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La prophétie des millénaires

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Le bruit des bouchons de champagne explosant les uns après les autres masqua le cri de surprise du jeune Murray, stagiaire à la NASA depuis à peine 3 jours. L’équipe d’observation était en effervescence dans tous les sens du terme. Elle fêtait l’anniversaire du chef Burns mais également l’heureuse nouvelle qui inquiétait chaque année ces fonctionnaires de l’ombre en période de crise, à savoir le renouvellement des crédits pour assurer les missions de surveillance des phénomènes spatiaux. Il fallut au jeune Murray, hurler dans les oreilles du chef Burns pour attirer son attention. Un morceau d’astéroïde connu pour passer tous les 1000 ans dans l’orbite de la terre s’était détaché. Il se dirigeait dangereusement et à grande vitesse vers un point d’impact qu’il fallait calculer dans les plus brefs délais. L’alerte fut lancée immédiatement. Les sirènes hurlantes de la salle dégrisèrent rapidement les ingénieurs qui se ruèrent vers leurs écrans afin de soumettre les données de positionnement de l’objet à la rude épreuve de leurs algorithmes. Pendant que les ordinateurs moulinaient, le chef Burns avait sorti du lit le Président des Etats Unis d’Amérique qui convoqua sa cellule de crise dans le célèbre bureau ovale de la Maison Blanche.

Le Père Galot profitait d’une douce après-midi de printemps dans le parc du Monastère de Chalais en Charente, méditant sur ses dernières aventures qui l’avaient amené sur les terres de Flandre Lys dans le Nord de la France. Son colistier dans la traque de Pierre, le jeune prêtre excommunié possédé par les forces du mal, le Professeur Maurier, chef d’établissement d’un hôpital psychiatrique en Isère, cherchait désespérément à le joindre. Un confrère et ami parisien souhaitait lui soumettre un cas très sibyllin de trouble dissociatif de l’identité. Un jeune garçon de 5 ans, taciturne, né à Figeac sur le lieu de villégiature de la famille, huitième enfant d’une lignée de 7 filles, d’une mère qui le mit au monde à 48 ans et qui malheureusement décéda juste après l’accouchement d’une septicémie, partageait son esprit avec un adulte parlant une langue incompréhensible. On sentait cependant une grande souffrance dans la voix et un besoin irrépressible et désespéré de se faire comprendre. Ce fut en toute fin de journée que le père Galot enfin décrocha.

Les scientifiques étaient formels, le bloc d’astéroïde fonçait littéralement vers l’archipel des Bermudes au large de la Floride, de Cuba et de l’Ile d’Hispaniola que se partageaient Haïti et la République Dominicaine. Un bulletin d’alerte fut envoyé aux gardes côtes et autorités locales en prévision de l’impact prévu à 16 heures. Il entraînerait probablement un raz de marée voire un tsunami selon sa puissance. Il restait 12 heures pour faire évacuer les zones sensibles. Le principe de précaution l’emportait malgré les nouvelles plutôt rassurantes qui laissaient entrevoir un espoir. En effet, le bloc s’amenuisait au fur et à mesure de sa pénétration. D’après les derniers calculs, il pouvait encore être éventuellement totalement désintégré avant d’avoir atteint le sol terrestre. Le chef Burns qui venait de féliciter le jeune Murray pour sa vigilance commençait à retrouver le sourire quand tomba sur les écrans une nouvelle alerte. Un risque majeur de tremblement de terre sur l’archipel des Bermudes venait d’être relevé par les sismogrammes de l’agence américaine de contrôle basée en Californie.

