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La part du chien

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Claire Le Coz

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FINALISTE
Sélection Public

Pourquoi on a aimé ?

À demi-mots, le brouillard s'éclaircit et l'horreur se dévoile. Un style d'écriture original pour un récit qui suit son propre rythme, lancinant ...

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Elle court, elle ne se retourne pas.
Elle ne pense pas. Rien.
Elle court jusqu’à plus de souffle.
Jusqu’à la douleur. Ça la prend dans les côtes, ou peut-être juste en dessous, un point, là.
Une douleur qui lance, transperce.
Alors seulement elle s’arrête.
Elle ne sait même plus pourquoi elle a couru comme ça.
Elle n’a pas l’habitude et la tête lui tourne.
Ses bras sont humides. Ses mains sentent le savon de Marseille.
Elle respire ça, ses mains, cette odeur, comme on respire des sels.

Elle est sortie, sans le chien, elle a juste pris une veste.
La veste, elle n’a pas oublié.
Le reste. Elle ne sait plus.
Elle souffle. Une goutte de sueur descend le long de sa nuque.
Elle frissonne. Pourtant elle a chaud.
Le soleil se hisse, il chauffe les tomettes de la place.
Elle se laisse tomber sur un banc. Tout l’éclabousse, lui donne le vertige. Elle ferme les yeux. Tend le visage vers l’astre levant.
Elle aime le soleil. Elle aime cette caresse.
Il faudrait prendre le soleil plus souvent. L’air, le soleil, le vent. Tout.
Une vieille s’approche, demande si elle peut s’asseoir à côté.
Il y a d’autres bancs bien sûr, il y a toujours d’autres bancs sans doute.
La solitude pareille à la peau, qui cherche à se réchauffer.
Elle dit oui, je vous en prie. La vieille sourit, contente.
Ce n’est pas une bavarde non plus, tant mieux. Le silence partagé c’est meilleur. Les mots, la conversation, elle a oublié ça aussi.

La vieille fourrage dans son sac, trie ses choses, ordonne des papiers.
Elle se dit qu’elle doit avoir rendez-vous quelque part, chez un médecin peut-être.

Puis elle se détache de la vieille, elle regarde les arbres un peu plus devant, qui encadrent la place. Ils portent de gros fruits orange, des fruits lourds qui semblent peser. Des fruits qu’elle ne sait pas. Certains sont écrasés, colorés au pied des arbres.
Elle demande à la vieille, quels arbres, quels fruits.
Bien sûr la vieille sait.

Elle dit que ce sont des kakis, que c’est un fruit d’ici, un fruit de Provence à l’intérieur juteux et sucré, qu’on les coupe en deux et qu’on mange la pulpe à la cuillère, comme de la confiture. Aussi qu’on en trouve sur les marchés, mais parfois ce sont d’autres kakis qui viennent d’Israël ceux-là et croquants comme des pommes. Pas les mêmes, pas ceux qu’aime la vieille.

Elle pense au marché, qu’elle aimerait faire ça, juste ça, aller au marché, acheter des kakis, et les manger à la cuillère. Aussi qu’elle aurait aimé se promener avec le chien. Prendre le soleil. Croiser d’autres vieilles, d’autres jours, sur d’autres bancs. Des petites choses simples comme ça, qui ne paraissent rien.

Elle sait, elle se rappelle maintenant.
Pourquoi et où elle courait comme ça.

Elle sourit. Cinq minutes, cinq petites minutes de soleil encore. C’est si bon. Elle enlèverait bien sa veste, mais elle la garde.

La vieille va s'en aller, elles se disent bonne journée madame, bonne journée à vous aussi, se sourient. Puis soudain, elle pense qu’elle ne sait même pas où il faut se rendre, elle demande vite à la vieille. La vieille sait encore. Elle lui dit, au bout de la rue, de tourner à droite, de remonter l’avenue, puis à gauche de la mairie, un grand bâtiment qu’on ne peut pas rater.

Elle voit la curiosité dans l’œil de la vieille. Elle dit qu’elle a perdu son chien. Elles volent encore des minutes au temps comme ça, au travers de ce petit mensonge, des histoires de chiens perdus tout le monde en a.

La vieille est bien partie maintenant.
Elle se lève, elle suit le chemin indiqué. Lentement, à petits pas comptés, comptés pour ne pas penser. Elle fixe ses pieds, lève la tête juste ce qu’il faut.
Elle y est.
Elle entre dans le grand bâtiment qu’on ne peut pas rater.

À l’accueil, un agent qui lui demande ses papiers. Ses yeux s’arrondissent. Elle dit qu’elle n’en a pas. Qu’elle n’en a plus depuis longtemps. Les yeux de l’agent derrière le comptoir s’arrondissent aussi. Il doit la prendre pour une folle, sûrement. Aussi elle est décoiffée, sa course, ses cheveux un peu fous. Et puis il a peut-être bien raison de la regarder comme ça au fond. Il dit, il faut revenir avec vos papiers. Elle rit, c’est nerveux. Elle pense qu’il faut se reprendre maintenant, elle respire un grand coup, s’éclaircit la voix. Elle dit, j’ai commis un crime, je voudrais voir un inspecteur s’il vous plaît. Elle voit que l’agent ne la prend pas très au sérieux, il demande d’un air goguenard de quel crime il s’agit. Elle dit qu’elle ne parlera qu’à un inspecteur. Il marmonne qu’on n’est pas dans une série américaine là, qu’il a autre chose à faire, qu’elle s’explique ou qu’elle s’en aille. Elle croise les bras, ne bouge pas, ne parle plus. Elle tremble même un peu. Justement un inspecteur passe, une inspectrice plutôt, alors l’agent l’interpelle, il dit qu’il a juste là une très grande criminelle, qui ne veut se confesser qu’auprès d’un inspecteur. Les deux femmes se regardent. L’inspectrice dit, c’est bon je m’en occupe. L’agent lève les bras en signe d’impuissance, « comme tu veux » il rajoute.

