La princesse à la babouche

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Il était une fois, une africaine blanche qui avait une passion. C'était dans ses gènes, héritage paternel, elle adorait raconter des histoires. Des histoires vraies, sa vie de pigeon voyageu  [+]

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Ce conte est vrai, ou du moins on peut le croire, car nous savons qu’il a débuté il y a mille ans et s’est achevé, par le plus pur des hasards, il y a deux années de cela. Je vais vous le narrer avec mes mots et mon imagination. En effet je n’ai pu recueillir que quelques bribes de cette belle histoire.
Il y a donc près de mille ans, vivait dans la vallée de l’Ourika, un pacha très riche et très puissant. Ses coffres regorgeaient de richesses, mais de tous ses trésors, il en était un qu'il chérissait de tout son cœur, sa fille unique Zaynab, un magnifique prénom qui signifie « bel arbre du désert aux fleurs parfumées » Pour une merveilleuse princesse ; elle avait le teint clair et rosé des peuples du haut Atlas, des cheveux aussi sombres que la nuit qui ondulaient jusqu'au creux de ses genoux et de grands yeux de biche aux reflets d'ambre. On disait que sa voix était aussi douce que la brise d'été, qu'elle chantait comme un rossignol et dansait divinement. Mais aussi que Zaynab était bonne, compatissante et généreuse pour tous ceux qui étaient sous la protection de son père le pacha.
Sa beauté était célèbre dans toute la vaste vallée sur laquelle son père régnait, mais aussi au-delà des montagnes, dans la ville impériale de Marrakech. Le sultan Youssef Ibn Tachfin, fondateur de la dynastie Almoravide qui régnait sur Marrakech et bien au-delà, entendit parler de la fille du pacha. Curieux de savoir si ce que tous lui racontaient était vrai, il décida de rendre visite à son ami le pacha qu'il connaissait bien. En effet, ils partageaient la même passion pour la chasse aux faucons.
Le sultan fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang et alors qu'il dînait avec son hôte, sous la tonnelle fleurie du jardin, il entendit un chant mélodieux. Le son était pur et envoûtant, le sultan dit alors à son ami le pacha :
«  Mon ami as-tu donc un oiseau magique qui chante dans ton jardin ? Jamais je n'ai entendu musique plus belle.
Très fier, le pacha répondit :
— Youssef Ibn Tachfin, mon ami, c'est la voix de ma fille que tu écoutes.
— Mon ami si ta fille est aussi belle que sa voix, elle doit être merveilleuse. Je voudrais la voir !
Le pacha savait qu’il lui était impossible de refuser quoique ce soit à son puissant voisin. Alors contraint, il accepta en demandant au sultan de rester en retrait, la coutume interdisant à tout homme de voir une jeune fille en âge de se marier. Le sultan n’ignorait pas que dans les tribus de l'Ourika et de l'Atlas en général, la tradition voulait que les filles choisissent leurs époux. Jamais un père n'aurait pu imposer un mariage forcé à l'une de ses filles. Dans la société tribale berbère, la femme était l'égale de l'homme.
Caché derrière un bouquet de bougainvilliers, le sultan put enfin voir la jeune fille qui possédait la voix d’un rossignol. Quand il découvrit la beauté unique de Zaynab, il en tomba aussitôt follement amoureux. Et il s'empressa de faire sa demande au pacha. Ravi, ce dernier accepta, mais seule Zaynab aurait le dernier mot. Pressé de ramener dans son palais celle qui en serait le bel ornement, le sultan demanda à son ami de parler à sa fille. Le pacha lui promit de le faire le soir même. Alors le sultan décida de s'installer dans le petit palais d'été qu'il possédait au bord du torrent qui portait le nom de la vallée : l'Ourika. Il était prêt à tout pour revoir le plus vite possible la belle Zaynab qui avait enflammé son cœur et ses sens. Il en avait oublié ses femmes qui l'attendaient patiemment dans leur gynécée, ainsi que ses nombreux enfants qui égayaient de leurs rires frais les immenses couloirs du palais.