Le père Galot était l’un des derniers prêtres exorcistes en fonction. Les phénomènes paranormaux n’avaient plus de secrets pour lui. Le cas du jeune Jean François évoqué par le professeur Maurier lui parut immédiatement significatif d’un cas de possession par une entité prisonnière d’un secret ou d’une œuvre à achever. Il prit le train de 9h le lendemain matin pour un périple d’environ cinq heures. Ce qui lui laissait largement le temps de potasser l’histoire de Jean François Champollion, le découvreur grâce à la fameuse Pierre de Rosette, des hiéroglyphes, ces signes et pictogrammes qui ont permis de retracer presque 4000 années d’un pouvoir immuable, celui de Pharaon, de Narmer (Ménès) à Cléopâtre. Les détails troublants fournis sur l’environnement familial du jeune Jean François ainsi que son lieu de naissance rappelaient des similitudes avec l’histoire de Champollion. Pour le Père Galot, il ne pouvait s’agir de coïncidences. Le Vatican dans ses archives secrètes regorgeait d’incunables évoquant les conditions très particulières dans lesquelles la révélation des hiéroglyphes surgit dans l’esprit de Champollion. Son frère fut témoin de cette nuit agitée où Champollion lui-même, admit à demi-mots que l’au-delà l’avait traversé pour lui ouvrir les voies de la vérité. Sans que l’affaire ne s’ébruita trop déjà à l’époque, quelques égyptologues, soupçonnèrent Champollion de n’avoir dévoilé qu’une partie des secrets de sa découverte, voire d’avoir maquillé la vérité pour cacher ce que la langue des pharaons révélait, à savoir les clés de la porte du monde des vivants vers celui des dieux. Champollion était-il le premier être vivant à être passé de l’autre côté et détenait-il le terrible secret de la vie après la mort ?

Toutes les aiguilles des instruments de mesure s’affolaient. Le chef Burns ne savait plus où donner de la tête. Devait-il à nouveau alerter le Président sachant qu’il allait lui annoncer que l’astéroïde qui menaçait de faire exploser la planète, s’était finalement transformé en une pierre de 112.3 centimètres de hauteur sur 75.7 cm de largeur et à peine 28.4 cm d’épaisseur. Les dimensions exactes de la pierre de Rosette avait relevé ce scientifique passionné d’égyptologie, essuyant l’incrédulité de ses collègues puis le regard courroucé du chef Burns qui n’avait pas le cœur à l’étalage de culture dans ce contexte d’apocalypse avorté. Ce même collaborateur précisa ironiquement que le « caillou », terme qui agaça sérieusement son entourage, avait fini sa course dans l’Océan Atlantique, en plein milieu du célèbre triangle des Bermudes. Ce qui avait provoqué à la surface de l’eau une « mousse » pas plus épaisse que celle retrouvée dans les flûtes de champagne en début de soirée. Le plaisantin provocateur fut exhorté de sortir de la salle des opérations afin d’aller cuver ses derniers effluves d’éthanol. Tous les yeux pointèrent la carte pour constater effectivement un faisceau d’évènements convergents autour de cette zone si singulière qui alimentait depuis de nombreuses années des mythes et fantasmes relayés par des émissions de fin de soirée. Un triangle rubicond apparaissait de manière de plus en plus nette sur l’écran. Plus d’un million de kilomètres carrés de surfaces montaient progressivement en ébullition. Des brouillards épais couvraient toute la région mais surtout, une activité sismique sans précédent depuis la création de l’échelle de Richter en 1935, grouillait au fond de l’Océan avec un risque de plus en plus important d’éruption volcanique, la plaque tectonique étant extrêmement fragile dans la région.

Le professeur Maurier ne mit que quelques secondes pour entraîner le jeune Jean François dans un état hypnotique afin d’accéder à la partie du cerveau occupé par cet adulte à la voix rauque et aux propos inintelligibles. Le Père Galot sentit dès les premiers instants la présence du poltergeist. Le détecteur de radioactivité confirma son intuition. Il n’eut pas le temps de sortir son crucifix qu’une force invisible démoniaque le projeta sur le mur à plus de 30 centimètres du sol. La main invisible serrait le cou au niveau de la jugulaire, laissant peu de chance au prêtre de s’en sortir. C’était sans compter la réaction du professeur Maurier qui, bien qu’effrayé, porta secours à son ami en se ruant à l’aveugle sur la bête invisible à l’odeur pestilentielle. Grâce à l’assaut de son comparse, le père Galot réussit finalement à s’échapper de l’emprise du démon. Celui-ci, dans un dernier hurlement quitta la pièce en faisant exploser la fenêtre du bureau du jeune psychiatre parisien tétanisé depuis les premières secondes de la scène. Le calme revenu dans la pièce, le père Galot s’approcha de l’enfant pour interroger le Jean François adulte qui, il souhaitait le vérifier, devait fort probablement être le fameux Jean François Champollion. Il ne fut pas déçu, l’esprit de Champollion occupait celui de ce jeune enfant. Il parlait exclusivement en égyptien ancien, cette langue chamito-sémitique de l’Egypte Antique. Le Père Galot, avec ses notions linguistiques parvint à convaincre Champollion de s’exprimer en copte, langue qu’il maîtrisait davantage de par son cursus de séminariste. Le découvreur des hiéroglyphes s’apprêtait à lui dévoiler son terrible secret.

