et de grands rubans de sécurité entouraient le bassin afin que les humains ne chutent pas dans l’eau. Après les discours d’usage, les flatteries et les sincères remerciements, l’animateur prit son micro et invita les convives à participer au nourrissage des poissons. Les poissons arrivèrent, vifs et fidèles, à l’heure précise où les soigneurs leur signifiaient que la table était mise.

Ventura, gracieuse, écarta tous les autres poissons par son envergure remarquable et retint toutes les attentions. Sur le ventre, elle fonça droit devant elle jusqu’au milieu du bassin et sortit la tête de l’eau pour humer l’air, comme à l’accoutumée. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir tous ces changements ! Elle fit donc demi-tour et traversa à nouveau le bassin dans l’autre sens, la tête hors de l’eau pour mieux apprécier les nouveaux effluves. C’est alors qu’un tout petit humain, un hamburger dans sa main, fut également surpris par le bruit et les éclaboussures provoquées par la raie lorsqu’elle passa comme un bolide devant lui. Il chancela, perdit l’équilibre et tomba dans l’eau. Le hamburger aussi ! Ventura le vit et – l’occasion était trop belle - amorça un nouveau demi-tour éclair pour s’en emparer.

Un soigneur se jeta à l’eau pour secourir l’enfant et gronda la grande raie. On entendit des cris. Certains humains s’étaient figés et d’autres gesticulaient. Une partie d’entre eux avaient peur que la raie ne veuille attaquer l’enfant, d’autres pensaient au contraire qu’elle voulait le secourir. Le soigneur écartait les bras devant Ventura qui le frôla sans ménagement pour enfin saisir le hamburger – ce magnifique objet de convoitise enfin à sa portée – dont les différents ingrédients commençaient à se décomposer. Elle réussit à attraper le steak sur lequel étaient encore collées quelques rondelles de cornichon grâce à de la mayonnaise et du ketchup, et descendit plus profondément sur le sable pour le déguster. Quelles saveurs ! Elle était conquise !

Pendant ce temps, le soigneur rattrapa l’enfant qui avait bu la tasse et le fit asseoir sur le bord du bassin afin qu’il reprenne ses esprits. Il résuma brièvement la situation à l’animateur qui aussitôt prit le micro pour calmer la foule interrogative.
— Mesdames, Messieurs. L’enfant va bien et la grande raie n’est pas un prédateur. C’est un jour un peu particulier pour elle qui n’a plus trop ses repères compte-tenu des aménagements nécessaires à l’organisation de cette journée. Elle a donc fait son numéro habituel mais s’est révélée un peu plus démonstrative que d’ordinaire. La chute de notre jeune ami n’est qu’un regrettable accident. D’ailleurs, il vient de me dire qu’il ne lui en veut pas du tout, qu’elle est « géniale » et qu’il lui donne volontiers son hamburger. Je crois que c’est la première fois qu’elle en mange et il semble qu’elle ait trouvé le steak haché à son goût…

L’animateur ajouta quelques blagues – pria les visiteurs de ne pas tous jeter leurs hamburgers dans l’eau pour ne pas provoquer d’indigestion maladive chez nos amis les animaux à branchies - les invita à retourner s’asseoir pour assister à la suite du spectacle qui reprenait, et on enchaîna avec les dauphins.

Les journalistes s’emparèrent du sujet dès le lendemain. Un article délayant cette histoire fut écrit dans le journal local et diffusé sur les réseaux sociaux. Cet évènement contribua grandement à la publicité de l’aquarium qui ne désemplit pas depuis l’incident. Compte-tenu que la grande et jolie raie était devenue l’artiste incontestable de l’aquarium, le patron décida d’en adopter deux autres pour lui tenir compagnie, divertir le public davantage - et surtout - faire des bénéfices remarquables. Quelques semaines plus tard, on accueillit les deux nouvelles raies : Charles et Zulta.
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Mireille Bosq · il y a
Alors les raies, en plus de leur beauté sont aussi intelligentes que les poulpes? J'adore tout ce qui est dans l'eau et sort de l'eau donc j'adhère!
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Les Histoires de RAC · il y a
Merci Mireille d'être venue vous mouiller ♫ A+
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Marie Guzman · il y a
C’est navrant toutes ces communications amputées
Je reviens pour dire que j’ai aimé 🌷

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Les Histoires de RAC · il y a
Merci Marie c'est sympa ♫ Je le fais aussi peu à peu. Quel dommage d'avoir perdu certains commentaires loquaces ou cocasses avec cette attaque ALC, mais on va tous se retrouver ☺ Bon WE & à bientôt ♪

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