Le cœur lourd à l'idée de perdre sa chère fille, le pacha lui parla le soir même. Zaynab écouta courtoisement son père. Elle avait toute confiance en lui. Depuis que sa mère était morte en couche, il s'était chargé lui-même de l'éducation de sa fille. Refusant de prendre d'autres épouses, il vivait pour le plaisir d'ouvrir l'esprit vif de Zaynab au savoir. Il avait fait d'elle une érudite, elle savait lire, écrire et parlait plusieurs langues. Le pacha au fond de lui savait que la destinée de sa fille était celle d'une reine. Elle en avait la beauté, mais plus important encore l'intelligence subtile.
La jeune fille lut dans le regard de son père ce qu'il ne lui disait pas. Elle comprit aussi que son éducation et son rang l'obligeait à faire un mariage princier, elle n'aurait su se contenter d'un seigneur ne pensant qu'à guerroyer ! Elle accepta donc de rencontrer le sultan. Quand ce dernier connut la réponse, ne tenant pas en place, il prévint le pacha qu'il se présenterait chez lui le soir même, afin de rencontrer celle qu'il considérait déjà comme sa reine, sa femme. Ses astrologues n'avaient lu que de bons présages dans les astres nocturnes. Il était plein de confiance.

Zaynab ayant accepté de recevoir Youssef Ibn Tachfin, la noble demeure de son père devint une vraie ruche. Les ordres fusaient et tous s'activaient. Le pacha fit préparer la belle tonnelle ombragée, on y étendit les plus beaux tapis de la vallée, et sur les katris de soie damassée, une multitude de coussins colorés qui invitaient au repos. Le marbre de la fontaine brillait, l'eau y cascadait en chantant, chargée de pétales de roses. La nuit tombait et des centaines de bougies parfumées furent allumées. La tonnelle ainsi illuminée paraissait sortie d'un conte des mille et une nuits.
Dans ses appartements, Zaynab entourée de ses servantes, achevait de se préparer. Elle avait revêtu la robe d'apparat traditionnelle de sa tribu. Souple et aérienne, elle était faite de soie écrue et de laine légère, rebrodée de fleurs aux couleurs vives autour de la sage encolure et des manches évasées. Une large ceinture tissée de fils d'or affinait encore sa taille. Ses beaux cheveux, brossés des heures durant, s'étalaient sur ses épaules et la recouvraient d'un châle somptueux, une servante les recouvrit d'un voile léger et soyeux finalement son père posa sur son front un lourd diadème de pierres semi-précieuses. Ses yeux d'ambre maquillés de khôl rivalisaient de beauté avec le joyau posé sur la blancheur de son front. Tous la regardaient fièrement, leur princesse était bien la plus belle d'entre les belles.
Zaynab lut sa beauté dans leurs yeux, regardant son père le pacha, elle remarqua que son regard brillait de larmes retenues. Quand il parla, sa voix tremblait légèrement :
« Mon enfant, ma fille bien-aimée, tu seras reine, crois-moi et surtout crois en toi. »
Déjà il quittait la pièce. Sa fille aurait aimé pouvoir lui parler, le questionner, mais elle comprit que ce n'était plus le moment, son avenir l'attendait.


Le sultan arriva, resplendissant dans sa tenue ornée de bijoux. Il était impatient et anxieux, et si la demoiselle le rejetait ? Son ami le pacha l'accueillit à bras grands ouverts. Il l'installa sous la tonnelle enchantée, Youssef Ibn Tachfin y vit un bon présage, c'était à cet endroit même qu'il avait entendu la voix angélique de son aimée. Il s'assit au milieu des coussins, et le sultan claqua des mains, alors à l'entrée de la tonnelle apparut enfin Zaynab.
Le pacha la savait belle, mais là, muet de surprise, lui qui possédait dans son harem de magnifiques femmes venues des plus lointaines contrées, se sentit défaillir. Pour la première fois de sa vie d'homme il était fou d'amour, et pour la première fois aussi, il ne sut que dire ou que faire. Debout, les bras ballants il ne pouvait qu'admirer la splendide créature qui le dévisageait sans crainte.
Zaynab regardait l'homme transformé en statue qui se tenait devant elle. Honnêtement, il était loin de ressembler au prince de ses rêves! Le sultan n'était pas très grand et déjà bien en chair. Elle retint un sourire en voyant sa tenue éblouissante. Tous ces bijoux lui ôtaient de sa virilité. Par contre, il avait un beau visage aux traits réguliers, et quand il sortit de sa transe elle put voir dans ses yeux de velours sombre la flamme de son intelligence, une certaine sagesse et surtout toute l'admiration qu'il lui portait. La jeune fille le salua selon l'usage, et le sultan ouvrit enfin la bouche :
« Princesse, je ne me doutais pas que mon cher ami votre père, gardait un tel trésor dans sa demeure. Depuis que je vous ai vue, je ne peux que penser à vous, je n'ai rien mangé, ni bu. Je n'ai pas dormi non plus, princesse, votre beauté rend les astres bien pâles, et toutes les splendeurs du jour ne sauraient vous dépasser. Je vous veux pour femme, vous serez ma reine, la perle de mon palais, la mère de mon héritier. Dans un élan il se mit à genoux devant Zaynab et d'une voix suppliante lui demanda : princesse me voulez-vous pour époux ? »

