13
min

La punition

Image de Papalion

Papalion

3 lectures

0

Te voici puni comme un dimanche pluvieux sauf qu’il fait grand soleil et que ça ne te va pas d’être enfermé, ça ne te convient pas, ce n’est pas ton genre. C’est d’ailleurs bien pour ça qu’on t’a puni là, chez toi, qu’on t’a enfermé et privé de tes droits dominicaux les plus fondamentaux. Tu as besoin de lumière mais on t’a mis à l’ombre. Ils n’auraient pas pu imaginer pire. Ils ont réussi leur coup. Par les fenêtres, la vie te nargue et t’envoie ses émissaires : oiseaux dissipés, échos d’un chahut d’enfants, rayons primesautiers. L’insolence est dehors, c’est le printemps dans se splendeur et ta fenêtre. Tout est là sauf toi : il faudrait être là-bas quand tu es ici.

Mais enfin ton père te l’avait bien dit et ça te paraît évident, à présent. Tu as pris un risque inconsidéré que tu as partagé avec tous ces gens qui aurais pu mourir sur ton passage. C’est la naïveté bonhomme de ton adolescence égocentrée qui, par chance, a épargné les voisins, les enfants des voisins. Les chiens des voisins. Et leurs regards à tous sur toi et ton père; surtout sur ton père, s’il y avait eu un accident ? Pourquoi leur as-tu fait ça, à tes parents ? Que te manque-t-il ? Pour qui te prends-tu ? Que t’ont-ils fait ? Quand vas-tu arrêter tes bêtises et te décider à grandir ?

Ce sont à peu près ces termes, et puis aussi que tu resteras enfermé tout l’après-midi quand tes copains seront dehors, tes copains à qui il ne viendrait pas à l’esprit de conduire la voiture de leur père à quinze ans, même doucement, dans les allées de la copropriété. Et peu lui importe à ton père furieux, humilié, sous le choc, qu’un tel se soit vu accorder par son père à lui l’autorisation de faire une ou deux manœuvres. Il s’agit d’une toute petite voiture, croit-on nécessaire de te préciser. Tu ne vois pas le rapport, tu conduirais n’importe quel type de voiture, la berline de ton père n’a rien d’exceptionnel. D’ailleurs, il aurait suffi de ne pas commencer à t’apprendre. Mais s’il t’a appris, entends-tu à présent, c’est qu’il te faisait confiance.

On ne l’y reprendra plus.

T’as pleuré devant ton père et ça ne t’était pas arrivé depuis un paquet d’années. C’était la fureur du flagrant délit et ses hurlements qui résonnaient contre les murs de la résidence, ça a dû s’entendre, il t’a bien semblé qu’on vous regardait par les fenêtres. Il y a eu ton copain, sur la coursive, tu l’as aperçu mais tu as tout de suite baissé les yeux, tu espères qu’il est rentré chez lui. Ton père a donné de la voix, il n’en revenait pas mais il a bien fallu qu’il se rende à l’évidence : c’était bien sa voiture qui bougeait sur le grand parking et celui qui la faisait avancer par à-coups, la faute à un point de balancier encore mal maîtrisé, c’était toi. Stupeur. Il t’a saisi par le bras et t’a intimé l’ordre de ne plus bouger de là le temps qu’il range sa chère berline que, par bonheur, tu n’avais pas eu le temps d’amocher. Tu aurais pu aussi ne pas l’amocher mais tu t’abstiens de nuancer, pour de vrai tu as peur de ton père, là. Il a rangé la voiture, t’a repris par le bras, t’a trainé comme ça jusqu’à chez vous, hurlant tout du long. Il t’aurait peut-être même trainé par les cheveux si tu les avais eus longs ; mais il n’a jamais accepté. Tu penses qu’il a eu peur pour sa voiture, tu feins de ne pas comprendre qu’il a aussi eu peur pour toi et pour les autres. Il t’a soufflé dans les bronches, ça t’a fait mal et ça résonne encore. Alors tu pleures à nouveau, un peu.

Les minutes passent et tardent à faire une heure. La vie t’appelle et tes copains aussi à qui tu réponds que, non, tu ne sortiras pas. Au fond de toi, comme tu es un garçon intelligent, tu sais que tu ne l’as pas volée, ton assignation à résidence.