La situation devenait catastrophique. Le chef Burns décida de détourner tous les avions et les bateaux de la zone. Cette fois-ci, le Président lui-même l’appela pour qu’on le tienne informé heure par heure de l’évolution des évènements. Le pauvre responsable de cet observatoire de l’espace se prit une soufflante dantesque par sa plus haute autorité pour des phénomènes en pleine mer. C’était juste impensable et ubuesque, mais il avait été nommé pour gérer la crise. Le téléphone à peine raccroché, il hurla à son tour sur ses subalternes époustouflés par la véhémence des propos, ce qui lui fit d’ailleurs beaucoup de bien. Plus aucun signal ne provenait de la zone du triangle des Bermudes qui n’avait jamais si bien porté son nom au regard du tracé sur la carte des phénomènes. D’aucuns en profiteraient pour constater la situation comme un élément de preuve désormais irréfutable de son existence. Le chef Burns retournait dans ses quartiers quand le jeune Murray s’avança livide pour faire part de sa découverte. Une montagne s’élevait du fond de l’océan vers la surface à une vitesse qu’il estimait à 5 cm par seconde. Sachant que sur les lieux, la profondeur moyenne était d’environ 2000 mètres, la montagne atteindrait la surface de la mer dans un peu plus de 10 heures. Ce qui inquiétait fortement le stagiaire, c’était que le brouillard montait de plus en plus vite, il s’épaississait et s’avérait être extrêmement toxique. Il s’approchait maintenant dangereusement des côtes et commençait à envahir les terres. L’angoisse monta à son paroxysme quand des appels effrayés des autorités côtières révélèrent la multiplication de cas de combustion spontanée des habitants empêtrés dans les brumes acides. Des messages d’alerte furent envoyés pour inviter les gens à se calfeutrer rapidement dans leurs maisons. La panique s’instaurait progressivement dans les rues, et ce d’autant plus que des hurlements fantomatiques envahirent les villes côtières. Une ambiance apocalyptique plomba les habitants qui se retrouvèrent tapis dans leurs caves ou cagibis avec leurs lampes de poches allumées afin de tromper leur frayeur de plus en plus marquée aux sons des hurlements d’êtres invisibles et des sifflements de corps disparaissant dans leur combustion. Toutes les villes côtières sombrèrent les unes après les autres dans les ténèbres.

C’était en 1370 avant JC que le Pharaon Aménophis IV prit le pouvoir. Il devint Akhénaton, le pharaon mystique qui réussit la terrible prouesse de provoquer la colère des dieux égyptiens. Les pharaons successifs, en tant que représentants des dieux sur terre, leur vouaient un culte infaillible. Ils se présentaient comme leurs garants et leurs protecteurs sur terre. En échange, les dieux leur offraient les voies de l’immortalité en les amenant à bord d’une barque vers le monde céleste. Champollion fut choisi pour être le messager d’une terrible prophétie dans le monde des vivants maintenant que les pharaons n’existaient plus. Quand Akhénaton fit honorer le dieu unique Aton, au mépris des dieux millénaires de l’Egypte Ancienne, ce fut sans compter la magie noire des prêtres d’Amon qui pacsèrent avec le Malin. Ce fut donc sous influence maléfique qu’Osiris, détenant le secret de la porte de la vie vers la mort et Horus, son fils, mais surtout le dieu des espaces célestes, mirent en commun leur savoir et leurs dons pour provoquer un incident intersidéral qui détruirait le monde en ouvrant la porte des ténèbres à une date que seule Isis, sœur et épouse d’Osiris connaissait. Les dieux égyptiens dévoilèrent à Champollion la terrible prophétie pour déjouer le Malin qui avait manipulé les prêtres thébains pour les utiliser contre leur gré. C’était désormais au Père Galot d’agir pour éviter le pire. Par où devait-il commencer, et surtout où chercher le moyen de parer au triste sort du monde si la prophétie devait se réaliser ? Pauvre consolation, le jeune Jean François redeviendra quant à lui un enfant normal, Champollion avait délivré son secret, celui que les dieux lui avaient confié. Il pouvait désormais s’en aller en paix vers le monde céleste.

