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La petite mademoiselle

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Marie-Françoise

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C’est la fin des vacances scolaires, elle va sur ses 15 ans et doit désormais traverser le lac pour se rendre au lycée Français de Bujumbura. Sa famille travaille en République Démocratique du Congo, l’ex Zaïre, pour plus de facilités elle séjourne donc sur place, durant la semaine. Le chauffeur la dépose sur la rive. Emilie se perd dans la contemplation du lac aux eaux cristallines, miroitantes sous le soleil déjà haut. La chaleur est étouffante, insupportable. On lui a dit qu’elle verrait rarement un lac aussi beau que le Tanganyika, ni aussi vaste ni aussi dangereux que celui-là. C’est pourquoi elle le fixe intensément, cherche à apercevoir les crocodiles, les hippopotames et autres créatures qui le peuplent, selon lmana*.

Thérésa, la logeuse au sourire bienveillant et à l’accent africain inimitable, la surnomme « ma petite mamoiselle ». Elle se prénomme Emilie, mais en fait Emie lui sied davantage. Grande, fine, chevelure brune bouclée et yeux verts, seins d’enfant encore, dans sa robe au décolleté carré en dentelle blanche, elle attire tous les regards.
Dès la sortie des cours, elle emprunte la bicyclette de mama Thérésa. Cheveux lâchés au vent, jambes et bras nus, robe virevoltante, s’élance à travers les routes du village. Pédale sur les chemins caillouteux soulevant la latérite qui s’infiltre insidieusement dans ses narines et sa bouche. Tel le sang circulant dans ses veines, le pigment colore abondamment la pureté de sa peau laiteuse, ses vêtements et ses ballerines. Ses fines bretelles retombent gracieusement comme pour souligner l’arrondi juvénile de ses épaules, le jupon froufroute un peu trop haut sur ses cuisses, sa médaille de la Vierge Marie tressaute, des mèches l’aveuglent parfois. Qu’importe une impression de liberté la submerge, elle sourit à tout.

Les rangées d’euphorbes, d’acacias, de tamarins défilent. Emie observe l’agitation devant les bazars. Les hommes en boubous colorés assis à l’ombre de trois énormes bananiers disputent leur traditionnelle partie de songoh*. Tandis que les femmes de monstrueux paniers posés sur leurs têtes, retenus d’une seule main, se déhanchent jusqu’à leur case. Les chiens errants la poursuivent en jappant. Elle évite de justesse les gamins dépenaillés, sales et morveux qui jouent à même le sol en plein milieu de la route. Nul ne se soucie des taxis brousse ou des bus qui foncent à vive allure usant copieusement du klaxon. Elle doit esquiver absolument les banana express, livreurs de régime de bananes à bicyclette sans frein, qui foncent à vive allure sur les routes, aveuglés par leur chargement démesuré.
Au bout du village, elle bifurque à droite. Veut se perdre le long de la rive, se fondre dans la nature, écouter, humer, s’évaporer, se rêver. Est-ce l’adolescence qui la perturbe ? Emie est à fleur de peau, le ressentiment à l’égard de sa mère qui a toujours préféré son frère aîné Adrien, à son détriment et à celui du petit Basile, l’étouffe. Du cercle familial irrespirable, elle a besoin de s’éloigner, les cours en pension lui offrent cette survie.
Assaillie de nombreuses pensées, rongée par ses doutes, Emie ne distingue que trop tard la racine d’eucalyptus, et se retrouve projetée violemment par-dessus le guidon. Légèrement étourdie, elle perçoit une respiration, des bras puissants la soulèvent, aucune parole n’est prononcée durant ces quelques secondes. On la dépose près d’une source, on lui mouille le visage. Une vive douleur à la cheville lui fait ouvrir les yeux, interrompant son rêve. Des mains noires, longues et fermes s’attardent sur son front, caressent sa chevelure. Un grand noir athlétique aux yeux brillants et aux dents éclatantes est penché au-dessus d’elle, soucieux de trouver son regard. Il est vêtu avec élégance et raffinement.

