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La quête

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Evinrude

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Ça faisait un bon moment que j’errais dans cet hypermarché. Dieu sait à quel point je peux haïr ces temples polythéistes de la consommation, qui n’ont pour Dieux que la Démesure et l’Argent. C’est fou d’ailleurs quand on y pense. C’est comme si un lion se levait un bon matin en se disant « Je changerai bien ma crinière pour une triple XL, pour voir pâlir de jalousie mes concurrents, et rendre mes lionnes plus amoureuses »...ou la girafe qui imaginerait bien s’offrir quelques cervicales supplémentaires pour atteindre plus facilement les meilleures pousses d’acacias. Stupide, non ?

Bref, je tournais désespérément à la recherche de l’Article qui me faisait défaut. Quelle idée de noter ma liste de courses à la va-vite, sur un ticket de métro, entouré de ridelles humaines nauséabondes un vendredi soir à la sortie des bureaux. J’étais coutumier de ce genre d’exercice, où j’avais tendance à placer la substance même de ma vie sur des bateaux en papier dans le flot terreux et houleux d’une Seine qui n’avait d’yeux que pour ses péniches. Il était évident que j’accordais peu d’importance à ma propre existence, perdu entre ce que la société voulait que je sois et ce que j’aspirais éventuellement à devenir.

Alors que je fouinais dans les moindres recoins de ce lieu froid et artificiel qui tentait à grands coups de couleurs et d’odeurs alléchantes de me susurrer un « Home sweet home », je pensais en mon for intérieur que ma quête était vaine et j’étais prêt à baisser les bras.

J’avais pourtant regardé maintes fois ces publicités affriolantes. Vous savez celles où tout le monde sourit, dans un monde où il ne pleut jamais, où des mannequins aux visages symétriques et aux courbes photoshopées se déplacent avec allégresse sous une musique gnangnan mais pleine d’espoir. Quelle aisance quand on y pense pour activer avec subtilité les fameuses hormones du bonheur ! Elles vous poussent, comme par enchantement, à acquérir le superflu quand vous avez déjà tant de mal à conserver l’essentiel. J’avais même pris en photo avec mon smartphone dernier cri, la photo d’une affiche sur laquelle figurait l’adresse https de la félicité-à-bout-de-clic. Le site proposait une nouvelle machine à fabriquer des canettes de Bonheur-stream, capable de contenter nos désirs les plus fous. Je pensais que cela allait métamorphoser mon existence. Que mes choix de vie seraient aussi bien dessinés que le tracé d’une autoroute, sans effort, et avec la conviction que je ne devais mon salut qu’à cette invention.

Pour autant, je le savais bien, ce n’était pas vraiment ce que je pensais rechercher et je tentais à nouveau et à grands renforts de volonté et de pugnacité de déchiffrer mon ticket de métro qui commençait à gondoler dans mes mains moites, agitées par l’avidité et l’excitation. Ce n’était pas ce Bonheur-stream que je cherchais, malgré l’offre imbattable d’un Mégapack et d’une livraison avec ses dix canettes à remplir. Non, c’était bien au-delà de ça, je le savais bien. Je l’avais sur le bout de la langue et pourtant, rien n’y faisait, je cherchais toujours.

Au gré de mes pas hésitants et fatigués, je décidais de m’en remettre à la providence. Peut-être, comme le clame souvent la sagesse populaire, « plus on cherche et moins on trouve ». Alors, je me rendais.

Je surpris une petite fille vêtue d’une petite robe bleue qui ondulait au rythme de sa démarche ivre de joie. C’est si simple quand on a trois ans de s’émerveiller d’un tout et d’un rien et d’être convaincu que chaque minute est un nouveau tour de magie. Je la suivais, magnétisé par le feu qui l’animait et intrigué que ce petit bout de femme haut comme trois pommes puissent être livré à lui-même. Je devinais l’esquisse de son sourire radieux et ses yeux pétillants de gourmandise. Cette image éveillait en moi aussi bien de la curiosité qu’une sensation de plénitude, comme si j’étais arrivé à bon port. Il me paraissait évident que malgré sa course titubante et de ses innombrables chutes dont elle se relevait toujours malgré la difficulté, la menaient vers un but bien précis.

Je commençais à échafauder des hypothèses dont la logique me semblait implacable. J’abandonnais la piste du rayon de jouets, qui se trouvait déjà à bonne distance pour une pointure 25. Le linéaire de bonbons me paraissait être sérieusement envisageable, d’autant plus que la jolie demoiselle se dirigeait virevoltante vers les rayons alimentaires. Je ne cessais malgré tout de me demander comment des parents dignes de ce nom pouvaient ne pas mourir d’inquiétude sans déclencher un plan hors-sec. Cela ne semblait pas perturber outre mesure mon petit guide. Rien ne semblait d’ailleurs achaler le lutin facétieux, ni les nombreuses jambes de sept lieux ni même ces monstres métalliques à roulettes engloutissant tout sur leur passage. Elle traçait sa route soixante-six, heureuse.