La jeune fille surprise de tant de fougue, sursauta et leva sur son père des yeux légèrement affolés. Jamais personne ne lui avait dit de tels mots, et elle prit peur. Poussant un petit cri, elle recula dans l'ombre. Toujours à genoux et se sentant un peu ridicule le sultan regarda son hôte. Celui-ci se précipita pour le relever, des dizaines d'excuses se bousculaient dans sa bouche. Mais avant qu'il ne puisse parler, consciente de sa faute Zaynab réapparut dans la lumière. Elle s'adressa à Youssef Ibn Tachfin :
« Noble sultan, pardonnez ma fuite, et comprenez mon désarroi, qu'un homme aussi puissant que vous me livre ainsi son cœur m'a surprise et effrayée ! Mais je vous en prie mon seigneur, soyez indulgent envers ma naïveté et parlons, voulez-vous?
Rassuré, Youssef Ibn Tachfine lui sourit et l'invita à prendre place à ses cotés. C'est alors qu'il remarqua que sa princesse était nu pieds. Elle suivit son regard surpris, et se sentit obligée de se justifier :
— Pardon monseigneur, pardon de me présenter devant vous sans souliers, mais il se trouve que j'ai les pieds si délicats qu'aucun des cordonniers de mon père n'a su m’en confectionner une paire que je puisse porter. Tout en disant cela, elle tendit l'un de ses pieds au sultan. Il tendit la main et prit le petit pied.
— Princesse, vos jolis pieds sont bien trop délicats et fragiles pour les souliers grossiers de votre vallée. Mon ami dit-il en se tournant vers le pacha, ne le prenez pas comme une offense, mais avez-vous réellement vu la finesse extraordinaire de ces adorables pieds ?
— Non monseigneur, je l'avoue, mais j'ai tellement l'habitude de la voir courir les pieds nus, ou enveloppés de cuir souple en hiver que je n'y ai jamais pris garde.
— Pacha, mon ami, ta fille mérite les plus beaux souliers qu'il existe: des babouches. Elles ont été crées pour servir d'écrin aux pieds féminins, et ces deux là méritent les plus belles.
Rouge de honte, Zaynab la tête basse ne disait mot. Elle se sentait honteuse. Elle osa cependant s'adresser au sultan:
— Monseigneur, ne vous souciez pas de mes pieds. Ils sont robustes et ne craignent rien. Si vous me parliez de vos exploits, cher seigneur, insista-t-elle, l’ensorcelant de son regard d'ambre.
Youssef Ibn Tachfin ne se fit pas prier, et ils discoururent tard dans la nuit douce et parfumée. Le sultan ne pouvait se décider à quitter Zaynab, plus amoureux que jamais, il voulait sa réponse. La jeune fille l'avait bien compris et tout en lui souriant elle réfléchissait intensément à sa décision. L'homme lui plaisait, il était cultivé, avait l'esprit vif et à ses cotés elle pourrait peut-être aider ceux qui n'avaient pas eu la chance de naître dans l'abondance. Pourtant elle dit au sultan :
— Monseigneur, je pourrai passer des heures entières à vous écouter, mais il est très tard et je dois me retirer, avec votre permission.
— Mais, répliqua le sultan, et ma réponse ?
— Cher seigneur, je vous en prie, pourriez-vous me laisser quelques jours de réflexion, la décision que je dois prendre est très grave. Si je m'engage auprès de vous ce sera pour toute ma vie, et je ne voudrai pas faire d'erreur. Sachez toute fois que vous avez déjà conquis mon esprit, et mon affection. Doux seigneur, je vous en supplie, juste quelques jours. » Disant cela elle lui tendit sa main racée.
Le sultan ne pouvait déjà plus résister à la douceur de sa voix et aux prunelles d'ambre, mais quand elle posa sa main sur la sienne, il céda, prêt à toutes les concessions pour gagner son cœur et l'avoir à lui seul. Il porta les doigts tremblants à ses lèvres pour y déposer le plus respectueux et doux des baisers. Il frissonna de désir en effleurant la soie de sa peau. Elle serait sienne, il s'en fit le serment.
Alors le cœur en feu, il lui accorda sept jours et pas un de plus, lui jurant que le septième jour il serait là pour réclamer son dû !
Zaynab comprit que jamais il ne renoncerait, et entendit bien la menace voilée.


