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Virgiss

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FINALISTE
Sélection Public

Dans l’arrière boutique d’un brocanteur, quelques meubles anciens s’empoussiéraient, attendant de trouver preneur. Parmi eux se trouvaient une table ronde aux pieds dorés, un gracieux fauteuil Voltaire, un vieux buffet en chêne, une coquette lampe Art déco, et une petite commode à trois tiroirs. Tous avaient, jadis, eu l’honneur d’être exposés en vitrine. Mais devant le peu d’intérêt qu’ils suscitaient auprès de sa clientèle, le brocanteur les avaient remisés un à un au fond du magasin. Et dès lors, plus personne ne leur prêtait la moindre attention.
— Si ça continue, disait le fauteuil Voltaire, on finira tous dévorés par les mites !
— Moi je suis immangeable, pérorait la lampe.
— Immangeable peut-être, mais oxydable sûrement, rétorquait la table.
— Moi, j’ai les portes qui grincent, répétait sans cesse le buffet.
La petite commode, quant à elle, jamais ne se plaignait et prêtait peu d’attention aux lamentations des autres meubles.
Autrefois, sa jolie couleur acajou et l’élégance de son galbe avaient attiré bien des regards. Mais pourtant, jamais elle ne trouvât acquéreur. Car la petite commode avait un gros défaut qui rebutait tous les acheteurs : aucun de ses tiroirs ne voulaient s’ouvrir.
Le brocanteur avait tenté maintes réparations, mais en vain... les tiroirs, toujours, demeuraient verrouillés. La petite commode avait compris bien vite que personne ne voudrait l’acheter car, enfin ! qui donc pourrait bien vouloir d’une commode aux tiroirs verrouillés ?
Elle savait qu’il lui faudrait passer le reste de son existence au fond de cette boutique parmi les vieux meubles oubliés, alors dignement, elle acceptait son sort, résignée.
Un jour d’été, une jeune dame, coquette et parfumée, entra dans la boutique.
— Eh les gars ! reniflez moi un peu ce parfum ! lança le vieux buffet, en ouvrant toutes ses portes.
— Hum ! Parfum féminin, répondit le Voltaire, connaisseur.
— Tous en place ! s’écria la lampe. Je vois la dame qui approche.
En un instant les meubles se figèrent, offrant leur meilleur angle au regard de la visiteuse.
La jeune dame s’approcha du groupe de meubles et les observa longuement.
Puis au brocanteur qui s’approchait :
— Quelle époque, cette petite commode ? demanda-t-elle.
— Oubliez cette commode, chère petite madame ! Ça n’est pas une affaire ! Aucun de ses tiroirs ne s’ouvre !
— Quel dommage ! Dans ce cas, je prendrai cette petite lampe Art déco. Emballez-la moi joliment, c’est pour offrir.
Et la lampe disparut, emportée par la jolie dame vers un nouveau destin.
— Bon débarras, lança sèchement la table lorsque tout le monde fut parti.
— Qu’est-ce qu’elle avait de mieux que moi cette lampe ? pleurnicha le Voltaire.
— T’inquiète vieux ! Un jour ce sera ton tour, rassura le vieux buffet.
Et en effet, un jour pluvieux d’automne, le gracieux fauteuil Voltaire à son tour quitta la boutique du brocanteur, emporté par les bras musclés d’un gentil père de famille. On l’installa dans un petit salon parisien, entre la cheminée et la fenêtre, et dès lors chaque jour, il offrit son assise au repos d’un gros chat de gouttière, qu’on appelait Clément.
— Salut vieux... avait chuchoté le vieux buffet, en regardant le Voltaire s’éloigner vers une destinée inconnue.
— Bonne chance ! avait lancé la table.
Et tous deux avaient versé quelques larmes de meuble qui avaient roulé jusqu’au sol en petits moutons de poussière. La petite commode, comme à son habitude, était restée silencieuse. Silencieuse elle le fût encore lorsque, aux premiers jours du printemps, une vielle dame au chapeau fleuri s’aventura vers le fond du magasin et, découvrant la table ronde aux pieds dorés, l’acheta sur le champ.
— J’habite rue du Moulin, dit la vieille dame au brocanteur. Ayez la bonté de me livrer cette petite merveille avant ce soir.
Alors sans plus attendre, le brocanteur coucha la table aux pieds dorés à l’arrière de son camion et le soir même, elle dormait dans la salle à manger de la vieille dame au chapeau fleuri... Son départ de la boutique fut si précipité qu’elle n’eut pas le temps de faire ses adieux au vieux buffet qui, de désespoir, laissa tomber une des ses portes.
Il y eut d’autres étés, des automnes pluvieux, et encore d’autres printemps, des clients parfumés, fleuris, ou en famille, mais aucun d’eux jamais ne voulut d’un vieux buffet sans porte ou d’une commode aux tiroirs verrouillés.
Le vieux buffet ne se plaignait plus, même si parfois, il sentait quelques petits vers lui chatouiller les pieds.
Une nuit, tandis que tous les meubles dormaient dans la boutique, il glissa péniblement sur ses pieds vermoulus jusqu’à la petite commode à trois tiroirs et lui dit doucement :
— Je suis un vieux vieux buffet maintenant, et mon bois de chêne est bien malade. Je sais que je ne connaîtrai plus jamais la chaleur d’un foyer et que ma vie s’arrêtera ici, au fond de cette boutique. Mais toi, petite commode, toi si gracieuse sous ta robe d’acajou, ton avenir est ailleurs. Tu peux connaître encore le bonheur d’être utile à quelqu’un et ce bonheur ne se refuse pas. Alors fais un petit effort, et ouvre tes tiroirs.
Touchée par les mots du vieux buffet, pour la première fois, la petite commode se décida à sortir de son silence et d’une petite voix douce chuchota :
— Jamais je n’ouvrirai mes tiroirs.
Le vieux buffet fut si surpris d’entendre parler la petite commode qu’il laissa tomber la dernière porte qui lui restait.
— Mais... mais... bégaya-t-il. Tu...tu ...
— Peu m’importe la chaleur d’un foyer, coupa la petite commode. Je suis bien ici.
— Mais pourquoi t’obstiner ainsi ? s’exclama alors le buffet. Que caches-tu dans tes tiroirs que tu ne veux pas que l’on découvre ?
— Si je te dis ce que j’y cache, tu ne le répéteras pas ? demanda la commode, inquiète.
— Promis ! Parole de buffet ! Je ne dirai rien ! Jamais ! À personne !
La petite commode se serra contra le vieux buffet et chuchota :
— Mes tiroirs sont remplis de secrets !
— Des secrets ! s’exclama le buffet dans un souffle.
— Je les entends qui s’amusent et qui rient, continua la petite commode Ils dansent en rond dans mes tiroirs, font des galipettes et des courses folles, et toujours ont de belles histoires à raconter. Des histoires qui parlent de soleil, de fleurs et de pays lointains. Des histoires qu’ils sont venus cacher dans mes tiroirs et que je suis seule à écouter. Ils sont tout mon trésor, et si j’ouvrai rien qu’un tiroir, ils pourraient s’envoler. Alors je ne serai plus qu’une commode à trois tiroirs, qu’on pose dans un salon ou dans une chambre pour ranger fourchettes, draps ou vieux papier. Je ne veux pas de ce destin-là. Moi, je veux être, pour toujours, la petite commode aux tiroirs à secrets.
— Oh ! commode ! s’exclama le buffet. Comme je t’envie d’abriter ces secrets ! Moi qui n’ai plus rien à l’intérieur que quelques courants d’air et beaucoup de poussière...
Il laissa échapper un profond soupir et se mit à pleurer.
— Ne pleure pas, buffet, supplia la commode, émue par les larmes du vieux meuble. Puisque désormais tu sais tout de moi, je veux bien partager avec toi mes secrets. Sèche tes larmes et serre toi fort contre moi. Taisons nous et laissons les secrets venir nous chuchoter leurs belles histoires.