Tu t’es enfermé dans la salle de bains, t’avais honte, de toi parce que tu t’es fait prendre et parce qu’il y a un fond de vérité dans le sermon brûlant de ton père. Tu as eu honte aussi de lui et de vous deux, vieux couple à la dérive. Tu as été le meilleur pote de ton père. Il a été ton semblable. C’était hier. Il t’a élevé pour que tu lui ressembles mais ça c’était avant. Ca a duré tout ce que ça a pu, l’enfance. Vous vous aimiez tellement, le père et le fils, vous n’aviez que vous-mêmes. Vous vous connaissiez par cœur et passiez votre temps ensemble. On vous l’aura dit, ça que vous vous ressembliez ! C’était pris comme un compliment pour l’un et pour l’autre, on ne pouvait pas vous faire davantage plaisir. Et puis c’était écrit, même si ton père a mis du temps à l’accepter : un jour, tu t’es mis en tête de ne plus complètement lui ressembler.

T’as pas voulu sortir de ta salle de bains, ton père a d’abord dit tant mieux, qu’au moins tu n’irais pas conduire sa voiture tant que tu resterais là, il ne lâchait plus le morceau. Il pensait toujours à sa bagnole, ça t’a fait de la peine. Ca t’a vexé alors tu as arrêté pleuré et que tu n’as plus rien dit, à dessein hein, pour faire planer un doute, mais ce que tu es lâche ! Ton père a fini par vouloir te voir de nouveau, ça l’intriguait ce silence et puis ça l’a franchement énervé. Il t’a demandé d’ouvrir la porte puis te l’a ordonné, en ces termes qui l’ont fait décidément de moins en moins te ressembler : « je t’ordonne »....avant, il ne t’ordonnait jamais. Tu n’as pas voulu ouvrir cette foutue porte. Ouvre Bon Dieu, toujours rien. Ce n’était pas très fair play mais tu es était tellement perdu et, à ton âge, on a le goût du drame.

Enfin ton père n’y a pas trop cru, il savait que t’étais bien vivant, c’est ton père, merde, il a dû sentir ton souffle, ta respiration, ton odeur, alors, comme il était du reste à bout de nerfs et d’arguments, il t’a dit « très bien ». « Très bien », il a répété, parce qu’il réfléchissait tout de même aux mots qu’il fallait employer – ce n’est pas tous les jours qu’une amitié de toujours se fracasse à jamais. Très bien, reste dans ta salle de bain : tu es puni, tu restes à la maison toute la journée. Ton père a décâblé la télévision et l’ordinateur, il a mis ta console de jeux sous clé et il est parti.

T’es sorti de ta salle de bains, ton père était vraiment parti, tu étais véritablement enfermé dans l’appartement. Tu as tourné en rond dans ce chez toi qui avait soudain un air de chez lui, tu as maudit ton père et tu t’es maudit ; à y être, t’as maudit la Terre entière et tu as été très grossier, surtout quand tu as compris que ta console de jeux était dans l’armoire fermée à clé. Coups de pied et désespoir.

Les copains qui ont appelé sont ceux qui ont su pour la voiture et qui ont vite compris que tu ne sortirais pas. Il y a eu aussi ceux qui n’étaient pas au courant. Tu n’avais pas vraiment le cœur à ça mais tu leur as raconté quand même et leur as annoncé à eux aussi que tu ne sortirais pas. Le printemps, les filles, les clopes. Le dimanche. Tu as attendu que le temps passe, il est passé tout doucement.

Il est seize heures. Tu essaies de lire, tu veux faire le type bien. Mais que cherches-tu, la miséricorde ? La concentration te manque, il y a le bruit des feuilles dehors, toute cette lumière et, tiens, tu t’en rends compte encore, ton cœur qui bat et qui ne se satisfera pas d’une page de lecture.

Tu t’embêtes. Tu tempêtes.

C’est un élan, un coup de sang. A y être...Refusant d’y penser davantage et parce que tu y as trop pensé, tu ouvres la lourde porte-fenêtre et tu enjambes le garde-fou de la terrasse. Il s’agit de deux étages, tu es sportif, tu es jeune et en colère alors tu n’hésites pas plus d’une seconde, tu as déjà sauté. Tu te réceptionnes comme il fallait le faire : le terrain pentu facilite ton chef d’œuvre d’évasion que tu conclus d’une roulade avant peu orthodoxe, mais enfin tu es en vie et doublement en vie. Tu es dehors, dans la lumière, tu es dans la vie. Tu descends vers les caves et tes mains tremblent un peu : c’est sans doute la bêtise de trop. Tu refuses d’y penser davantage, tu saisis ton vélo et te voilà à remonter les allées de la copropriété. Les voisins que tu croises sont surpris de te voir là, c’est en tout cas ce qui te semble. Du haut de tes quinze ans et de ta mégalomanie, tu penses qu’un adolescent qui se fait punir par son père pour avoir conduit sa voiture intéresse tous les copropriétaires de la silencieuse résidence. Parce que tu penses qu’ils te regardent tous, tu ne leur prêtes aucune attention. Tu n’es pas loin de les traiter de bourgeois.

Ca commence par une montée mais ça t’est bien égal, tu es frais, tu es tout neuf et, surtout, tu as les nerfs. Mais tu n’as pas encore mouillé le maillot. Tu montes car il faut bien sortir de la propriété. Tu le fais en danseuse, un peu pour faire comme les vrais, c’est ta répétition générale, tu t’imagines un peu sur le Tour avec la foule qui s’écarte au dernier moment et les porteurs de bidon. T’es bidon mais ça t’es bien égal.

Tu poses le pied à terre pour sortir de la propriété, ça compromet ton plaisir mais il faut bien marquer le début de l’étape. Dans la propriété, tu t’échauffais, c’était à vide. Comme tes tout petits muscles sont chauds, tu bois un coup, un bon grand coup, c’est de la grenadine de la veille, elle est chaude mais tu la bois faute de mieux et comme tu n’en bois jamais, de la grenadine, ça donne un petit côté boisson vitaminée. C’est ton pot belge. Et puis va, ils ont tous avoué. Tu inspires et deux voitures en profitent pour passer, tu inspires encore, tu expires longuement, tu poses tes mains sur le guidon après avoir fait craquer leurs os. Tu claques tes grands panards d’adolescent sur les pédales de ton engin comme si elles étaient munies de cale-pieds, tu crois entendre le clic et tu t’élances.

Il te faut monter vers la grande route et ce n’est pas une mince affaire : c’est d’abord une petite rue très pentue, ce sont des vieux pavés qui te rappellent la télévision. C’est Roubaix. Tu montes et comme tu es au taquet, tu grimpes ! Tu t’es mal échauffé, tu ne t’es pas échauffé du tout. Tu consommes une partie de ton potentiel de jeune cycliste fantasmatique dans cette toute première ascension, tu t’en fous car tu es fantastique, c’est le Ventoux, tu viens à peine de démarrer et te voilà déjà en nage. Tu attrapes le bidon, là t’es vraiment bidon, tu le vides et tu n’es pas loin de le balancer dans le caniveau. Mais comme personne n’ira te le ramasser, tu le remets dans son fourreau et tu montes ton col.

Te voilà sur la grande route mais ce n’est plus le moment de plaisanter. Pour de vrai, c’est la partie pénible, on ne joue plus. On oublie les photographes, les motards, les équipiers ; on oublie même son père et les incidents : on essaie simplement de ne pas se faire faucher. Tu ne plaisantes pas avec cela car la vie est courte et qu’ils te font franchement peur à rouler si vite. Et toi sur ton petit vélo. Et toi sur ton 26 pouces, suceur de pouces va, tu ne fais pas le malin. Tu as les deux mains sur le guidon et tu serres les fesses. Ton père, c’est rien à côté des bagnoles à quatre-vingt-dix.

Tu ne penses plus à la voiture de ton père et si tu y pensais, tu rirais bien : le danger, la vie, l’opium, c’est maintenant, là, sur la grande route. Tu penses même que c’est une nationale. Ton père ne t’a jamais défendu d’y rouler, c’est pourtant cent fois plus dangereux qu’essayer de conduire sa voiture dans les allées de la copropriété. Tes os, tu les rompras plus vraisemblablement dans le fossé de la grande route ou sous les roues d’une voiture, qui sait, celle de ton père ? Pourtant, ça t’est autorisé. Si tu y pensais encore, tu te diras que, finalement, ton père a peut-être eu peur surtout pour sa voiture. Mais tu n’y penses pas.

Tu n’y penses pas parce que tu n’as pas le temps et qu’on a beau dire, tu n’es pas un inconscient. Tu tiens à ta peau ! Tu aimes la vie ! Les voitures te dépassent, certaines se rabattent juste devant ton nez, on dirait qu’ils le font exprès, tu jures un peu, serres ta droite et tu es dans ton droit.