Ainsi fut fait. Youssef Ibn Tachfin s'en retourna avec sa suite dans sa cité impériale. Mais une idée avait germée dans son cerveau en ébullition. Sitôt arrivé, il fit venir le meilleur savetier de la ville, un vieil homme chenu aux doigts de magicien. Il lui commanda une paire de babouches uniques et précieuses, lui murmurant ses ordres à l'oreille. Il savait la jalousie de ses femmes. Il lui ordonna qu'elle soit prête dans 6 jours et pas un de plus, et à nouveau murmura quelques mots à son oreille. Le savetier hocha la tête plusieurs fois. Il quitta le palais à grand renfort de courbettes.

Le savetier aux doigts de magicien, n’attendit pas pour se mettre à l’œuvre. Il alla trouver le mégissier le plus réputé de la ville impériale. Des heures durant il inspecta les plus beaux cuirs. Ses doigts caressèrent, pétrirent, et froissèrent les peaux. Enfin il trouva ce qu’il voulait, un cuir aussi doux et souple que le velours, il le choisit soigneusement d’un blanc pur et sans tache. Puis il sélectionna une autre qualité de peau, plus épaisse pour en consolider la semelle.
Il se pressa de rentrer à son atelier, et se mit au travail. Pendant six jours et sept nuits il resta penché sur son établi. Seule sa femme avait le droit de pénétrer dans l’atelier, lui apportant de quoi se nourrir et renouveler son broc d’eau fraîche. Au matin du sixième jour, il ouvrit grand la porte de son échoppe, le soleil entra en un flot de lumière, et illumina son travail. Un chef d’œuvre de babouches, le souple cuir entièrement brodé de fils d’or et d’argent formait un double écrin, prêt à recevoir les petits pieds si précieux aux yeux du sultan. L’intérieur des babouches protégé par la peau fine était aussi doux que le nid d’un oisillon. Fier de lui, le savetier eut envie de courir au palais afin que son seigneur puisse admirer son ouvrage, mais il se remémora la consigne reçue et enveloppa les jolies babouches dans un linge soyeux afin de les protéger. Rapidement il se dirigea vers une des portes de la cité et prit la direction de la vallée de l’Ourika. Son âne trottinait gaiement sur la piste qui grimpait en douceur vers les contreforts de l’Atlas.
Le soleil se cachait déjà derrière le mont Toubkal quand il atteignit la demeure du pacha et de sa fille. Il descendit de son âne, serrant toujours contre lui le précieux cadeau. Le pacha qui n’attendait pas de visite, fut surpris en voyant le savetier entrer dans son salon. L’artisan lui dit alors :
« Monseigneur, je suis le messager de mon maitre, le sultan Youssef Ibn Tachfin, j’ai un présent pour votre fille, et pardon monseigneur, mais j’ai fait le serment de lui remettre en mains propres.
Le pacha était de bonne humeur et en riant il fit appeler sa fille. Intriguée Zaynab se pressa d’obéir. Le savetier fut ébloui par la beauté de la jeune fille et il comprit pourquoi il avait travaillé si dur ! Il s’agenouilla devant Zaynab et lui répéta son histoire en lui tendant le paquet. Curieuse la jeune fille s’empressa de l’ouvrir.
Un cri de désespoir sorti de la bouche du savetier, car au creux du paquet là où il avait si soigneusement emballé son œuvre, il ne restait qu’une babouche, solitaire et splendide sous la lumière des hauts chandeliers. Le savetier tremblait de tous ses membres, il était déshonoré et avec lui toute sa famille. Sa punition serait terrible, la tête penchée il attendait le verdict. Il fut très surpris quand le sultan lui dit :
« Savetier, je vois que tu as perdu une de ces merveilles que tu as créées, je suis bien triste pour toi artisan, et aussi pour ma fille qui ne peut accepter ce cadeau ! Va, retourne chez le sultan, il sera seul juge de ton châtiment. »
Pendant ce temps là, Zaynab caressait doucement la babouche orpheline, elle était si belle, si douce qu’elle ne résista pas à l’envie de l’essayer, et glissa son pied dans la babouche. Elle eut l’impression de le poser dans un nuage de coton, tant le cuir était doux. Tristement elle admira la finesse du travail, une larme glissa sur l’arrondi de sa joue et tomba sur le soulier. Finalement elle rendit la babouche au savetier.
