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La prison de velours

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Greg Lauert

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FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé

Les sièges étaient drapés de rouge, les murs également. L’écran était d’un blanc immaculé et bientôt vint le noir. Il se fit alors la réflexion que le cinéma était contraire à la vie. Le noir, l’obscurité, y sont synonymes de commencement, et c’est quand revient la lumière que tout est terminé.
Victor rentra la tête entre ses épaules, se cala un peu plus profondément dans son siège. Son avenir, ses quatre-vingt-treize prochaines minutes allaient être vouées à L’ange exterminateur de Buñuel.
La copie était griffée, un peu passée, un peu décevante. À l’orée du XXIème siècle, il prêtait toutefois allégeance au mysticisme cinéphile de la projection en 35 mm. Un relent de snobisme le tenait à l’écart des copies numériques. Il vénérait le bruit, le bourdonnement sourd produit par le projecteur.
Un homme corpulent entra peu après le lancement de la première bobine. Il s’installa un peu plus bas, en faisant bruisser les sacs plastiques qu’il transportait. En passant devant la lumière, il dévora une partie de l’écran, puis se laissa tomber dans son siège avec un profond soupir.
Quelque part sur la droite, une femme âgée qui avait conservé son manteau de laine se tortillait dans son siège et se raclait la gorge.
Victor vénérait peut-être la séance de cinéma, le velours rouge et le cinémascope, mais il savait également la dimension sociale et humaine du rituel cinématographique. Ses voisins allaient devoir trouver une position, caler leur respiration, se laisser absorber par l’objet, le film, l’œuvre. À ce petit jeu, la répétition avait valeur d’entraînement et Victor pouvait se targuer d’excellence. Il pouvait fusionner avec l’écran en une poignée de secondes, sombrer dans le septième art comme d’autres plongent dans l’hypnose.
Mais s’il maîtrisait parfaitement les préliminaires à la séance, cet instant où l’on s’abandonne langoureusement, les deux coudes majestueusement plantés dans les accoudoirs branlants, il n’avait jamais pu dominer le terme du rituel.
Il aimait les génériques de fin, mais se devait de les abandonner avant que la lumière ne se rallume. Personne ne pouvait, personne ne devait briser son cocon. Lui seul devait conserver ce pouvoir, cette propension souveraine à quitter le film, à s’extirper de la torpeur de la salle pour retrouver le vacarme de la rue. Et toutes ses tentatives étaient vaines et infructueuses. Comment pouvait-on décemment quitter une salle de cinéma ?
Il conservait à l’esprit l’image de Robert De Niro, fumeur d’opium pour Sergio Leone. Il essayait de se représenter le moment où De Niro devrait quitter son coma, se lever, déserter sa couche et retrouver la contenance lui permettant d’affronter le monde. Ce moment n’avait jamais été révélé, et Victor y voyait un signe, une affirmation de sa théorie. Comme le fumeur d’opium, il aurait voulu ne jamais avoir à se lever et à sortir.
Quatre-vingt-treize minutes plus tard, il dut toutefois laisser son siège se relever brusquement, comme le diable au sortir de la boîte. La vieille femme l’avait précédé. Elle se dirigeait vers la porte située à droite de l’écran. Celle-ci résista. La femme s’écarta et Victor tenta d’ouvrir à son tour. La porte noire à la vaste poignée chromée était visiblement condamnée.
Malgré l’obscurité persistante, le retardataire corpulent avait pu observer leur manège. Il prit donc le chemin inverse, essaya de sortir par l’entrée, de rebrousser chemin, sac et sachets sous les bras.
Il obtint le même résultat. Il fit donc place à Victor, qui fit lui-même place à la femme et tous essayèrent, tour à tour, avec une vigueur qui leur était propre, d’ouvrir ces satanées portes.
Ils murmuraient alors leur désarroi. Et la lumière fût, et avec elle, ils se sentaient en droit de parler, d’exprimer leur surprise et leur hébétude à pleine voix.
Les appliques qui baignaient à cet instant leurs visages d’une lumière crue les firent apparaître si différents. Victor fut terrifié par cette vision. La femme lui apparut plus vieille, plus ridée, plus petite, plus sèche qu’il ne l’aurait cru dans la pénombre. Et le gros homme devenait bonhomme luisant, gras, malhabile et écrasant. Sa seule corpulence poussait ses congénères à reculer d’un pas. Se trouver en présence de ces deux personnes, c’était comme découvrir un corps après l’amour, en sachant que l’on désirait plus l’acte que l’autre.
