La perdante

il y a
5 min
14
lectures
0
Les morts
Geneviève est passée à trépas. Elle n’a plus d’enveloppe corporelle, de sexe, de cheveux, de goût, d’odora, juste une sensation qui ne s’appelle pas une sensation... Les mots humains ne peuvent rien exprimer ici. Entourée d’autres âmes, à défaut de les appeler autrement, elle communique avec elles de façon quasi instantanée. Les présentations se résument à ce qui suit.

Geneviève vivait seule et sait que son testament ne sera pas respecté. Son notaire la volera, falsifiera ses documents pour vendre son identité. Personne ne s’interposera car personne ne s’inquiétera de ce qui advient des affaires de cette écrivaine populaire sans relation personnelle. De toute façon, ce qu’elle a légué dans sa vie, ce sont les émotions et c’est tout ce qui importe. Elle s’est suicidée parce que ça ne faisait plus de sens pour elle de vivre et elle n’avait plus d’inspiration depuis un an. Riche et santé, elle considère qu’elle a quand même fini sa vie sur une bonne note. Elle s’est gazée avec la voiture dans son garage.

Jule a fait le tour du monde, comme touriste. Après des années, il s’ennuyait. Attiré par une cavité où l’activité sismique lui semblait forte, il est devenu obsédé par la théorie des multivers. Il croyait que s’il mourrait à cet endroit, ça faciliterait son passage dans un au-delà qu’il pourrait visiter, comme touriste. Sa lettre de suicide n’a ému personne car tout le monde le trouvait fou depuis trop longtemps. Il s’est tiré une balle dans la tête à l’endroit de la fameuse cavité.

Baleine s’est échouée sur une plage quitte à risquer de mourir en écoutant le son du vent et des vagues. C’était si réconfortant, si doux. Dans l’eau, elle ne s’entendait plus penser depuis longtemps à cause de toute la circulation commerciale des bateaux. Elle est morte à cause de ça, même si ce n’était pas intentionnel.

Cassis était une humoriste. Payée et applaudie pour insulter les foules, traiter les gens de con et leur faire aimer ça. Un jour, elle en a eu assez des montagnes russes émotionnelles. Elle n’aspirait plus qu’à la platitude. N’arrivant pas à stabiliser ses émotions avec aucune drogue, elle a pris une surdose de médicament et est allée faire une sieste. Une longue sieste. Très longue.

Mathieu s’est suicidé pour cesser de ressentir une injustice permanente. Il s’était fait violer et son psychologue lui a dit que le violeur avait ses raisons et que le viol n’était pas la pire chose au monde. Relativiser aussi sagement (sarcasme) était impossible pour Mathieu. La neutralité abjecte de ce psy lui ont fait l’effet d’un second viol, d’une perte d’espoir total en l’humanité. Il croyait que rejoindre le ciel était son destin et qu’il pourrait, en devenant un ange, sauver des victimes. En se pendant, il était heureux d’aller retrouver son Dieu.

Arnaud était amoureux de son ami gay (celui qui voulait guérir de son homosexualité). Arnaud voulait qu’ils vivent ensemble en couple, l’autre voulait qu’Arnaud se fasse soigner autant que lui. Ils s’en sont voulu tous les deux. Quand son ami s’est suicidé, Arnaud voulait le rejoindre dans la mort car il croyait qu’ils auraient enfin une chance d’être réunis. Il s’est ouvert les poignets dans son bain. Maintenant mort, il a l’étrange, et pas si étrange que ça, sensation de s’en foutre.

À la fin des présentations, ils comprennent leur point commun. Une voix (V) leur explique :
V-Vous vous êtes enlevé la vie avec un sentiment soit d’espoir, soit de soulagement, au pire blasé. L’endroit où les âmes atterrissent dépend beaucoup de l’émotion générale au moment de mourir. Comme l’ami d’Arnaud était révolté et voulait se punir en s’enlevant la vie, il a atterrie ailleurs que parmi vous, dans un univers parallèle comme il y en a beaucoup.

Jule demande à personne en particulier :
J-Je n’ai pas de sentiment d’accomplissement, je ne sens même plus mon . Mais je constate que j’avais vu juste en pensant aux multivers. Est-ce que, en tant qu’humain, j’aurais dû essayer de prouver cette découverte et l’apprendre aux autres ?
V-Non. Cette découverte était un hasard, une supposition. L’humain n’est pas sensé tout savoir. Comme n’importe quelle autre espèce. Par exemple : même si un chien devenait omniscient, il n’aurait rien d’autre à faire qu’être un chien.

Les choix

Geneviève et les autres âmes sont attirées par des choix, des transformations. Les catastrophes naturelles dues au changement climatique sont ce qu’ils veulent devenir sans savoir comment ni pourquoi. Geneviève choisi le tremblement de terre mais avant, une partie d’elle veut aller voir les autres univers parallèles.

