4
min

La pompadour de la Nouvelle-France

Image de Yves Hébert

Yves Hébert

319 lectures

10

Qualifié

Elle avait un visage un peu allongé, un nez fin, une bouche aux lèvres pulpeuses. Elle avait le regard ironique et un peu perçant. Elle était jeune, pétillante, douce, attentive et obligeante, comme certains se plaisaient à la décrire. Elle s’appelait Angélique Brodeur. Je l’ai aperçue pour la première fois à Québec lors d’un bal donné par l’intendant Bigot. Elle portait une robe parisienne et son corps était gracieusement galbé par un corsage qui s’ajustait également à sa poitrine généreuse.
Aucune femme de Québec ne pouvait rivaliser en charme et en élégance devant Angélique, même si elles se paraient de leurs plus beaux atours et d’une coquetterie assurée par la fortune de leurs époux fonctionnaires, nobles ou militaires. À la vérité, les dames de la société de la ville de Québec adoraient les bals que donnait l’intendant Bigot.
Je suis allé à quelques uns de ses bals qui se tenaient au palais de l’intendant. Pour prendre des nouvelles de la politique, mais je l’avoue pour observer Angélique puisqu’elle y tenait presque salon. Elle me fascinait, mais sachant qu’elle était mariée à Michel Jean-Hugues Péan, seigneur de Saint-Michel, je préférais garder mes distances.
Lorsque le seigneur m’aperçut ce soir-là, il s’approcha de moi :
― Monsieur Legardeur, quel plaisir d’être en votre compagnie. Comment trouvez-vous les dames ce soir ?
― Mais mon ami, je n’ai d’yeux que pour celle qui est la plus ravissante.
J’ai presque regretté de lui avoir confié cela.
― Et qui est cette dame ?
― Votre épouse, monsieur mon ami.
Le seigneur Péan pouffa de rire. Il savait que sa femme était irrésistible et pour me narguer gentiment, il alla à sa rencontre et lui demanda de me tenir compagnie puisqu’il désirait discuter lui aussi avec l’intendant Bigot. Je compris plus tard que monsieur Péan connaissait le succès grâce à sa femme.
La dame s’approcha de moi et baissa la tête feignant une certaine timidité.
― A qui ai-je l’honneur ?, demanda-t-elle.
― Pierre Legardeur de Repentigny, lui répondis-je tout en lui baisant la main. Je possède une belle seigneurie que vous devriez visiter un jour avec votre époux.
Elle me toisa rapidement et tout en plongeant ses yeux dans les miens me demanda :
― Que pensez-vous des habitants de cette ville qui actuellement meurent presque de faim ? Que pensez-vous de ces gens qui sont prêts à abattre leur unique cheval pour se nourrir ? Que pensez-vous des femmes qui sont prêtes à faire du pain avec des patates ? Que pensez-vous de ces femmes qui manifestent devant la boulangerie du Roi ? Que pensez-vous de cette misère provoquée par notre illustrissime intendant ?
Ses questions me foudroyèrent. Ma réponse fut brève.
― Madame, mes préoccupations sont ailleurs en ce moment.
Angélique pencha la tête de côté pour exposer un peu plus la courbe de sa nuque. Elle me quitta un moment pour aller rejoindre un groupe de femmes.
Je m’apprêtais à entreprendre une conversation avec le seigneur Jean Baptiste Crevier lorsque Angélique nous interrompit. Elle me prit le bras jusqu'à la fenêtre de ce que l’on appelait « le château Bigot ». Elle commença ainsi à me parler :
― Je vais tenter de deviner vos préoccupations, me dit-elle.
― Vraiment ? lui demandai-je
― Attendez, vous êtes ici pour tenter de redorer votre image. Je dirais même que vous cherchez à vous faire pardonner d’avoir tué d’un coup d’épée et bien malgré vous le sieur Philibert. Les lettres de grâce de sa majesté ne vous suffisent-elles donc pas ? Sans ces lettres, votre tête aurait roulé sur le pavé.
En me regardant droit dans les yeux comme si elle voulait me fusiller, les pupilles de ses yeux avaient l’air de se transformer en billes de verre tellement elles grossissaient. Je ne savais plus quoi dire. La sueur me coulait dans le dos tellement j’avais chaud. Elle m’avait séduit. La dame était méchante mais j’aimais la confiance qu’elle dégageait et aussi cette désinvolture qu’elle contrôlait parfaitement. Je voulus lui répondre mais elle partit comme un coup de vent. Pour aller rejoindre l’intendant Bigot.
Jean-Baptiste Crevier vint me parler finalement. Porter attention à ses paroles représentait un réel défi puisque je n’arrêtais pas d’observer Angélique. Je compris en gros qu’il souhaitait poursuivre le meunier de sa seigneurie qui négligeait les rouages de son moulin. Crevier s’aperçut que je n’étais pas là pour l’écouter. Il se tourna vers Angélique et l’intendant.
― Ah, je comprends l’objet de votre distraction. Elle est charmante la dame. Non, séduisante et fascinante. Mais il faut se méfier. Elle est fort rusée et elle arrive toujours à ses fins. Regardez ses mains. Saviez-vous que notre cher intendant est devenu sa proie ? Monsieur Péan ne semble pas l’ignorer d’ailleurs. Elle peut donc tous nous faire chanter maintenant.
Jean-Baptiste Crevier me quitta spontanément pour aller retrouver quelques officiers qui s’étaient joints au bal. Je restai un moment seul. Je prêtai l’oreille au violoniste qui commençait à jouer le Ballet des amazones, une musique de cour que j’appréciais particulièrement.
Soudainement, les compagnes d’Angélique s’approchèrent de moi pour entamer la conversation. Elles étaient charmantes, enjouées et curieuses. Après le début des présentations, l’une d’elles m’interpella.
― Vous savez monsieur Legardeur, Angélique vous aime bien.
Les autres femmes rirent nerveusement, mais je restai stoïque.
― Ah, je l’ignorais, lui dis-je, jouant l’indifférence.
Après avoir salué ces dames, je quittai sur le champ le bal pour aller dans une autre pièce et regarder distraitement des bourgeois qui jouaient au pharaon, un jeu de carte que l’intendant avait prohibé dans la colonie. Je regardai distraitement les cartes se promener sur la table.

Je demandai deux jours plus tard d’être affecté à l’île Royale. Je fus plus tard promu capitaine. Mais avant de quitter Québec, l’idée de faire mes adieux à monsieur Péan et à Angélique me traversa l’esprit. Il m’était impossible de ne pas la revoir.
Lorsque je me présentai chez monsieur Péan, il m’accueillit la mine basse. Il me fit asseoir sur une chaise et me fit une confidence.
― Vous l’avez séduite.
― Quoi, mais de qui parlez-vous ?
― Mais d’Angélique, me confia-t-il en me regardant tristement.
Je compris qu’il lui était arrivé quelque chose. Voyant ma stupéfaction et la tristesse qui me gagnait, il devina qu’une question me brûlait les lèvres.
― Elle est morte Pierre. Angélique est morte. Il y a deux jours, elle a quitté la maison avec des habitants de la seigneurie de Beaumont qui sont venus la chercher. Angélique et ses complices se sont emparés de toutes les provisions de la maison pour aller nourrir des habitants qui étaient sur le point de mourir de faim. En traversant le pont de glace, le chemin a cédé et elle a disparu sous les glaces avec l’un de ses complices. Si notre cher intendant n’avait pas dépouillé de leurs farines les habitants du gouvernement de Québec pour les conduire à la misère, Angélique serait encore vivante.
Nous nous sommes regardés un instant sans mot dire. Mes jambes tremblaient.

PRIX

Image de Hiver 2015
10

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Trissia Lepopnav
Trissia Lepopnav · il y a
Je trouve aussi, que cette nouvelle mériterait de devenir un roman...bon courage !
·
Image de Yaakry Magril
Yaakry Magril · il y a
nouvelle qui pourrait devenir roman je trouve ! je vote yes je suis la première !! sinon j'ai poèmes en compétition si vous avez minutes merci
·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

NOUVELLES

L’homme s’approche de la pierre, il ajuste son gravelet et lève sa massette, il frappe les lettres une à une. Je me souviens... Angelo... Il y a longtemps, il y a deux ans. Angelo est ...

Du même thème