Le malheureux savetier reprit la route sans attendre, il savait déjà sa punition et voulait éviter de faire attendre le sultan. Arrivé au palais il se fit annoncer. Le sultan l’attendait, un messager envoyé par le pacha l’avait précédé. Youssef Ibn Tachfin savait tout, et le pauvre savetier lut la colère sur le visage de son seigneur. Il s’allongea, face contre sol devant lui. Prostré il attendait la sanction. Le pacha avait pris la babouche entre ses mains, l’admirant malgré lui, puis il aperçut une tache sur le cuir immaculé :
« Qu’est-ce que cela, tonna-t-il en montrant la tache au savetier.
Le pauvre homme, perdu, ne comprit pas ce que lui demandait son maître, puis soudain il se souvint et d’une voix tremblante répondit :
— Mon seigneur, ce n’est pas une tache, c’est la trace d’une larme versée par Lalla Zaynab.
— Quoi ! Tu as fais pleurer ma princesse ? Tu vas mourir pour cela ignoble savetier, misérable vermisseau ! Le pacha saisit son cimeterre dont il ne se séparait jamais, et le leva au-dessus de l’artisan, prêt à lui fendre le crâne. »
A ce moment là un cri retentit à l’entrée de la salle de réception : « Non, je vous en prie, arrêtez. »
Le pacha resta figé, car il avait reconnu la voix. Un bruit de pieds nus résonna, et une main légère se posa sur le bras levé. Il baissa les yeux et son regard croisa les yeux d’ambre qui le hantaient. Sa perle était là ! Il ne pouvait pas y croire, elle était venue à lui ! Zaynab car c’était bien d’elle qu’il s’agissait, ne lâcha pas le bras de Youssef Ibn Tachfin, l’obligeant à le baisser. Puis sans le quitter des yeux elle lui dit :
« Seigneur sultan, je vous en conjure si vous m’aimez vraiment, laissez ce pauvre homme partir. Il a obéi à votre ordre et a confectionné les plus belles des babouches, mais est-ce de sa faute si le chemin qui mène chez mon père est si mauvais ? Croyez-vous qu’il a tant travaillé pour perdre volontairement l’un des souliers ? Cher sultan, mon père et vous êtes aussi responsables que lui, car c’est à vous les seigneurs de ces terres qu’il incombe de prendre soin des chemins, afin qu’on puisse y voyager sans y risquer notre vie et celle de nos animaux. Sans oublier et la preuve en est faite, la perte de nos marchandises ! Seigneur m’écoutez-vous ? »
Elle lui secoua le bras. Vous vouliez ma réponse, alors je vous la donne maintenant, mais laissez la vie sauve au savetier :
« Je vous dis oui, oui je serai votre femme, oui je porterai votre héritier et croyez moi mon seigneur si vous m’aimez vraiment vous aurez auprès de vous la plus fidèle et dévouée des reines. Si vous m’aimez, à nous deux nous bâtirons un empire, où nos sujets vivront dans la paix et l’abondance. »
Un silence de mort régnait sur la salle. Jamais une femme n’avait osé y pénétrer, jamais de mémoire d’homme une jeune fille n’avait eu l’audace de s’adresser ainsi au plus puissant des sultans. Même son père le pacha attendait l’air inquiet, la réaction de Youssef Ibn Tachfin.
D’abord surpris et un peu choqué, le sultan finit par comprendre les mots de sa bien-aimée. Elle voulait de lui, il avait gagné, elle serait à lui, Zaynab son premier et unique amour acceptait de l’épouser. Il lui fit face, admirant son visage plein de vie, ses yeux qui le fixaient sans peur, ses narines palpitantes, sa bouche entrouverte d’où sortait son souffle court. Les mains sur les hanches, sa princesse aux pieds nus attendait sa réponse. Alors, il prit dans sa grande main, la main féminine qui venait de l’empêcher de tuer, et la porta à ses lèvres. Il l’attira à lui, son regard ténébreux noyé dans l’ambre lumineux de celui de sa perle. Et, là devant toute l’assistance, sans honte et sans gêne il unit leurs lèvres. Surprise, puis curieuse, Zaynab accepta le baiser, et le trouvant à son goût le lui rendit. On eut pu entendre voler une mouche dans le silence du grand salon. L’assemblée réunie là, n’osait bouger. Ils assistaient à un spectacle totalement inédit. Seuls dans leur coin, les astrologues du sultan hochaient leurs têtes avec satisfaction. Les astres ne s’étaient pas trompés. Avec cette princesse cultivée et impétueuse leur sultan gagnerait bien des batailles, et le futur sourirait à la dynastie des Almoravides. Un grand destin attendait le futur couple.
Le savetier fut donc gracié. Mais il avait perdu la face et malgré les suppliques de sa femme et de ses enfants il décida de s’exiler, loin de la ville de sa honte. Quand leurs mules furent chargées de tous leurs biens, ils partirent. Cependant, en cachette au centre du petit jardin de sa maison, le savetier enterra la babouche orpheline toujours enveloppée dans son linge soyeux. On n’entendit plus jamais parler du savetier aux doigts d’or.
Un peu d’histoire :
C’est là que par ce conte, la petite histoire rejoint la grande ! Car, comme l’avaient prédit les astrologues, le règne de Youssef Ibn Tachfin fut prospère. Jamais il ne dérogea à sa promesse. Zaynab fut la seule dans son cœur et dans sa couche. Elle lui fit don de son corps, de son âme et de son cœur. Et pour sceller à jamais leur union sacrée, elle lui donna un fils qu’ils éduquèrent ensemble. Ensemble, ils firent de grandes et belles choses pour leur peuple. Mais surtout, poussé par son âme sœur, Youssef Ibn Tachfin entreprit de grandes conquêtes. Marrakech devint la capitale de l'émirat almoravide, un Empire eurafricain qui rayonna des rives du Sénégal jusqu'au centre de la péninsule ibérique, et du littoral atlantique jusqu'à Alger.
Mais vous savez que le passé aussi lointain soit-il, revient souvent dans le présent, se rappelant à nous et nous offrant de bien belles découvertes. Nul n’aurait connu l’histoire de la princesse à la babouche, si en 2016 un hôtelier amoureux de Marrakech et de sa belle médina n’avait décidé d’agrandir son riad en achetant les ruines qui s’y adossaient. Pour bâtir il lui fallait tout d’abord démolir. Il comprit rapidement que les ruines qu’il avait achetées étaient très anciennes. En cassant et creusant, chaque jour ses maçons faisaient d’intéressantes découvertes. Notre hôtelier vous vous en doutez bien, n’avait aucun plan des vieux bâtiments. Son architecte avait pu dater les ruines grâce à certains repères faits par les bâtisseurs d’antan. Il savait donc que les pierres qui gisaient au sol dataient d’à peu près mille ans. Un beau matin, notre hôtelier fut appelé par son responsable. En arrivant sur le chantier, il vit que les hommes avaient cessé le travail. Ils se tenaient autour d’une fosse qui venait d’être mise à jour. Aussi intrigué que ses hommes, il ordonna à l’un des maçons d’y descendre. L’homme s’y aventura peureusement. Soudain il poussa un cri et demanda qu’on le ramène au jour. Avant qu’il soit sorti du trou, les hommes le questionnaient déjà. Il leur répondit d’un ton excité :
«  Je crois que j’ai trouvé un trésor ! »
Enfin il apparut, serrant contre lui un linge sali par la terre. Notre hôtelier aussi excité que ses ouvriers tendit les mains et prit le paquet. Il sentit la fragilité de la trame de soie vieillie par les siècles. Avec précaution il déposa le linge sur une planche qui servait d’établi. Tous retenaient leur souffle, le paquet revenu du passé les fascinait.
Délicatement notre homme prit le bord du tissu et commença à l’ouvrir, au fur et à mesure, le tissu affiné par les siècles se déchirait. Enfin il s’ouvrit et là au centre reposait une petite babouche. Son cuir était jauni par le temps, mais les broderies d’or et d’argent restaient intactes. C’est ainsi qu’oubliée depuis longtemps, l’histoire de la princesse à la babouche revint dans notre monde actuel. L’annonce de la découverte de la babouche réveilla la mémoire des anciens de la vallée de l’Ourika et de la médina qui gardaient dans leur lointaine mémoire collective, la légende de la princesse. Notre hôtelier prit la décision de créer son nouveau riad autour de cette belle histoire.
C’est chose faite à l’heure actuelle, et la précieuse petite babouche y trône en bonne place, sous sa cloche de verre. Sur un mur du riad, une main créative a imaginé et dessiné la princesse. L’artiste a redonné vie à Zaynab pour qu’elle veille sur les hôtes du riad, non loin de sa babouche.

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Un petit mot pour l'auteur ? 45 commentaires

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Felix Culpa · il y a
Un fabuleux conte, dans la digne tradition des 1001 nuits. Félicitations pour ce bel exercice littéraire, pour ce beau moment de littérature et d'évasion que vous m'avez procuré. Je vous invite à découvrir mes textes en concours !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-mineur-la-majeur
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-ciel-se-noie
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/clair-de-terre-1

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JACB · il y a
Fabuleux! J'ai passé quinze délicieuses minutes avec votre princesse et sa babouche dans des lieux exotiques dont vous avez au passage retracer un peu d'histoire, le tout dans un style élégant et imagé à faire pâlir les contes des mille et une nuits. Merci pour cet agréable moment de lecture qui plonge dans le rêve.
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Pherton Casimir · il y a
Super !! Je vous invite à lire et à supporter mon texte en final du prix Viva Da Vinci https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

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Dimaria Gbénou · il y a
Belle oeuvre. Finesse et délicatesse ont participé de cette remarquable architecture littéraire. Bravo Madame. Je like et m'abonne. Découverte appelant Découverte, puis-je me permettre de vous inviter à visiter ma page ?
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Jennyfer Miara · il y a
J'ai lu ce joli conte d'une seule traite :-)
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil !!

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SakimaRomane · il y a
Un joli conte :)
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Daniel Nallade · il y a
J'aime ce conte élégant avec la magie d'un prêt à rêver!
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Martine Bossoutrot · il y a
Mille et un mercis
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M. Iraje · il y a
Un conte pour l'Histoire. Quand la fiction semble rejoindre la réalité, le tour est joué, et bien !
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Martine Bossoutrot · il y a
Mille mercis
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Claire Bouchet · il y a
Un conte magnifiquement ciselé, très détaillé et plein de senteurs, de couleurs, d'arômes. Il ne manque plus que de belles illustrations pour donner vie aux personnages.
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Martine Bossoutrot · il y a
elles existent sur ma page FB mais j'aime penser que comme moi, mes lecteurs préfèrent imaginer les héros à leur gré, moi perso c'est mon choix
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Nadine Gazonneau · il y a
Voila une belle découverte et un très bon moment de lecture. Merci. +5. Permettez-moi de vous faire partager "en route exilés" en finale du prix lunaire.https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/en-route-exiles
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Martine Bossoutrot · il y a
merci Nadine j'y vais d'un clic

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