Se voile sa vision, s’emballe son cœur, s’efface alors le paysage, s’arrête le temps ! Les oiseaux ne chantent plus, deux souffles en harmonie, deux cœurs à l’unisson. Ces deux êtres se retrouvent dans la gestuelle, le grain de peau. Leurs yeux dialoguent. Aucun son ne sort de leurs bouches. Nul besoin ils se comprennent si bien, se confondent avec la nature. Une communion parfaite de deux âmes et deux corps. Ce qu’il advient ce jour-là, fait prendre conscience à Emie, qu’elle quitte l’adolescence, prend pleinement possession de son corps. Désormais, elle est détentrice d’un nouveau pouvoir, celui de femme.
C’est main dans la main qu’ils repartent. Oubliée la cheville. Se quitter est douloureux. La superbe voiture noire de Balthus est garée à quelques mètres seulement. Il ne peut se permettre de la raccompagner par crainte d’être dénoncé.
-il est préférable que je rentre seule, nous ne devons pas attiser les commérages. Ma bicyclette est en bon état. Un dernier regard, un sourire doux et confiant, elle tend encore une fois ses lèvres et s’échappe de son étreinte le cœur gros.
-pourrions-nous nous revoir demain ? Articule-t-il d’un air alangui en voulant la presser encore une fois dans ses bras. Je trouverai un endroit plus intime, ce sera notre petit nid, je te le promets.
Cependant, ils devront se montrer très prudents lors de prochains rendez-vous, car le père de Balthus n’apprécierait pas du tout cette nouvelle relation. Les blanches ne sont pas acceptées dans son milieu. Balthus a vingt-cinq ans, travaille dans les plantations de bananes que son père possède et dirige d’une main de fer.
Les rendez-vous secrets des deux jeunes amants, se succèdent. Dans les endroits les plus farfelus qui correspondent à leur état d’esprit bien à l’abri des regards malveillants. Dans une case en forêt primaire, dans des hôtels minables, dans la bananeraie familiale. Au risque de se faire pincer par les parents de Balthus ou les boys présents en permanence dans la propriété. L’enthousiasme de leurs journées de retrouvailles, l’invention de leurs jeux érotiques, la fougue toujours intacte durant ces deux années les nourrissent l’un l’autre. Une passion débordante que Balthus a du mal à maîtriser et à dissimuler à son entourage, envahit ses nuits et ses jours. Son obsession est telle, dès lors que les amoureux ne se voient pas, qu’il se perd dans les boîtes de nuit de la capitale à s’enivrer de Primus* ou de bière de bananes avec ses copains.
Emie rentrée sagement chez mama Thérésa, se plaît à imaginer Balthus, l’attendant dans le lit de sa chambre sous la moustiquaire, avec pour seule présence, des ventilateurs aux ronronnements lancinants qui bercent habituellement leurs ébats. La lampe bleutée se balancerait doucement au rythme des courants d’air, il essuierait la sueur qui perle encore à ses tempes, relèverait son oreiller, se noierait dans la fumée de cigarette, jetterait un dernier regard à son gecko apprivoisé et seulement alors il fermerait les yeux en pensant à elle.
Le père a menacé le fils de lui retirer toutes ses responsabilités au sein de l’entreprise familiale s’il poursuit sa relation scandaleuse avec la petite blanche du lycée. Sa future belle famille s’impatiente et n’apprécie guère toutes ces rumeurs.
Tous deux décidèrent de ne plus se voir, pour se quitter plus facilement, quand viendrait l’heure. Mais ce fut impossible tant que les événements ne les y obligèrent pas.

La séparation est brutale et définitive, Emie désormais bachelière, doit quitter non seulement le lycée français mais aussi le Burundi afin de poursuivre ses études dans une faculté à Paris. Le déchirement est total. Les adieux aux camarades à l’aéroport, les tous derniers échanges de numéros, les enregistrements de bagages, les appels au micro n’en finissent plus. Direction la salle d’embarquement. Les larmes qu’elle essaye de retenir tant bien que mal au milieu de cet attroupement, lui brûlent les paupières. Les yeux embués d’Emilie cherchent une dernière fois la silhouette de Balthus, immobile, effondrée, si présente au fond de la salle à demi cachée par un pilier. Il n’y aura pas d’adieux en public.
Elle a oublié combien de temps encore après son retour en France elle a pensé à lui. S’est-il marié avec cette princesse Rosa Paula, descendante de la famille royale qui lui était promise ? Elle n’a jamais rien su.

*Imana  : Dieu pour nous, mais en Afrique c’est l’ensemble des lois qui régissent l’Univers, l’Ordre de l’Univers.
*Songoh : jeu traditionnel africain qui se joue à deux, passionnant et captivant. Il appartient à la classe des jeux de semailles. Jadis, il distillait auprès des joueurs et de la société une philosophie existentielle particulière.
*Primus  : bière locale fabriquée à la Brarudi SA (Brasserie du Rwanda-Urundi créée en 1955)
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Epicurien78 · il y a
Qui a dit que les histoires d'amour finissent mal... en général (mais on sait qui l'a chanté !). Une histoire belle, par la pureté des sentiments, et triste, par le regard de la société... Une historiette bien écrite, où l'on sent le vécu d'un vie d'expat...
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Soseki · il y a
Un petit côté de "l'amant de la chine du nord ", une histoire plaisante à lire .
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gOz mercziler · il y a
Ouais cool comme nouvelle mais dommage que vous n'avez pas débuté votre histoire par la phrase prioritaire << toute histoire commence un jour quelque part >> n'hésitez pas à découvrir mon texte en compétition https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/mon-histoire-12.
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Adjibaba · il y a
Très belle production. Histoire écrite avec subtilité. Je vous accorde mon vote et vous encourage également à continuer dans cette lancée car c'est un réel plaisir de vous lire.
C'est ma première participation, merci de passer me lire et de votre si toutefois mon oeuvre vous plaît : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Chorouk Naim · il y a
Bien écrit.
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Marie-Françoise · il y a
Merci Chorouk Naim
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Dranem · il y a
Un récit qui nous plonge au cœur du Congo .... fort bien documenté pour une histoire d'amour impossible écrite avec beaucoup de délicatesse ,; j'adhère !
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Marie-Françoise · il y a
Non pas le Congo c’est le Burundi où j’ai vécu...
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Skimo · il y a
On dirait du vécu tellement l'ambiance africaine est rendue avec ce que je pense, du réalisme. L'histoire est également belle et captivante. Cependant un aspect surprend, c'est le refus de la famille vis à vis de la femme blanche, parfois synonyme de réussite sociale.
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Marie-Françoise · il y a
Merci oui du vécu (pr le pays) ms arrangé à ma sauce...
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Line Chatau · il y a
J'ai aimé ce récit ce beau récit d'un amour contrarié sous les Tropiques! Quelque soit la latitude, la vie est parois cruelle pour les amoureux!
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Marie-Françoise · il y a
Merci Line de lire mes autres textes
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Jo Kummer · il y a
J'ai aimé deuxième j'aime pour Marie-Françoise!
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Marie-Françoise · il y a
Merci Jo c’est vraiment gentil
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