Victor se résignât à ne plus les dévisager. Cet instant de mal-être et d’inconfort, pendant lequel il était prisonnier d’une salle hors séance, devrait vite s’oublier. Il pensa qu’il faudrait qu’il lutte pour ne pas associer ce souvenir à celui du film de Luis Buñuel.
L’homme posa ses sachets et tenta de forcer la porte à double battant qui lui résistait effrontément. La femme alla se poster en contrebas de la cabine de projection et tenta d’interpeller le monde, la zone libre, d’une voix fluette et rauque ; une de ces voix de fumeur qui vous laisse imaginer une tumeur noirâtre à la naissance des cordes vocales.
Victor dévala la salle, suivant sa faible inclinaison jusqu’à la porte secondaire, la sortie de secours, leur première impulsion. Il dut vite se rendre à l’évidence, ils étaient enfermés là.
Était-ce une plaisanterie, un malheureux hasard ?
Après la surprise, l’heure était venue d’afficher son sang-froid. Victor, qui n’était ni une vieille femme, ni un vagabond transportant sa vie dans une poignée de sacs, se sentait investi de la voix de la raison.
« Ils se rendront compte du problème avant la prochaine séance. »
Il reprit donc place, dans un siège en bout d’allée, un de ces sièges qu’il désertait d’ordinaire parce qu’ils étaient trop proches des irritantes veilleuses bordant l’escalier. Il lui sembla que la salle était plus lumineuse que dans n’importe lequel de ses souvenirs. Il s’attarda sur un programme, abandonné entre deux sièges, un papier gras égaré çà et là. Il crut voir la queue d’un rat, filant entre deux sièges, du pop-corn fixé aux incisives.
Personne ne venait rompre le silence en tentant de forcer l’ouverture. Il ne percevait pas les cris de surprise attendus de l’autre côté de la porte.
Bientôt, la lumière déclina. Avec la pénombre vint une surprenante et déraisonnable angoisse. Victor avait souvent eu peur dans une salle de cinéma, comme on a peur dans un rêve, en sachant que c’est un rêve. Une peur raisonnée, qui serait sous peu balayée par le tumulte du monde. La crainte qu’il ressentait à cet instant était bien différente. C’était une terreur irraisonnée qui n’avait pas fait alliance salutaire avec l’espoir.
La projection reprit. Il s’agissait du même film et les trois spectateurs reprirent place. Il était évident qu’ils ne choisissaient plus leurs sièges par commodité, par habitude, mais par pure nécessité. Il fallait s’asseoir, attendre 93 minutes, en retenant son souffle.
À l’écran, les bourgeois mexicains sombraient dans la folie. Les spectateurs luttaient pour un soupçon de contrôle, prostrés au point d’altérer le rythme de leur respiration.
Victor s’égara, repensa à la dimension mystique de la salle de cinéma, son havre de paix, son église. Voilà ce que devaient ressentir les femmes et enfants d’une ville assiégée lorsqu’ils prenaient place dans l’église, leur dernier refuge, quelques minutes, quelques heures avant que la cité ne soit mise à sac. Ils découvraient le lieu avec des yeux totalement différents.
Il observa un temps ses compagnons d’infortune, immobiles comme des statues de cire. Il se risqua à penser au vernis de la civilisation qui s’écaillait à l’écran.
À la première seconde du générique de fin, il bondit de son siège, se rua comme un forcené vers la sortie, heurta la porte de l’épaule. Il fit le chemin retour et vit que ses deux acolytes chancelaient sur leurs jambes à l’heure de quitter leur place. Il lutta si fort contre la double porte d’entrée. Il frappa, tira, cria, pendant des minutes qui lui semblèrent des secondes.
Il aurait voulu ne pas se résoudre au vacarme. Dans le silence, cette double séance pouvait être un accident malheureux. Après cet esclandre, ses vociférations, ses coups, il aurait une réponse définitive. Si personne ne venait, alors l’incident n’était plus un accident. C’était un abandon pur et simple, pervers et dévastateur. Ils seraient les prisonniers du velours rouge, les bagnards du celluloïd.
Lorsque le film fut projeté pour la troisième fois, Victor resta debout un long moment. Sur sa gauche, il entendait l’homme corpulent pleurer. Il pouvait, dans la pénombre baignée de blanc, voir ses épaules se soulever au rythme des sanglots. Sur sa droite, la femme toussa et alluma une cigarette, puis une autre, puis une autre. Face au noir et blanc contrasté et agressif que leur renvoyait l’écran, la fumée avait des accents bleutés.
La troisième séance marqua l’heure des réflexions pratiques. Il faudrait boire, manger, pisser. L’angoisse avait jusque là bloqué tous les besoins. Il n’en serait pas toujours ainsi. Et pour chaque nécessité, Victor n’avait pas un embryon de solution.
De l’église assiégée, son esprit passa à l’image de survivants dans les décombres d’un tremblement de terre. Il songea à ces récits de reclus buvant leur urine, de désespérés réduits au cannibalisme. L’esprit humain a une tendance naturelle à la dramatisation. Peut-être le désespoir n’était-il pas encore assez grand pour permettre à Victor de considérer avec le sérieux nécessaire toutes ces angoisses.
Le véritable désespoir vint le frapper, entre la quatrième et cinquième rangée, aux alentours du second siège, quelque part entre la sixième et la septième séance.
Le film ne devait, en toute logique, être projeté que cinq fois dans la journée et il était près de quatre heures du matin. Il urina discrètement entre deux sièges au bout d’une allée. L’odeur qui envahissait le lieu lui suggéra qu’il n’était pas le premier à agir de la sorte.
Deux heures plus tôt, le gros homme avait vidé le contenu de ses sacs : revues, papiers, bouteilles vides. Il s’était empiffré de quelques biscuits, en avait donné une poignée à Victor, qui avait accepté d’un signe de tête. La vieille femme refusa. Elle fumait toujours. Peut-être aurait-elle été tentée d’accepter si elle n’avait plus de cigarettes. Peut-être se résignait-elle à se faner là, dans son manteau de laine, la respiration alourdie par la fumée et la poussière.
Victor n’eut plus de contact avec eux par la suite.
Il se mit en tête de haïr Buñuel et les surréalistes. La haine et la rancœur sont une forme de passion et aux heures sombres, toute passion paraît bonne à occuper l’esprit.
Un peu plus tard, il se prit à imaginer le lever du soleil, l’agitation naissante dans la rue bordant le cinéma. Les camions de livraison se succédaient sans doute. Leur sonnerie de recul venait assourdir les riverains qui, irrités, ouvraient leur fenêtre pour manifester leur mécontentement. Ils étaient heureux et si ignorants.
L’homme corpulent jouait nerveusement avec ses sacs. Il fredonnait un vieil air inconnu, les yeux toujours rivés sur le film. La femme était prodigieusement immobile. Victor ne percevait que le son rauque, légèrement sifflant et altéré de son souffle. Il l’observa une heure durant et ne vit pas l’once d’un mouvement.
À la dixième séance, lorsque la terreur avait fait place à la résignation et à la lassitude, lorsque l’heure des bilans et des colères était passée, Victor ferma les yeux.
Après 900 minutes de ce chien de Buñuel, de ses insupportables nantis tournés en dérision, après 900 minutes de torture au cinématographe, Victor s’endormit.
Il dormait assis, droit comme un écolier, le menton haut et la nuque ployée. Il savait, en cédant aux bras de Morphée, qu’il y perdrait le décompte du temps. Il se réveillerait pendant une scène ou l’autre de ce diable de film, sans savoir combien de séances avaient pu s’écouler. Il attendit donc, pour céder, que le temps lui parut une notion dérisoire.
Il s’éveilla sur l’image d’un agneau. Il avait dormi d’un sommeil sans rêve, épuisé par la peur et les sentiments successifs. Il aurait voulu être dans son lit, voir clignoter l’affichage digital de son réveil en tournant la tête.
Victor se trouvait dans une salle de cinéma puant l’urine et la sueur. Et dans le flux lumineux du projecteur, la poussière dansait devant ses yeux.
La vérité attendit quelques instants, une minute peut-être, avant de le frapper. La forme envahissante assise quelques rangées devant lui avait disparu. Sur sa droite, le siège de la vieille femme était vide. Étaient-ils couchés au sol, sur un tapis de fortune supposé accueillir leur sommeil désabusé ?
Victor, assourdi par L’ange exterminateur, attendit un peu avant de se lever pour mener la vérification de rigueur. Il parcourut la salle, de bas en haut, de haut en bas, de long en large, naviguant fébrilement entre les sièges relevés.
Il était seul. Ses deux compagnons de malheur avaient purement et simplement disparu.
Devant lui et derrière lui, les portes semblaient toujours closes. La projection se poursuivait inlassablement. Il aurait dû sentir l’espoir poindre entre ses côtes, au cœur même de son estomac. Il aurait dû marcher vers la sortie, gagné par un embryon de foi.
Il reprit place, dans un nouveau fauteuil et posa les yeux sur l’écran.