La situation s’aggravait dans les Caraïbes et l’épais brouillard apportant les ténèbres progressait vers les terres intérieures. Des armées d’ombres et de zombies sortaient des sols humides et marécageux pour rejoindre les hordes d’hurlements et les vents glaciaux qui sévissaient dans les villes haïtiennes, dominicaines, cubaines et américaines. Des crises de panique indomptables entraînèrent des meurtres en cascade. Les gens ne faisant plus la part des choses entre les vivants, les morts et les morts-vivants, abattaient froidement tout inconnu sans aucune sommation. Les débordements n’étaient plus maîtrisables, aussi les autorités préférèrent sécuriser les abords de la zone infectée par les brumes mortifères plutôt que de les pénétrer pour sauver ce qu’il était encore possible de sauver. Le Chef Burns s’était enfermé dans son bureau pour pleurer dans l’intimité de son impuissance. Les évènements étaient inexplicables. Toute la science accumulée dans les cerveaux érudits du centre d’observation spatiale s’avérait tellement inutile en l’espèce. La folie, les peurs, la haine s’exprimaient dans leurs formes les plus viles. Sous haute protection dans leur bunker, les membres de l’équipe du chef Burns assistaient désarmés au théâtre du monstrueux carnage provoqué par ces gaz délirants et hallucinogènes. Les hommes devenus fous à lier s’entretuaient en masse. Le sang coulait à flots dans les caniveaux des villes côtières et portuaires. Des cadavres jonchaient les rues à la merci des chiens errants faméliques et des rats affamés qui déchiquetaient les chairs.

Le Père Galot quitta le cabinet du psychiatre parisien et son jeune patient avec la boule au ventre. Le professeur Maurier tenta de s’enquérir de son état de santé. Mais le père Galot fit volte-face et courut jusqu’à l’entrée de l’immeuble. Il monta les marches quatre par quatre. A bout de souffle sur le palier du cabinet, il frappa violemment à la porte. Une impression étrange le tiraillait depuis qu’il avait quitté le jeune enfant. Il bouscula le psychiatre déboussolé qui montrait du doigt effrayé la porte de son bureau. Le père Galot ne fut pas étonné de voir le jeune Jean François en lévitation, les yeux exorbités, vomissant et crachant du liquide vert ainsi que des vers de terre qui grouillaient sur le sol souillé de liquides visqueux et pestilentiels. Il sortit son crucifix et dans un ultime effort surhumain, il parvint une nouvelle fois à extraire le Malin du corps toujours en transes du jeune enfant qui retomba lourdement sur le sol. Champollion avait repris également le chemin du corps de l’enfant. Il était horrifié, la porte du monde des vivants vers les morts était fermée car celle des ténèbres s’était ouverte. Les esprits les plus vils damnés aux supplices de l’enfer réapparaissaient et les morts cherchaient refuge dans les corps des vivants pour éviter d’être aspirés dans les entrailles de Lucifer. Il n’y avait plus aucun doute possible, la prophétie des millénaires était en train de s’exécuter.

L’instant était spectaculaire, la pointe de la montagne avait atteint le sommet des profondeurs du triangle des Bermudes. L’équipe du chef Burns observait la scène solennellement. Elle s’appellera du nom de son découvreur, la montagne Murray se dit intérieurement le chef Burns. C’était un stagiaire, il pourrait l’appeler de son propre nom, personne n’objecterait, c’était lui le chef. Son regard fixait la montagne quand il tressaillit. Il n’en croyait pas ses yeux. Il demanda à son équipe de zoomer la cime de la montagne. Ses cheveux se dressèrent, des frissons parcoururent son échine. Il en était certain, il s’agissait du fameux bloc d’astéroïde tombé la nuit précédente. Celui-ci trônait effectivement en haut de la montagne comme une stèle ou une oriflamme marquant son territoire. Elle brillait tellement qu’on aurait dit qu’elle était enflammée. Ce que son voisin, l’égyptologue en herbe confirma par un acquiescement de tête étant incapable de sortir le moindre mot. Il fut en effet ce jour-là le seul à comprendre qu’il ne s’agissait pas d’une montagne mais bien d’une pyramide sorti des profondeurs de l’océan.

Le Père Galot était effrayé. Une porte des ténèbres s’était ouverte quelque part dans le monde. Elle empêchait les morts de rejoindre les dieux pour une paix éternelle. Elle allait apporter son lot de fléaux sur la terre et fort probablement entraîner sa destruction par l’envahissement des forces du mal. La prophétie explicitait le processus, l’arrivée via un astéroïde de la porte des ténèbres qui fermera la porte du monde des vivants vers le monde des morts, mais ne disait ni le lieu ni le moment. Le jeune patient reprenait ses esprits, son visage lumineux reflétait une aura divine. Un cercle doré entoura son corps frêle qui s’éleva à nouveau du sol. Une musique enchanteresse dont il était impossible de déterminer la provenance arriva aux oreilles des profanes qui se laissèrent emporter par la douceur de l’instant. Les contours majestueux d’une femme aux formes divines sortirent par magie du cercle au rythme d’une mélodie hypnotique de plus en plus prégnante dans les esprits. Tous les témoins de la scène se prosternèrent naturellement devant cette femme charismatique et translucide. Seul le Père Galot comprit, les larmes aux yeux, qu’ils se trouvaient face à la superbe Isis, épouse d’Osiris et mère d’Horus, venue à la rescousse des hommes, là où son mari avait échoué. Elle prit le jeune enfant dans ses bras avec une telle tendresse que ni le père Galot, ni les deux professeurs n’eurent le temps de réagir avant de les voir disparaître dans le cercle doré qui devait être une porte du temps.

L’effet de surprise passé de la découverte du bloc d’astéroïde, le chef Burns devait mettre en place un plan d’actions pour circonscrire les conséquences de l’élévation de la montagne et la propagation sur les terres des gaz meurtriers. Il était impossible d’approcher la zone tant la purée de pois était épaisse. Il ne fallait pas non plus exposer les sauveteurs aux inhalations des effluves toxiques. Il réfléchissait aux moyens d’atteindre en toute sécurité les lieux quand l’inimaginable se produisit. Tout ce qui s’en suivrait resterait dans le secret des quelques hommes et femmes témoins du phénomène, de toute façon, personne ne les croirait. En moins d’une seconde, toutes les batteries électriques du bâtiment pourtant sous haute sécurité tombèrent en même temps. Toute l’équipe du chef Burns se retrouva brutalement dans l’obscurité. Un silence polaire remplit la salle. Seule la caméra zoomant le sommet de la montagne, comme voulant laisser une trace à ce moment hors du temps, continuait de fonctionner sur sa batterie de secours. Des secondes paraissant une éternité s’égrenèrent au seul son des soupirs de ces témoins malgré eux. La lumière revint presque aussi vite qu’elle n’avait disparu. Quand tous les écrans se rallumèrent, la surprise fut incommensurable. Les premières images apparurent sur le tableau central. Tout était revenu à la normale. Un ciel bleu magnifique avec le reflet du soleil sur la mer blanchissait l’horizon à des kilomètres à la ronde. La montagne avait disparu, comme d’ailleurs l’ensemble des données topographiques qui auraient pu permettre de la situer sur une carte.

Le père de Jean François ne put cacher son émotion. Il enlaça si fortement son enfant que la délégation diplomatique dut s’interposer avant qu’il ne l’étouffa. Des flashes crépitèrent pour immortaliser ces retrouvailles à l’aéroport Charles de Gaulle dans cette affaire de disparition pour le coup peu banale. En effet, personne ne pourra jamais expliquer l’apparition ce matin-là sur une plage de Floride à plus de 6000 km de chez lui d’un jeune français de 5 ans, retrouvé hagard, la tête hirsute, disparu une semaine auparavant en plein cœur de Paris suite à une séance d’hypnose avec deux professeurs de renommée en psychiatrie et un vieux prêtre exorciste proche de la retraite. Les interrogatoires ne donnèrent pas grand-chose si ce n’était qu’au final, l’enfant n’avait aucune séquelle, voire au contraire se montrait transformé au regard de ses proches. Il était passé d’un état de gamin taciturne à celui d’une vraie force de la nature avec des aptitudes et capacités à apprendre qui défrayaient les chroniques locales. Le Père Galot ironisait souvent malicieusement que cet enfant était béni des dieux. Les fins heureuses permettaient souvent de passer à autre chose plus rapidement, quelques qu’étaient les circonstances aussi énigmatiques soient-elles, qui entourèrent l’évènement.

