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Une jeune fille se balade, seule. Rien ne la distingue des autres. Pas bien grande, yeux marrons banals, cheveux bruns communs, poids plume, vêtements passe partout. L'archétype de la gentille petite lycéenne qui se fond facilement dans la masse. Pourtant quand l'on s'approche, on distingue de petits détails. Petits certes, mais qui font la différence.

Un bracelet par exemple, qui aurait plus sa place sur le poignet d’un garçon faisant le double en carrure. De même pour la chaîne argentée à gros maillons. Pas de vernis à ongles, peu de maquillage. Des cernes peu visibles mais présentes quand même. Sur les bras, des marques de fluo. Et ce quelque chose dans son regard. Une lueur dans ses yeux, tout sauf banalement commune. Une espérance d'espoir, d'un événement nouvellement neuf, tout en étant critique quant à la réalisation de la chose.

Ses pas sont légers. Ses pieds la conduisent à sa destination sans qu'elle y pense véritablement. Comme un automate. Elle passe devant un homme, qui se tient devant une porte.

— Dis !

Elle se retourne et le regarde. Simplement, insouciamment, sans se poser de questions.

— Oui ?

L'homme est lui un monsieur tout le monde. Cheveux noirs, yeux noirs, peau noire. Taille standard, en hauteur et en largeur.
Une trentaine d'année dit son corps.
Une quarantaine sa posture.
Une centaine sa présence.
Un millier son regard.

Banal, mais plein de petits détails. Il est vêtu complètement en blanc, couleur renvoyant la lumière intensément ce qui le met en avant, et elle se demande comment elle a pu lui passer devant sans le voir vraiment.

— Si tu avais une chance, une seule, de saisir tout ce que tu as toujours voulu, la saisirais tu ? Ou la laisserais tu passer ?

Elle ne réfléchit pas, ne pense pas, répond à l'instinct. Une lycéenne « lambda » aurait probablement envoyé balader l'homme, ou se serait enfuie en courant. Elle, elle ne veut pas être conforme à la norme. Alors, elle répond.

— Question très philosophique pour un début de matinée. Mieux vaudrait me la poser une fois réveillée.

La réponse fait sourire l'homme.

— Réveillée complètement, la réponse n'aurait ni la même valeur ni la même spontanéité. L'inconscient prend parfois mieux les décisions. Traverserais-tu cette porte ?
— Où me conduirait-elle ?
— Là où tu rêves d'aller.

Elle s'approche, tente de regarder l’objet en question. Il se met en travers pour lui boucher la vue et lui demande :

— Comment t’appelles-tu ?
— Mon prénom n'a pas d'importance.
— Comment t’appelles-tu ?
— Appelles-moi comme tu veux.
— Tu n'as pas répondu à la première question que je t'ai posée.

Cette conversation n'a ni queue ni tête, pense-t-elle. Pourquoi est-elle dehors déjà ?

— Cette conversation est illogique seulement si tu le décides. Mais elle a un sens et tu le sais.
— Je suis fatiguée. Je dois vraiment réfléchir ?
— Oui.

Elle soupire. La voix de l'homme n'a aucune inflexion et pourtant une vibrance infinie.

— Pourquoi moi ?
— Réponds d'abord à la question.
— Tout dépendra du contexte. Mais je pense que oui, si jamais j'arrive à cerner le « tout ce que j'ai toujours voulu ».
— Tu ne sais donc pas ce que tu veux.
— Qui le sait vraiment ? On désire une chose, on l'obtient, et l'on n'en veut une suivante. Et ça continue, encore et toujours. C'est humain, on en veut toujours plus, pas possible de se contenter de ce que l'on a.

Elle a l'impression que les traits de l'homme se troublent. Il vieillit, puis rajeunit. Irrationnel, mais probablement logique. Enfin, peut-être, logique pour une personne qui abat la logique.

— Si je te dis que cette porte conduit à un autre monde ?
— Il faudrait déjà que je puisse voir la porte.

Il se pousse, et elle peut enfin l'observer à sa guise. D'environ trois mètres de haut, deux de large. Constituée de bois sombre, probablement ancien. Sur le quadrant du métal gris forgé qui resplendit de brillance. Elle ne distingue pas tous les petits détails. On dirait qu'ils changent. Tantôt flammes, tantôt oiseaux. Un instant bateaux, celui d'après anges.

— Alors ?
— Répondez d'abord à ma question. C'est à mon tour d'avoir une réponse.
— Bien. Parce que tu ne réfléchis pas comme un simple humain.
— Vous êtes humain ?
— Cela n'a pas d'importance. Humain, statut génétique ou moral ? Humain, pour l'apparence ou l'âme ?
— Je ne vois pas comment je suis sensée le savoir.

Elle commence à saisir le sens de tout ça. Se sent apaisée par la conversation. Elle oublie le monde autour d’elle. La raison pour laquelle elle était sortie, ses souvenirs, ses envies. La curiosité, son défaut fatal, l'emporte sur le reste. Mais il est là. Il rôde, non loin. Le doute.

— Cette porte donne accès à un autre monde. L'empruntes-tu ?
— Tout dépend sur quel monde elle mène. Je n'ai plus douze ans, l'âge où le héros fonce dans le tas et ne se pose pas de questions sur la réalité de l'existence de la chose.
— Car tu es une héroïne ?
— Je suis la seule héroïne de ma propre vie. Cela ne veut pas pour autant dire que j'ai des pouvoirs magiques, que je ferais partie d'une armée qui renversera une dictature ou que j'ai des oreilles d'elfe. Si je passe cette porte, je devrais d'abord savoir si j'ai possibilité de revenir ici. Là-bas pourrait très bien m'attendre un futur sombre où s'est déclenché une guerre atomique, ou bien une planète remplie de croisements génétiques tel un piranha féroce des montagnes sur pattes de ouistiti, ou même un grand méchant sorcier qui voudrait me réduire en esclavage voir me désintégrer car je ne correspond pas à ses habitants standards car je risque de remettre en question sa souveraineté. Ou, tout simplement, peut-être le vide, la mort. Que de théories fascinantes.
— Je ne sais pas si tu reviendras un jour ici, et ne peux te dire ce qu'il y a derrière cette porte. Tu as maintenant deux choix. Regrets ou remords.
— Non, j'en ai trois.
— Trois ?
— Oui. Choix numéro un. Tout ceci est une vaste blague pour une émission de caméra cachée, ou alors une projection de mon esprit surmené par la perspective des examens qui se rapprochent. Choix deux. Remords car je ne pousserais pas cette porte, continuerais ma vie normale, ce sentiment emprisonnant lentement mon existence par l'ignorance de ce qui se trouve derrière et me rendra probablement folle. Choix trois. Regrets d'y être entrée et d'avoir laissé mon ancienne vie. Ou alors regret de ne pas être partie plus tôt. Le simple fait de vous avoir vu ne me permet plus de continuer normalement. J'ai déjà le poids de me décision sur les épaules.
— Le simple fait que tu doutes prouve que je suis réel. Un personnage fictif ne doute pas de sa propre existence.
— Les auteurs sont retors et les rêves imaginatifs. Tout est possible.
— Donc rien n'est impossible, je suis bien devant toi. Cette porte aussi, et tu connais déjà ton choix.
— Effectivement. Même si au final, je n'avais déjà plus le choix. Vous avez dit « si tu reviendras ». Vous considérez donc déjà que j'ai choisi de franchir cette porte depuis le début. Peut-être l'avez-vous même décidé avant cette rencontre. Quoi qu'il arrive, comme ceci n'est pas un rêve, la décision était déjà prise. Je ne pouvais pas lutter contre et le choix ne se posait pas. On dit que lorsque le choix ne se pose pas, c'est le bon.

Il ne répond rien, car il n'y a rien à dire.

Elle prend une inspiration. Le choix ne se pose pas. Elle part. Le sens commun, la raison, lui dit que tout ceci et irréel et qu'elle doit vite s'en aller. Mais, elle pousse la porte et fait voler la logique en éclats.

PRIX

Image de Été 2018
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Jennyfer Miara · il y a
J'aime le fait que la chute de votre nouvelle donne la possibilité au lecteur de s'inventer des millions de fins alternatives, des millions de mondes différents derrière cette porte :-)
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil !!

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Florent Valley · il y a
Que de questions en effet. Ma résolution d'énigme a été plus simple. +5 votes sans regrets ni remords. Bravo.
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Nadine Gazonneau · il y a
Voila une belle découverte et un très bon moment de lecture. Un univers kafkaïen tel que je les apprécie. +5. Permettez-moi de vous faire partager "en route exilés" en finale du prix lunaire.https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/en-route-exiles
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Ludivine_Perard · il y a
Wahou génial, j'adore la logique mais la question est : qui y a t-il derrière la porte ? ^^
je vote pour =)

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Seren Issime · il y a
Merci à tous pour vos commentaires, je dois avouer qu'en voir autant m'a surprise ! J'avais écris ce bout de texte avant mes premiers cours de philo, donc si cela fait songer à kafka c'est un pur hasard
Heureuse que ce texte ait pu vous plaire et faire vagabonder vos esprits pendant quelques instants

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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Le choix, vaste problème, je vote
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Camille G · il y a
KafkaÏen à souhait - original
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Les plumes hautes · il y a
Originale et philosophique ...ça se lit comme une énigme. Vous détourner avec brio l'archétype du génie. La nouvelle prend une tournure innatendu avec le choix de la jeune fille. Ses réponses et réflèxions sont très belles...digne d'un sphinx. On tombe presque dans l'absurde mais C'est sûrement plus complexe que cela. Vous avez mes voix !
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Stephanie Bruzzone · il y a
Et fait voler la logique en éclats! Sublime
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