PRIX

Image de Été 2014
49

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Anne Marie Menras · il y a
Un cinéma comme prison, sans doute une référence au Château de Kafka. Le film qui passe et repasse sans fin, l'horreur...
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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Greg Lauert · il y a
Merci Loïca, même tardif, le commentaire fait plaisir. N'hésite pas à en lire d'autres. Demain l'aube et Whistle sont également dans une veine surréaliste.
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Utilisateur désactivé · il y a
j'ai juste adoré. l'ambiance est extra, le rythme aussi, c'est bien écrit fin bref, j'accorde un j'aime (en retard)
et passe voir mon fan art si tu veux http://short-edition.com/oeuvre/strips/une-lettre-de-sirius voila ;)

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Virginia Lou · il y a
Bravo pour ce thriller. J'avais l'impression d'être dans la 4eme dimension. J'ai adoré !
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Vdblinda · il y a
Mon vote pour ce thriller cinématographique. Ma partie préférée reste le début, jusqu'au générique.
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Fred Panassac · il y a
Texte bien flippant et cela m'a suffi pour l'aimer. Un vote (le n° 18) de la part d'une collègue finaliste (Femme vue d'avion)
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Roseline Villaumé · il y a
J'aime beaucoup cette nouvelle, très efficace pour moi. les mots vont à l'essentiel. Bravo!
Roseline

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Shawness Youngshkine · il y a
N°17 : ah du cinéma... Où au assiste à la projection de l'introspection de Victor qui se fait son propre film avec ses figurants pris sur le tas. Et ça comble bien toute la durée de la séance de "court-métrage textuel". Un éclairage vif avec de belles ombres portées par le récit. Merci :) Si vous pouvez passer jeter un œil à mes textes, je serais ravie d'avoir vos impressions.
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M. Iraje · il y a
Nouvelle séance réussie....Trouvé l'issue ! ----> Sorti par l'isoloir !
Sinon, après, y a " Après " ( Poèmes )...

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