La pietà aux bras croisés

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Dire beaucoup en peu de lignes, voilà ce qui me tente, voilà ce que je tente.

Image de Grand Prix - Été 2020
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Ayant poussé la porte d’une chapelle romane, au cœur de la forêt d’Orléans, je contemple une pietà, Vierge assise au pied de la croix, Jésus mort sur ses genoux. Cette sculpture en bois m’intrigue. Soudain, je sais pourquoi : Marie a les bras croisés. Les miens m’en tombent. Imaginez une mère à qui l’on vient de remettre le corps exsangue de son fils, le fruit de ses entrailles, elle le presse sur son cœur, l’inonde de ses larmes, le couvre de baisers.
Elle, non.
Outre l’évidence qu’ainsi étendu en travers des genoux de Marie, ce corps, sans aucune retenue, aurait eu tôt fait de rouler à terre, une question me taraude l’esprit : cette mère ne doutait-elle pas de la légitimité de sa progéniture ? L’homme descendu de la croix était-il vraiment Jésus ? Convaincue, aurait-elle adopté ce geste, témoin d’une absolue perplexité ?

Le doute s’était-il déjà transmué en certitude ? Les bras niant, d’un croisement distant, la filiation de cet homme, là, sur ses genoux. En vérité, elle venait, dans un éclair, de réaliser qu’il n’était pas Jésus, mais un des larrons crucifiés à ses côtés. Était-ce le bon larron ou le mauvais ? Peu importe. Pour elle, ce mort n’était pas le sien. Il lui suffisait, malgré les traits défigurés du supplicié, de remarquer que ce n’était ni le brun de ses cheveux, ni le modelé de son front, ni l’ourlet de son oreille.

Et si cette attitude de déni n’était pas celle de la Vierge Marie mais ne faisait que révéler l’interprétation du sculpteur ? Sans doute l’artiste détestait-il sa propre mère. Pressenti par les autorités religieuses pour exécuter une œuvre destinée à la ferveur populaire, il n’avait pu se dérober. Mais, au grand jamais, il n’était parvenu à maîtriser sa répulsion envers sa génitrice. Mu par un transfert freudien, il avait immortalisé la sainte femme les bras croisés sur la poitrine.

À moins que le modèle qu’on lui avait imposé, une créature recueillie par les religieuses après avoir mis au monde l’enfant du péché, à moins que la brave femme ait refusé tout net de poser. Ils en avaient de bonnes, l’archiprêtre et les nonnes, de lui ordonner ces interminables séances d’immobilité. Si au moins, on l’avait choisie pour un portrait de Vierge à l’enfant, elle aurait eu plaisir à poser avec le sien. Mais avec le jardinier du couvent, ce bon à rien, ce lourdaud qui s’abstenait du moindre effort pour éviter de peser… Évidemment, les deux modèles ne leur coûtaient rien. Mais elle, non, elle n’avait pas voulu.
Hélas, personne n’en eut cure et elle dut obéir. D’ailleurs, outre son nouveau-né, elle nourrissait un complexe : elle avait honte de son buste opulent. Croiser les bras fut une façon de le dissimuler.


Pour m’assurer que je n’étais pas en proie à une hallucination, je suis retournée voir la pietà. Impensables bras croisés ! Non pas ces bras formant croix sur la poitrine en signe de totale oblation, comme les artistes ont si souvent représenté Marie lorsque l’Ange lui annonce sa prochaine maternité. Non, des bras, tout de refus et de négation, allant de pair avec l’expression du visage. Car ce visage n’est pas celui d’une mère éplorée, il est buté.

« Je n’ai plus de larmes pour pleurer. Maintenant, il faut que je crie ma colère. Les coups, les crachats, les insultes et pour finir ces clous dans ta chair, dans MA chair. Comment as-tu pu nous infliger ça ? Il n’a pas suffi que mon ventre s’arrondisse sans que Joseph m’ait connue ? Un brave homme qui m’a épousée quand même et t’a élevé comme son fils. Il n’a pas suffi que tu nous causes l’angoisse de notre vie quand on t’a cherché partout. Et toi, tu philosophais avec les docteurs de la Loi ! Il n’a pas suffi que tu délaisses le bon métier de charpentier pour les chemins de Galilée, que tu t’acoquines avec cette Marie-Madeleine à ce qu’on dit. As-tu seulement guéri les aveugles et les paralytiques ? Comment as-tu pu marcher sur l’eau ? Tous ces gens te suivaient et flattaient ton orgueil. Et ce Lazare que tu prétendais ramener d’entre les morts. Alors, si tous disent vrai, reviens-moi !

Tu reviendras.
Et 2000 ans plus tard, pour célébrer ta naissance, ils s’empiffreront d’huitres et de foie gras.
Tu reviendras.
Et pour fêter ta résurrection, ce sera la ruée sur les œufs en chocolat !
Tu reviendras.
Et pour commémorer ta montée au ciel, les voitures feront touche-touche sur le pont de l’Ascension.
Mais oui tu reviendras. Pour MOI, TA MÈRE, tu reviendras… »

(En contemplant la Pietà de la chapelle de Germigny-des-Prés.)

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