Tu finis par abandonner la départementale pour tourner dans le lotissement. Le film reprend et là tu fonces, pour de vrai, tu te paies une de ces accélérations ! Le coup de pédale auquel ils ne s’attendaient pas : tu l’as bien déposé, ton peloton. Puisqu’il est question de secondes – qui sait, de centièmes - tu frôles les trottoirs. Tu évites de peu un chien, tu brûles un stop. T’es bouillant. Le sifflement de tes roues fait aboyer les cabots les uns après les autres derrières les grands portails mais ça tu t’en fous bien, c’est un peu d’adrénaline en plus : qu’ils sortent tant qu’ils voudront, ils ne te rattraperont pas. Sans le savoir, tu risques ta vie même dans ce lotissement sans âme. Ton attention s’est relâchée, ce n’est plus l’oppression des voitures sur la grande route alors tu files au milieu : si une voiture devait arriver de nulle part, même à faible allure, le type qui rentre des courses, la maman qui revient de la crèche, des livreurs qui ne trouvent pas la rue Machin – ton père qui rentre pour te serrer dans ses bras – dans tous les cas un véhicule qui débouche et toi qui grilles tes calories et les priorités à la chaine : ce serait la mort. La petite mort toute minable loin des caméras. L’épisode de la voiture, celle de ton père, celle qui n’a tué personne, cet épisode ne compterait plus.

Tu en sors indemne, tu ne connais pas ta chance. Et te voilà Rue de l’Eglise.

La Rue de l’Eglise, c’est ta dope, c’est ton fun, c’est pour toi. La rue de l’Eglise descend à pic. Elle se descend pareil. Elle est dangereuse, il y aurait bien moyen de se tuer mais là, au moins, tu t’en rends compte. Des gamins de ton âge se sont probablement déjà tués dans cette rue, en tout cas tu le rêves. Tu ne leur en veux pas : ils ont tenté leur chance. Ils ont voulu jouer, ils ont perdu. C’est un peu ça, la philosophie de vie que tu te verrais bien adopter. Il faut la voir, la rue de l’Eglise, et quand on la voit, on baisse les yeux parce qu’elle fait peur – et tout simplement parce qu’elle descend. On la dirait faite pour la berzingue. Du coup ils y ont mis une église et dans le petit cimetière derrière ce ne sont que des enfants et des adolescents à deux roues, un jour de chaussée glissante, un jour sans vigilance, un jour où ils n’auraient pas dû. Ils n’avaient peut-être pas ton niveau ni ton savoir faire. On peut parler de style. Il y a des trucs comme ça qui ne s’expliquent pas. La Rue de l’Église ne se refuse pas.

Elle est à sens unique et par endroits encore pavée alors ça secoue fort et d’un coup ça s’apaise sur le bitume, puis de nouveau les pavés qui tapent sous les roues et de nouveau le bitume, c’est un peu bizarre d’avoir bitumé la rue de l’Eglise par intermittences. Ils pensaient peut-être que les adolescents rouleraient moins vite sur un revêtement alternatif. C’est raté : toi, en tout cas, puisque telle est ta philosophie, celle que tu vends aux copains et qui plait aux filles, toi, la rue de l’Eglise, tu la consommes à vitesse constante. Mais alors ce ne sont pas du tout les mêmes sensations, le bitume et le pavé. C’est Paris et Roubaix dans la même descente. Justement : on ne peut que descendre dans cette rue à sens unique et, depuis que tu as découvert que tu descendais plus vite que les voitures, à cause des virages et des cassis, la rue de l’Eglise, tu la descends en roue libre. Tu racontes à tes amis que « ça se passe en général bien », c’est-à-dire que ça s’est toujours bien passé jusqu’à présent. Et puis merde : tu fonces.

L’église est déjà en vue. Tu vas déjà trop vite au moment d’attaquer ton premier virage. Tu freines au dernier moment, ton genou frôle les pavés. D’autres que toi s’y casseraient les dents, la gueule, les os, d’autres que toi mais pas toi. Tu prends ton pied et de la vitesse encore en sortant du virage. Pavés, bitume, pavé et encore bitume. A quelle vitesse peux-tu bien descendre ? Il faudrait acheter un compteur mais tes yeux ne pourront pas être à la fois sur le compteur et sur la route. Et à cette vitesse là, mon gars, ça se joue au centième. Tu dévales et deux cents mètres en contrebas, deux solutions s’offrent à toi : le passage souterrain pour les piétons, ou bien continuer par la route. En empruntant le souterrain, là, sur ta droite, tu résous le problème du train mais tu prends aussi deux risques majeurs. Le premier est relativement maîtrisable : c’est te prendre un gadin. Le deuxième ne dépend pas que de toi : c’est te prendre un piéton. En général, donc, tu choisis de continuer par la route, soit que tu as déjà trop accéléré pour risquer de virer vers la rampe étroite du souterrain, soit au contraire que tu ne vas encore assez vite pour freiner déjà. Et puis les trains ne sont pas si fréquents. Le premier a beau menacer de cacher un deuxième, il ne passe pas si souvent. Tu continues aujourd’hui encore par la route. Tu accélères, tu accélères encore, les pavés mitraillent tes roues, tes bras commencent à trembler et à faire mal, c’est bon. Tu plisses les yeux, tu serres les fesses, tu contractes les cuisses, tu ne devrais pas ouvrir la bouche à cause des insectes mais tu ne peux pas t’en empêcher, alors tu cries, juste pour le plaisir ou peut-être pour conjurer, t’es con, tu jures. En même temps tu pries très fort pour que les barrières du passage ferroviaire ne s’abaissent pas, « en général ça passe ». Ca passe aujourd’hui encore : ta bécane fait un furieux bruit mécanique en coupant la voie, ton corps se prend huit décharges que tu prends soin de compter, pourtant ça va vite. Disons que tu sais qu’il y en a huit. Ta vitesse a à peine diminué sous l’effet orthogonal des rails.

Et puis à la sortie du passage à niveau, c’est le deuxième virage.
Là tu n’as pas le choix, c’est une question de vie ou de mort et tu connais la réponse : il faut freiner sinon tu ne vires pas. Néanmoins, tu t’y prends au dernier moment sans quoi tu n’es plus à pleine vitesse pour couper la voie de chemin de fer juste avant, et ça c’est presque tricher. Autant rester enfermé chez soi. Alors tu serres ton câble au dernier moment, quelques secondes après le passage à niveau, c’est moins deux tirant vers moins une, tu mets le pied et même les deux. Coup d’épaule, coupe de guidon, les fesses à gauche, les genoux vers la droite, en général ça passe. Ca passe encore une fois.

Et puis, après ce deuxième virage et la manœuvre ad hoc, par le jeu combiné de la pente qui s’adoucit petit à petit et le freinage soudain que tu as fait subir à ton engin, comme tu ne remets pas de coup de pédale, ta vitesse chute. Ca y est c’est du plat et tu te laisses porter, comme la Seine que tu vois deux cent mètres plus loin. La décélération est aussi violente que la vitesse a été soudaine. Tu passes devant les jolies maisons, les chiens ne prennent même pas le soin d’aboyer. Ta carlingue n’hurle plus : elle sifflote, elle profite, et puis on ne l’entend plus. Tu tournes à droite, tu longes le fleuve, tu fais quand même tourner un peu les roues sinon tu n’avances pas. Tu ne vas quand même pas tomber là ! Parfois, la culbute d’un dos d’âne suffit à te redonner un peu d’allure, si toutefois tu en manquais. Passée la barrière qui conduit le long de la promenade pédestre, à l’ombre, tantôt dans les sillons laissés par d’autres vélos, tantôt créant les tiens propres, tu te laisses aller à un sifflement. C’est la caresse oisive et nonchalante du promeneur après la jouissance de la descente à tombeau ouvert. Tu l’as méritée, cette promenade le long de la Seine. Tu es en vie.

Et puis tu laisses ton vélo finir son élan, tu l’abandonnes dans le talus, entre deux saules, en secret et à l’ombre. Ca fait bizarre à tes jambes de toucher le sol, tu es un peu engourdi par la vitesse puis la lenteur, ton corps trempé de sueur ne sait plus trop à quoi s’attendre. Qu’il se rassure : tu t’allonges dans des herbes hautes, il n’y a que la Seine devant toi et, sur l’autre rive, une grande maison bourgeoise fermée sauf à ta vue. Ton esprit s’y perd un peu, tu t’imagines y organiser une grande fête, tes copains, tes copines, une partie de football sur la pelouse taillée ras, tu penses à quand tu seras riche, tu ne te traite pas de bourgeois et puis tes pensées divaguent, la faute aux clapotis de la Seine qui s’exprime en dérisoires vaguelettes tapant le rebord de la rive, tu t’endors et bientôt, même toi, tu n’entends même plus la chamade continuer de battre dans ton cœur.

0

Vous aimerez aussi !

Du même auteur