Elles s’installent dans un petit bureau.

L’inspectrice lui demande ses papiers. Décidément c’est une vraie manie.

Elle dit qu’elle n’en a pas, qu’elle est venue comme ça, qu’elle ne sait même pas si elle en a encore, ni où ils sont. L’inspectrice dit d’accord, bon très bien, qu’elle donne son nom, son prénom, sa date de naissance, son adresse, qu’elle va juste noter comme ça, que pour prendre sa déposition il faudra quand même une carte d’identité, même une vieille.

Elle se dit qu’elle ne comprend pas, qu’elle ne comprend rien. Qu’il faut être clair, tout de suite, capter l’attention, c’est ça. Alors elle enlève sa veste, elle met ses bras bien sur la table, bien sous les yeux de l’inspectrice, avec les bleus, les brûlures, la pointe des doigts de la fourchette, pique, pique, pique, en points rouges ancrés à la peau.

— L’adresse je ne la connais pas, mais je vous conduirai après.

L’inspectrice lui dit d’attendre deux minutes et dans le même temps, elle appelle deux collègues. Voilà, elle a toute son attention. Elle lui fait répéter :

— Alors vous étiez en train de me dire madame, que vous ne connaissez pas votre adresse ?

Ils lui regardent les bras, les poignets. On voit l’horreur dans leurs yeux. Elle aussi ça lui fait pareil. Elle pensait qu'un jour, avec l'habitude, ça ne lui ferait plus rien. Mais comment s'habituer à ça ? Elle pense qu’ils ont bien compris. Qu’ils ont compris déjà. Elle dit :

— Je l’ai tué, vous savez.

Et puis encore :

— Je vais vous emmener, si vous voulez, je pense me rappeler le chemin. Elle sourit. Je n’avais pas le droit de sortir. Je crois même que je n’ai jamais vu la façade que côté jardin, mais le jardin, il donne sur une grande façade de brique, et cette façade j’en connais chaque pierre, sûr je la reconnaîtrai.

L’inspectrice prend ici, saisit la perche, la balle au rebond, on ne sait quoi, on ne sait pourquoi, comprendre ? Être certaine ?

— Il ne vous laissait sortir que dans le jardin, votre mari c’est ça ?

Elle répond que oui, elle baisse sa chaussette, elle montre où la laisse a mangé la peau petit à petit.

— Une grosse chaîne bien épaisse, la même que celle du chien, parfois je devais dormir avec, dans la niche aussi. Bien épaisse, elle répète, c’est avec ça que je l’ai étranglé. Avec ça que je l’ai tué.

Moment de silence.

— Vous êtes certaine de ne pas connaître l’adresse, madame ? C’est important, il faut qu’on envoie une ambulance, peut-être qu’il n’est pas trop tard.

Ils y vont chacun de leur acquiescement. Elle repense à ses mains, au lavabo, à l’eau qui coule rouge, au savon, à la part du chien.

— Oh ça, aucun risque. Il est tout à fait mort. Je lui ai arraché le cœur.

Ils la regardent comme l’on regarde les folles qui divaguent. Oui elle est folle, elle le pense aussi. Folle dans sa manière de dire je lui ai arraché le cœur, comme elle dirait : j’ai plumé le poulet, j’ai fait cuire le rôti, j’ai fait une tarte aux pommes. Folle, ou encore détachée, ailleurs, loin de ce corps, de cet esprit même, ailleurs, une autre, c’est lui qui a fait ça. Elle conclut :

— Vous verrez le chien, il a tellement reçu de coups qu’il se traîne, je veux dire il rampe. Carrément. Il aimait ça, voir le chien ramper, les os broyés, même plus sur ses pattes, il aimait que je voie ça, aussi, comme une promesse. Je vais vous emmener, je signerai tous les aveux, je donnerai tous les détails, je voudrai juste être là quand vous ferez piquer le chien, juste ça, ce serait bien de faire vite, il souffre tellement le pauvre. Quand vous le verrez, alors vous comprendrez qu’il méritait sa part. Sinon je ne me serais pas donné cette peine, c’est dur d’arracher un cœur, vous savez. Et le plus drôle... je n’étais même pas certaine qu’il en ait un.

PRIX

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Maguy Cordier · il y a
Tragédie toute en finesse, sans parler de sa propre vie, juste à travers les autres... Magnifique, bouleversant
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Alicia Bouffay · il y a
La discussion sur les kakis, l'odeur de savon de Marseille, parler de la souffrance du chien malin.. Plutôt que de celle de la femme, et l'arrachage de coeur qui fait du personnage plus qu'une victime, J'ai bien aimé !
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Anne Marie Menras · il y a
Ouf ! dur cette histoire ! arracher le cœur de quelqu'un qui n'en n'a pas... je crois que si cela m'était arrivé, je n'aurais même pas voulu le toucher même mort !!!
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Maryse · il y a
Félicitations !
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Cerise29 · il y a
Bonne chance ! ai aimé l'intrigue.
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Miraje · il y a
Bravo ! Une "Recommandation" fort à propos.
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Thara · il y a
Félicitations pour cette recommandation S.E...
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JACB · il y a
Belle architecture dans le déroulé de l'histoire et sa présentation. C'est vraiment un très bon texte Hel ! On n'en sort pas indemne comme votre personnage.Bravo.
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Chtitebulle · il y a
Mes votes .......... avec beaucoup d'admiration !
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El bathoul · il y a
Bonne chance pour cette finale, et belle découverte.
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