La salle de visionnage était exigüe, seule une vingtaine de personnes triées sur le volet assisteraient à la projection. Le Père Galot et le Professeur Maurier en faisaient partie. Le Chef Burns n’eut pas de mal à remonter le fil de leur aventure parallèle en France lors des évènements de juillet dernier. L’enquête diligentée sur ces deux témoins spéciaux le rassura sur un point crucial, ils avaient autant intérêt que lui à ne laisser filtrer aucune information. La Presse américaine relata les évènements dramatiques sous le contrôle des agents secrets qui manipulèrent les rédactions des principaux magazines. Ils évoquèrent un état de catastrophe naturelle qui a entraîné la mort ou la disparition de plus de 5000 personnes. Les gaz toxiques et hallucinogènes qui ont émané d’une éruption volcanique souterraine, ne pouvant se produire selon les scientifiques au maximum qu’une fois tous les 4000 ans, avaient créé un mouvement de panique sans précédent. Les Autorités avaient sécurisé les lieux et une cellule psychologique prendrait en charge tous les individus qui souffriront du déni de réalité en demeurant dans les certitudes que les évènements vécus étaient réels et non le fruit de leur imagination. En effet, de nombreux habitants de la zone Caraïbes contestaient la version officielle et parlaient d’évènements surnaturels effrayants. Cela promettait de magnifiques chroniques pour les émissions de fin de soirée au moins pour les vingt prochaines années.

Le titre du documentaire que le chef Burns s’apprêtait à projeter était : la prophétie des millénaires ou la colère des dieux. Après une interview d’usage qui mettait en avant le chef Burns dans toute sa splendeur en introduction du reportage, il annonça enfin le caractère exceptionnel des images aux témoins privilégiés de la séance. La déception fut cependant très grande. D’abord aucun son, juste une image quasi figée d’un cercle doré faisant face à un cercle de feu dans un décor apocalyptique où brouillards et projections de laves brouillaient davantage la perception de l’évènement qu’ils ne venaient l’éclairer. Puis d’un coup, comme une explosion de feu, la caméra filma ce qui ressemblait à la fusion des deux cercles qui disparurent presque aussi vite qu’ils n’étaient apparus. Un détail troubla cependant le regard vif du Père Galot. Un léger filet blanc remontant vers le ciel en arrière-plan laissait envisager une hypothèse qu’il ne confierait plus tard qu’au professeur Maurier. Il craignait que la porte des ténèbres n’ait été détruite, Isis n’ayant juste réussi qu’à la refermer pour que les morts partent à nouveau en paix vers le monde céleste. Le sort de la colère des dieux n’était peut-être pas complètement détruit. La force de la magie noire des prêtres égyptiens qui pacsèrent avec le Malin pour ensorceler les dieux pèsera à tout jamais sur la vie des hommes. Le père Galot espérait se tromper, mais il n’était pas né le jour où le Mal serait vaincu...
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une œuvre forte et puissante, réglée au millimètre qui saisit son lecteur et ne le lâche que partiellement à la fin ! Bravo! Cela ferait un excellent scénario de film !
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Pensées Légitimes · il y a
merci pour ce commentaire enthousiaste et encourageant dans l'exercice exigeant de l'écriture, pour le scenario de film, j'avais eu cette remarque aussi pour Rattus Horribilis, l'approche de deux histoires parallèles convergeant au moment du dénouement est leur point commun.
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Osolaris · il y a
Récit, dense, qui mélange dans une tempête d'idées mythes, sciences et religion ! voyage garanti !!
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Pensées Légitimes · il y a
merci pour votre commentaire, j'ai pris beaucoup de plaisir à écrire cette histoire en jouant sur cette explosion de thèmes pour alimenter l'intrigue, je suis ravi que cela vous ait plu !
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Osolaris · il y a
Oui c'est foisonnant et l'on ressent cette "fermentation" intellectuelle...Bravo!
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