Tout au fond de la boutique d’un brocanteur, quelque part, ici ou ailleurs, un vieux buffet sans portes et une petite commode aux tiroirs verrouillés savourent le temps qui passe en écoutant des histoires de secrets.

PRIX

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Mielloux · il y a
Très belle histoire, très original, moi qui suis ébéniste je suis touché :) si vous avez du temps pour venir voir ma bd en compétitions : http://short-edition.com/oeuvre/strips/harry-l-histoire-oubliee-1
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Guilhaine Chambon · il y a
Une belle découverte que votre texte dont j'ai apprécié l'écriture. Avez vois découvert Au fait belle journée
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Pabauf · il y a
Belle histoire... Est-ce un de ces récits secrets, tout droit sorti d'un des tiroirs de la commode ?
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Thara · il y a
Vote doublé !
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Arlo · il y a
La confirmation du vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" prix été poésie. Bonne chance à vous et bonne journée.
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Virgiss · il y a
Merci beaucoup ! J'irai vous lire très vite !
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Marguerite · il y a
Cette histoire me rappelle le roman d'Edouard Estaunié "Les choses voient".
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Virgiss · il y a
Je ne connais pas. Vais remédier à cette ignorance :-) Merci pour votre lecture
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Marguerite · il y a
C'est vieux roman, en vente sur Amazon.
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Minibulle · il y a
J'ai adoré !
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Virgiss · il y a
Merci beaucoup !
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Gabrielle Egger · il y a
comme c'est touchant , j'ai adoré! mon vote et mon soutien vous sont acquis
je vous invite volontiers à lire quand les quatre saison( http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/quand-les-quatre-saisons)
bonne chance
@micalement

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Virgiss · il y a
Merci beaucoup ! J'irai vous lire très vite !
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Grain de folie · il y a
Bonsoir, je découvre ce soir votre nouvelle ; j'ai été attirée par le titre et je n'ai pas été déçue , votre texte nous transporte dans un monde merveilleux, où les personnages sont attachants.
Bonne chance !
Si vous aimez les haïkus, Amour incertain est en compétition http://short-edition.com/oeuvre/poetik/amour-incertain-1

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Virgiss · il y a
Merci beaucoup ! J'irai vous lire très vite !
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Cricri · il y a
J'ai beaucoup aimé, c'est sensible et touchant
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Virgiss · il y a
Merci :-)
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