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La poupée de lait

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Fushigi

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Ses seins se vident. Ils ont commencé à se vider petit à petit dès qu'elle a eu vingt-cinq ans. On pourrait les prendre comme deux poches à peine remplie de gelée et les soulever, aussi légers que l'espace, aussi insensibles que deux quartiers d'orange séchés.

*
ll pleuvait. Elle se mordait les lèvres. Elle portait un paquet à la main, enveloppé de kraft rouge et enrubanné de bolduc doré, une surprise concoctée par les soins de bibliothécaires lunatiques pour les fêtes de fin d'années – la sienne disait, à l'encre noire, « Je prends soin de moi » suivi du symbole féminin.
La pauvre lumière jaune semblait soumise à la nudité du dehors, de la pluie battante contre les carreaux, comme un soleil sans matière, qui n'aurait de rayons que d'anémiques jets blabards que pas une plante n'aurait voulu pour nourriture. Un prana pour anorexique.
Quand elle était petite fille, sa mère lui achetait des livres qu'elle ne lisait pas. Il ne lui en restait que le souvenir d'un petit chien sourd - sans doute la seule histoire qu'elle avait terminée.
Elle avait vagabondé entre les livres, ne s'arrêtant que sur les tranches colorées, mais une pénible lassitude s'était jointe à elle, et elles s'étaient acompagnées toutes les deux entre les rayonnages qui, si on tendait suffisement l'oreille, sussuraient dans un chuintement fiévreux d'incompréhensibles prophéties sur la solitude conceptuelle sinon effective.
De ce point de vue, les quelques agents du service qui évitent vos regards et vos questions et vos conversations, et qui vous renvoient vers les automates, les services en lignes, et à votre débrouillardise qu'ils supposent incertaine voire inexistante, avaient eu une idée satisfaisante quand ils avaient digressés sur quelques thèmes majeurs de la connaissance et de l'imaginaire pour parvenir à préparer d'authentiques petits paquets cadeaux fourrés du meilleur de la production éditoriale des années 2000. Au moins.
Maintenant elle se mordait les lèvres en pensant à ce qu'elle aurait pu faire de mieux.
La maison était vide. Sa mère était partie chez sa tante pour quelques jours - sa tante était âgée et s'était mise en tête d'apprendre l'anglais. Elles lui avaient offert un week-end organisé à Londres.
Elle venait d'appuyer sur le bouton d'appel de l'ascenseur. Il était seize heures de l'après midi, presque la nuit maintenant. Elle s'était levée tard, avait étendu le linge froid.
« Je prends soin de moi ».
Ses cheveux noirs relevés pendaient mollement sur ses épaules. Les blancs, elles les arrachaient. Ils se dissimulaient dans la masse mais quand elle en trouvait un, deux, ou même cinq d'un coup, elle les arrachait avec une pince à épiler. Tout plutôt que ça, se disait-elle.


L'ascenseur était toujours bloqué. Cela pouvait prendre des années et des années. Elle pouvait rester là et le monde pourrir comme un verger abandonné en plein été. Si elle écoutait les voix des passeurs, les bras chargés de livres, monter les escaliers quand elle ne se décidait pas à faire un geste, se contentant de se mordre les lèvres, elle entendait la rumeur sordide du chaos, sa stupéfiante clameur métallique.
C'est à ce moment que ses seins rabougris se mirent à bouger sous son pull, à se soulever comme deux grumaux dans une louche de pâte lisse, et se remplir d'un liquide aussi brûlant que de l'acide, la forçant à se plier en deux, à s'enfoncer les dents dans sa lèvre inférieure et à laisser tomber le paquet cadeau cramoisi sur le linoléom délavé.
Ça commençait.
On la conduisit vers une chaise. Elle était incapable de savoir qui, des usagers ou des bibliothécaires dérangés, l'avaient assise sur une des chaises en bois collées aux rayonnages surchargés dont les variations stridentes sur la solitude lui perçaient maintenant les tympans. Personne ne semblait les entendre. Ses seins étaient maintenant des étoiles d'hydrogène, des atomes excités et fusionnant, ou deux cailloux antédiluviens gonflés d'une lave primordiale.
« Vous allez bien ? » demanda la jeune femme blonde qui était la plus jeune des bibliothécaires. Un homme d'une quarantaine d'année la dévisageait avec autant de surprise que de dégoût. Elle sentait que son visage s'étirait et se détendait comme une morceau de mélasse. L'enfant qui l'accompagnait lui avait demandé quelques minutes avant pourquoi tous les livres étaient à la bibliothèque.
La jeune bibliothécaire lui tendit un verre d'eau qu'elle but avec une étonnante avidité. Ses seins lui pompaient l'eau comme des racines dans le désert. Elle prit plusieurs respirations profondes. « Ça va mieux, c'était juste un petite chute de tension ».
Elle se releva et ses seins étaient trop lourds à présent. Elle esquissa un sourire à la jeune femme blonde et au nez trop long, supposa que l'homme et l'enfant étaient déjà repartis à la recherche de bande-dessinées, et se décida à quitter la bibliothèque surchauffée.
L'ascenseur était maintenant grand ouvert.

Dehors la puie avait presque cessé. Elle avait jusque là passé la journée avec une lenteur mélancolique et un certain déplaisir. Le gris du ciel francilien, l'odeur rance de certains de ses vêtements, et le souvenir de son sommeil agité, l'avait confiée à la « torpeur malheureuse de sa vie », ainsi que l'avait nommé une psychologue qu'elle avait fréquentée quelques années auparavant. Elle se souvient avoir alors pensé précisément tu n'es pas la moitié d'une conne.
Quand elle avait dix sept ou dix huit ans, sa mère lui avait dit qu'elle ne pourrait jamais travailler. Quand elle avait quinze ou vingt ans, sa mère lui avait dit qu'elle aurait sans doute dix enfants.
A l'Université, une étudiante vietnamienne avait lu dans les lignes de sa main que son destin était étrange, qu'elle ne travaillerait pas, et qu'elle aurait plus de trois enfants.
Elle enjamba son vélo et pédala vite. Elle n'avait plus de temps à perdre. Son corps s'alourdissait et devenait aussi dur qu'un morceau de glace. Rien ne prédestinait cette journée à ça. Ni le ressac de la machine à laver, ni l'absence de sa mère, ni les murmures prétentieux des livres de la bibliothèque. Ni elle-même, sa peur et son silence. Vous n'auriez pas cru qu'une femme au milieu de sa vie, terne de la peau aux cheveux, trouble dans son âme et dans ses rêves crevés comme des ballons, puisse mûrir inopinément et aussi rapidemment q'une fleur carnivore en image accelérés. Qu'elle enfle d'un liquide chaud comme du lait parfumé à la vanille ou au miel jusqu'à devenir aussi moelleuse qu'un gâteau à peine sorti du four.
Le crachin de banlieue lui trempait le visage - cette femme ne regarde plus ni à droit ni à gauche, seulement droit devant comme si un point invisible lui montrait la direction.

*

Elle connait très bien cette histoire de la femme qui avait eu des garçons et qui voulait une fille. Cette femme et son mari vivaient dans le désert Mongol. Là bas, les garçons partent, ils se marient et la bru peut vous servir de fille, mais eux, ils voulaient leur petite fille. Alors ils sont allés à la ville, et là, une jeune fille aux pomettes rouges et chaudes avait accouché d'un bébé abandonné. C'est comme ça qu'ils ont eu leur fille. Le bébé était né prématuré. La femme n'avait pas de lait. Rien qui puisse la nourrir. Elle connait très bien cette histoire : la femme voulait tellement nourrir l'enfant qu'un jour, un liquide transparent lui était sorti du sein.

*

La maison était froide, calme, absente. Le linge n'avait pas séché. Elle se dirigea vers la cuisine et avala le contenu d'une assiette de riz glacé.
Elle sortit dans le jardin par la porte du garage. Sa mère avait voulu le faire daller mais c'est la seule chose qu'elle avait réussi à avoir. Un jardin sale envahi de chardons, d'herbes folles, de chiendents, si dense qu'elle s'imaginait être dans le lointain, quelque part ailleurs, reine dans le royaume d'une civilisation qu'on pensait disparue.
Elle en avait interdit l'accès à sa mère. Au début, les chats errants avaient essayé de l'envahir. Les chattes venaient mettre bas dissimulées dans les hautes herbes. Elle s'était résolue à mettre du répulsif, à les chasser jusqu'à que plus un animal, ni même un oiseau, ne viennent là, sur cette portion de terre et de ciel qui n'appartenait qu'à elle.