Obnubilé par ce jeu de piste, je ne faisais attention qu’à ces détails l’entourant et qui ravissaient mon cœur. Une armada de ruminants omnivores composés de fer et de plastique me barra le passage et bientôt je perdis de vue mon minuscule porteur de flamme olympique. La terreur s’empara de moi. Je tournais sur moi-même cherchant le moindre indice, mon cœur emballé m’empêchait de respirer correctement et bientôt des sueurs froides me piquèrent les yeux. La panique m’envahissait. Je ne sais plus très bien si c’était de savoir cette minuscule créature abandonnée de tous qui m’angoissait le plus, ou si c’était l’espoir irraisonné de ne pas être conduit à bon port

Il fallait que je la retrouve, c’était une question de vie ou de mort ! Mon regard était aimanté par tous les vêtements bleus que je voyais, aucun ne correspondait à sa petite robe. J’étais anéanti. Je savais que la chercher était comme trouver LA goutte d’eau dans l’océan, mais je ne pouvais renoncer maintenant. Quand j’y repense, je devais avoir l’air bien ridicule affolé, gesticulant, tantôt accroupi, tantôt le buste à l’horizontal, à la recherche du signe qui me permettrait de la retrouver à coup sûr.

Mon disque dur interne, ne cessait de tourner en boucle la même idée : pourquoi diable, n’entendait-t-on aucun appel micro pour retrouver cette enfant ? C’est comme si j’étais le seul dans cette caverne d’Ali Baba à me soucier d’elle...

Mon estomac fut pris de vives contractions alors que je percevais un petit rire espiègle derrière moi. En me retournant, je vis la bouille ravie de mon schtroumf-limier planté au milieu... des conserves. La jolie minette me tendit une boîte, sûre d’elle. Sur la boîte au packaging sommaire, était inscrit très sobrement en noir :

Amour.

Je me remémorais ma fameuse liste de courses sponsorisée par la RATP. Etait-ce donc cela que j’avais griffonné ? Etait-il possible qu’un besoin aussi essentiel puisse souffrir d’aussi peu de considération de ma part ? Je me trouvais bien emprunté avec ce présent aussi léger que sacré. Quel était donc le message de mon entremetteuse ? J’allais lui poser la question, quand pfuitt, elle disparut.

L’annonce micro demandait avec insistance aux dernières ouailles de bien vouloir rejoindre les caisses. Un étrange mélange d’émotions m’envahit, mêlé de paix et d’inquiétude. Je gardais ma boîte serrée contre mon cœur, ne sachant pas très bien si je devais répondre à l’injonction ou accueillir ce qui m’arrivait. Mes interrogations avaient dû durer un bon moment car les néons blafards commençaient à s’éteindre les uns après les autres.

C’est lorsque je fus rentré chez moi, que je prenais conscience de ce qui m’était arrivé. Je m’assis vidé, toujours vêtu de mon vieil imperméable, secouant doucement la boîte. Aucun son ne sortit.. J’aurais peut-être dû en prendre plusieurs, non ? Cette boîte était-elle vide ? Combien pèserait-il cet amour une fois égoutté ? J’étais aussi anxieux qu’hypnotisé par l’idée d’en savoir plus. Rien, aucune information ne figurait sur l’emballage, c’est comme si je devais me contenter bêtement d’accepter la marchandise, sans autre forme de questionnement.

Je restais coi, sur ma chaise, toujours habillé. Une grande lassitude s’empara de moi et je sombrais rapidement dans un sommeil peuplé de boîtes bleues.

A mon réveil, courbatu par l’inconfort de ma nuit, je cherchais la boîte. Elle était mystérieusement ouverte. Sur le pourtour, des lettres étaient apparues :

« Produit fragile, usage unique, servir bien frais avec une canette de
Bonheur–stream pétillante, à consommer rapidement».

Finalement, je n’étais pas si loin de mon but...
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SakimaRomane · il y a
Très agréable à lire :)
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Kiki · il y a
Je découvre votre nouvelle qui m'a énormément captivée. BRAVO à vous. Des échanges sur SE très intéressants, des commentaires constructifs, je vous invite à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage et vous guiderai dans les entrailles de cette cavité magique. MERCI d'avance. J'irais lire vos autres textes pour voir s'ils sont sur le même style indiana.......A bientot
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Solitair73 · il y a
tu me surprendras toujours.Super Bises
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Gisny · il y a
Nous sommes des consommateurs avisés ou non mais il y a partout, et en toutes circonstances, un possibilité de rêver, d'espérer et d'en tirer la meilleure partie. C'est ce que vous avez tenté et réussi à faire.
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Jean Calbrix · il y a
Un conte qui nous captive et nous angoisse en même temps qu'il fustige une société consumériste qui ne connaît que la rentabilité et la concurrence au mépris des réels besoins ! Bravo, Evinrude ! Je clique sur j'aime.
Vous avez aimé Pétrole et j'ai espoir que vous aimerez Mumba tout autant : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Partner · il y a
Indiana Jones revisité.
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Denys de Jovilliers · il y a
Je souhaite au narrateur d'atteindre son but la prochaine fois, encore que, y être presque est stimulant aussi et donne bien envie de réessayer ... Je vote !
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien écrite et attachante ! Mon vote ! Une invitation à
soutenir “Bonheur des enfants” si le cœur vous en dit ! Merci d’avance et bonne journée !

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Evinrude · il y a
Merci Keith !
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Yasmina Sénane · il y a
Très agréable à lire !
Apprécierez-vous mes petites friandises sur ma page, notamment la "Quenouille de sucre" ?

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Evinrude · il y a
Merci Yasmina !
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EspritAfricain · il y a
J'ai été transportée par l'esprit de la nouvelle: le cadre, les personnages, la quête. Une illustration subtile et poignante de la société de consommation et de l'omission de l'essentiel.
Vous avez mon soutien donc mon vote.
Je vous invite à découvrir mon poème Ongles Noirs sur la nécessité d'entretenir son âme: http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ongles-noirs

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Evinrude · il y a
Merci beaucoup ! Je suis touchée par votre lecture attentive.
Je vais vous découvrir de ce clic !
Belle journée à vous !

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