La photographie

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Boris Vian : "Un homme digne de ce nom ne fuit jamais. Fuir c'est bon pour les robinets."  [+]

Il était une fois – s’il est encore permis de commencer ainsi une histoire, après tant de guerres, tant de famines, de haine, d’hypocrisie, de sarcasme, de bêtise, de procrastination et après tant de fois déjà, qui n’ont servi à rien – il était une fois donc – oui, osons écrire ces mots qui ne blesseront personne – un garçon qui vivait sous un pont. Il ne parlait pas la langue de Molière, ni celle de Shakespeare, ni celle de Goethe, ni celle de Dante, ni celle de Cervantès, ni celle Pouchkine, ni celle de Lao Tseu, ni celle d’Averroès, ni celle de Senghor ou d’une autre contrée du monde, ni celle de Shéhérazade, il n’avait pas de langue et sa poche était vide. Il vivait sous ce pont car il avait fui la guerre, la famine, la haine, l’hypocrisie, le sarcasme, la bêtise, la procrastination qui régnaient dans son pays lointain. Il avait faim et ses os, saillants sous la fine peau qu’il portait comme un tricot de corps déguenillé, tremblaient sous la pluie diagonale. La tête recroquevillée entre ses genoux embrassés par ses bras squelettiques, il pleurait en secret. Il avait posé devant lui un morceau de tissu à peine plus grand qu’un mouchoir et quelques piécettes y dormaient paresseusement. Quand on ne sait pas chanter, qu’on n’a pas de chemise on devient vite invisible, et chaque jour qu’il ne mangeait ni ne buvait, son invisibilité s’aggravait. Il errait parfois le soir, comme un fantôme dans les rues de Paris, fouillait les poubelles, quémandait un pain aux devantures brillantes et dorées des boulangeries, retournait sous le pont comme le vent, sans être vu ou klaxonné, sans qu’on lui dise rien, sans qu’on lui jette un regard ou une pièce ou un sourire ou une miette de pain. Il était une fois donc ce garçon sans prénom, sans âge, presque sans visage, qui se recroquevilla le mieux qu’il put entre ses orteils et son crâne pour dormir un peu, en rabattant sur son corps les lambeaux de sa veste en jeans. Les voitures, les vélos, les camions, les trottinettes, les passants, les clébards passaient sous ce pont, sous le lampadaire miroitant dans ses rayons les gouttelettes de pluie qui, sous l’électricité, ressemblaient à des étoiles.
Clic !
Un bruit infime le réveilla et il leva timidement la tête, ouvrit lentement les yeux. Un homme était là, debout, dans un long manteau noir, entre ses mains un appareil photo lui cachait le visage. Clic ! L’homme fit glisser son appareil accroché à une lanière en cuir le long de son ventre et sourit. Il farfouilla dans sa poche, sortit une liasse de tickets de caisse, trouva une pièce et s’accroupit pour la tendre au garçon. L’enfant ne comprenait rien, n’osait froncer un sourcil, n’osait se mordre un coin de lèvre, osait à peine regarder le jeune homme dans les yeux.
- Bonsoir, dit celui-ci en souriant et il posa la pièce sur le morceau de tissu décoloré.
L’enfant tourna la tête, vit passer trois cyclistes et deux voitures ; un oiseau atterrit sous le pont pas très loin de lui. Il tourna à nouveau sa tête mouillée par les gouttes de pluie qui fuyaient sous le plafond du pont ; l’inconnu était encore là, il fouillait dans sa poche et sortit un paquet de biscuits entamé. Il le tendit au garçon, comme on jette aux pigeons quelques miettes d’un sandwich qu’on vient juste de terminer.
- Tiens, mange ! ajouta-t-il en souriant et l’enfant prit l’offrande car il avait faim depuis trop longtemps.
Il grapilla dans le paquet, goûta un biscuit et quand il eut avalé le premier morceau tous les doutes qui l’avaient chamaillé se turent et il se hâta de dévorer les autres biscuits. Le jeune homme le fixait avec un air d’émerveillement, se demandant sans doute ce que venait faire là, sous ce pont, cette créature à peine humaine. Il pointa son appareil vers le garçon affamé, ferma un œil et appuya. Clic !
- Je suis photographe. Je m’appelle Hashtag. J’ai vingt-six ans. Je travaille pour un journal, je vends mes photos. Chaque jour, une demi-page m’est réservée, pour ma photo et en dessous j’écris un texte. Mais souvent l’image parle d’elle-même... Alors parfois j’écris seulement ce qui me plaît.
L’enfant avait fini de manger et semblait écouter Hashtag sans en comprendre un mot.
- Demain ta photo sera peut-être dans le journal. Tu t’appelles comment ?
L’enfant fixait le photographe.
- What is your name ?
L’enfant fixait toujours le photographe.
- Moi, c’est Hashtag. Et toi ? insista le journaliste en se désignant du doigt avant de montrer l’enfant.
Celui-ci sourit, on vit ses dents blanches et noires comme un clavier de piano, rayonner dans le soir. Puis il s’esclaffa. Le journaliste détourna les yeux un moment, scrutant autour de lui ce qui pouvait être drôle. Le garçon pointa ensuite l’appareil photo du doigt. Sa veste en lambeaux était tombée sur le trottoir et il s’agrippa à l’appareil. Le journaliste recula brusquement et essaya de retirer les doigts crochus du gamin de son outil de travail – il se laissa faire et retourna dans son coin en croisant les bras contre ses genoux, contre sa poitrine où son cœur battait trop vite, baissant la tête vers son nombril.
Hashtag était déconcerté, il se serait presque mis en colère s’il ignorait qu’il n’avait pas le droit de l’être en face d’un homme si misérable. La main gauche de l’enfant avait plongé dans la poche de son pantalon. Elle tenait une photo en noir et blanc, pliée et abimée, d’une femme. Il la contempla, la larme sur la joue. Sur la photographie, qui devait être une page arrachée d’un magazine, la femme avait le visage tourné aux trois quarts et ses yeux foudroyaient l’objectif. L’enfant tapota son doigt sur le morceau de papier et sourit. Il tendit son trésor au journaliste et désigna l’appareil photo avec sa main.
- Non. Je ne peux pas, expliqua doucement Hashtag. C’est mon gagne-pain... Money... my money !
L’enfant insistait, tendant la page arrachée du magazine et pointant l’appareil photo. Il mima ensuite le journaliste, plaçant ses mains comme si elles tenaient un appareil photo et appuya dans le vide.
- Clic ! fit-il, puis il plaça la photographie de la femme sur son visage.
Clic ! Le fantôme qui vivait sous le pont, sans nom, sans âge, et presque sans visage, cette fois – oui, osons l’écrire car ce fut la seule fois – devint immortel sur une image qui n’aurait pour légende (comme ce mot porte bien son nom !) qu’une phrase sans verbe : « Prince sans Princesse. ».
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Image de Liam Azerio
Liam Azerio · il y a
Émouvant. Il faut peu de mots pour faire battre plus fort un cœur, et ce récit y parvient parfaitement.
Image de Benoît Sanzalias
Benoît Sanzalias · il y a
Merci Liam !