A côté du noyer, elle commença à creuser la terre mouillée et collante avec ses mains. Les feuilles mortes s'étaient mélangées à la pourriture de la terre. Les branches de l'arbre étaient courbées comme un arc, une croisés d'ogive qui faisait comme une petite chapelle. Un lieu symbolique mais dépourvu de la présence brumeuse de quelques divinités.
Ses mains boueuses se figèrent un instant, puis d'un coup plus armé de force, elle plongea son poignet droit dans la tourbe grumeleuse pour en extraire une forme humaine longue de cinquante centimètres environ. Cette chose était noire de la terre, ses cheveux étaient blonds, ses deux bras et ses deux jambes étaient tordus selon un angle mortel. Elle frotta la chose qui était une poupée, contre son pull, effaça de son visage les plus grosses traces de boue ; un vers de terre était enroulé autour de sa cheville. Elle l'ôta sans délicatesse et le propulsa hors de son temple. Ni oiseaux, ni vers, ni mammifères, ni anges.
Au dessus de sa tête, le ciel était bleue sombre, et s'étalait comme un ruban qui enroulerait la terre entière.
Après avoir débarassé la poupée de sa crasse, elle l'embrassa très doucement sur le front ; elle passa sa main sur son corps en plastique, puis embrassa ses yeux avec une précaution troublante, comme si la chaleur de ses lèvres pouvait la détruire.
Elle enleva son pull et son tee-shirt, et retira son soutien-gorge. Ses seins tout d'un coup encombrés d'un lait amer étaient marbrés de veines bleues et de stries blanches.
Elle prit son mamelon droit et le porta à la bouche de la poupée. Personne ne la voyait. Personne ne savait. Le lait coulait sur le visage de la poupée, sur son ventre, et elle pleurait d'une douleur atroce comme si la lame d'un vent violent lui avait coupé le ventre en deux, ou comme si elle n'était qu'une petite chose abandonnée dans une rivière gelée au milieu de nulle part. Son corps se secouait de spasmes. Et elle carressait la tête de la poupée avec autant d'amour que si elle venait de la mettre au monde.

*

Ils lui ouvrent le ventre et sortent le bébé. Un fruit mûr, violet, à la chair tendre et froide. Elle ne peut pas voir la soie de son visage froissé, ses petits bras repliés sur sa poitrine comme les ailes d'un oisillon tombé du nid, ni ses jambes maigres recroquevillées en forme de cœur. Elle est endormie, profondément, quand d'une main on lui prend le bébé.

*

C'était la première fois qu'un homme s'allongeait sur elle. Elle avait vingt-quatre ans. Il sentait bon le chlore. Elle l'avait rencontré dans cette piscine où il était maître-nageur, à Colombes. Tout s'était passé dans la buée de la vie, dans la fébrilité, la dolence et l'inconsistance d'un rêve. Après cette nuit, ils ne s'étaient pas rappelés, ne s'étaient pas revus, ni à la piscine, ni nulle part.
Elle avait porté son enfant comme un destin bien mené, car elle l'avait voulu ainsi.
Quelque chose était sorti sans prévenir pourtant, un souffle toxique, une lumière noire, du sang, quelque chose qui l'avait précipitée à l'hôpital où ils l'avaient endormie en urgence.

Quand elle s'est réveillée, ils ont entendu un cri, un horrible cri déchirant la lourdeur des murs et la transparence de l'air, un hurlement inhumain comme le hurlement d'une étoile s'effondrant quelque part dans l'univers, si absolu et si terrible que tous en avaient eu le cœur figé pour toujours.
C'est dans son cri qu'elle a avalé la mort, a dit sa mère plus tard, c'est dans son cri qu'elle a avalé le mouvement de Dieu , la gravité, le sublime et le néant.
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