Une voix lui dit qu’elle doit se purifier avant, apprendre à se détacher complètement de ce qui semble important quand on est humain. C’est comme les petites morts : passer d’enfant à adolescent ou d’adulte à vieillard, changer d’école, déménager de maison... Les toutous et les jouets et les autos et les vélos ne sont plus vus ou ressentis ou désirés exactement de la même façon. Autre exemple, l’abandon de drogue ou d’alcool peut être vu comme une petite mort car c’est un deuil.
V-Ici, ta petite mort est que ton âme se détache du besoin humain de se mêler des affaires des autres.

Le courant

Geneviève (G) sens que cette voix parle de façon sensée. Donc, parmi les choix de catastrophes naturelles, elle essaie d’être un tremblement de terre. Elle passe dans un courant, en nageant ou en volant. Elle y voit des chemins qui prennent des directions vers d’autres univers. Soudain, elle est attirée par le chemin qui mène vers ce que les humains appellent OVNI. L’univers des lumières blanches, comme celle qui était venue lui parler quand elle était bébé, est vers la droite.

S’engageant dans cette voie, la voix (V) ralenti sa course.
V-Qu’est-ce que tu fais ? Quel est ce restant de désir humain que je détecte en toi ?
G-Je veux aller dire aux lumières blanches de changer de tactique car rendre le cerveau trop sensible n’est pas la solution de l’évolution chez les humains. Ces humains, rendus trop sensibles depuis qu’ils sont bébés, ne font que souffrir inutilement.
V-Elles comprendront et s’ajusteront bientôt. Elles n’ont pas besoin de toi pour ça.
G-Mais je suis utile à quoi, alors ?
V-À avoir du plaisir.
G-Mais la vie, alors ?
V-C’est pour avoir du bonheur, du plaisir, pour tout le monde.
G-Mais la douleur inutile, destructrice sans reconstruire, qu’est-ce qu’elle fiche sur Terre ?
V-Ça, c’est à cause de la stupidité. La conception de bien et de mal est une tare typiquement humaine, ce n’est pas la conscience de soi. C’est pourquoi on est en train d’éradiquer la stupidité... ou plutôt, qu’on l’aide à s’éradiquer elle-même.

Tout à coup, Geneviève se sent absorbée par un tunnel.

V-Si tu insistes à te mêler des affaires des autres univers, tu redeviendras humaine, tu oublieras tout et recommencera à être stupide. Et je n’aurais plus qu’à te dire : <à la prochaine fois>.

Geneviève n’a pas peur. Elle comprend simplement que c’est inutile. Laissant son idée d’aller voir les lumières blanches, elle est repoussée automatiquement par le tunnel qui l’aurait refait humaine. Flottant dans le courant, elle bifurque alors vers la gauche, nageant vers sa première idée de transformation. Mais au lieu de devenir tremblement de terre comme prévue, elle est en joie de se transformer en typhon. Le souvenir de la Geneviève qu’elle a été est loin et dispersé dans les univers. Elle ne ressent plus que du plaisir à tournoyer l’eau.

L’ancien Jule est devenu des tremblements de terre. L’ancienne baleine, des émulations de volcan. Cassis n’est plus qu’orage et feux de forêts. Mathieu fait des tornades. Arnaud est devenu un virus. Le réchauffement climatique provoque, de plus en plus et plus rapidement que jamais, des ravages pour les humains, une fête pour les vents et les vagues. Certains animaux et insectes en profitent grandement aussi.

Ce n’est donc pas accidentel si les inhalations et les ingestions de produits qui proviennent des tréfonds de la terre et de la mer transforment les foetus des femmes enceintes. Les humains engendrent involontairement des Elbezs qui sapent l’homo sapiens. Ils sont forts et curieux, les petits Elbezs. Leur cerveau résiste à la stupidité. Leur corps s’adapte bien à la pollution, à la baisse de nourriture et d’eau potable... Les humains normaux développent de plus en plus de cancers, deviennent stériles, malades, souffrent de mal nutrition et disparaissent au fil d’à peine quelques centaines d’années.

La 6e Grande Extinction

Les humains décédés, comme d’autres vivants d’autres espèces, sont attirés vers des univers différents... comme un nuage de poussière dispersé dans le vent. Certains d’entre eux renaîtront sur Terre en tant que des Elbezs. La race humaine a été la grande perdante de l’Histoire, accélérant son autodestruction (la seule destruction qui aura été reconstructive de son histoire) en donnant naissance à une espèce talentueuse et empathique. Les Elbezs vivent en harmonie sans être maître de la Terre. Les catastrophes naturelles se calment... pour l’instant. Tous les êtres vivants s’épanouissent autant dans la douleur des combats que dans la douce et tendre prospérité, dans le grand cycle de la Terre.
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !