La panne de Victorien

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Après une expérience malheureuse de critique littéraire dans une revue vélocipédique, André Jalex Jr s'est essayé à de nombreuses disciplines: ténor d'opéra, footballeur international  [+]

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C’est par une après-midi grise de décembre que Victorien Salemme connut sa première panne. Sa première réaction fut la surprise. Jamais encore depuis près de quatre vingt ans de pratique son organe ne l’avait trahi. Il allait à peine sur ses quatre-vingt-quinze ans, ce qui n’est pas un âge pouvant expliquer une pareille faiblesse. Sa compagne d’alors, un tendron d’à peine soixante et dix-huit ans répondant au doux prénom d’Apolline, ne pouvait certes pas être mise en cause tant elle avait multiplié les efforts pour obtenir satisfaction de sa propre gourmandise. Ensemble ils avaient cherché une explication à une aussi surprenante carence. Certes on était en décembre et l’on sait par une certaine rumeur publique que ce mois n’est guère favorable et qu’avec le temps froid il faut parfois « aller chercher le coupable avec une fourchette à escargots ». Mais cela n’expliquait pas tout. Et d’abord il avait déjà connu et expérimenté de nombreux mois de décembre sans problème particulier. Certes le repas de midi n’avait pas été particulièrement léger mais il ne paraissait pas raisonnable d’incriminer les médaillons de foie gras sur toasts, non plus que le cassoulet au confit d’oie dont il avait peut-être commis l’imprudence de se resservir trois fois. Mais cela lui était coutumier et jamais encore il n’avait eu à s’en plaindre, d’autant qu’il avait eu la sagesse, ce coup-ci, pour en faciliter la digestion, de terminer le repas par un verre de colonel. Cette boisson à base de sorbet au confit de citron vert arrosé de vodka accompagnait d’habitude merveilleusement la traditionnelle tarte tatin venant en dessert. Il avait peut-être eu tort de renoncer au verre de Limoncello de Sorrente qu’il prenait chaque jour après le café gourmand, en « pousse-café », prétendait-il.
Mais il y avait peut-être une autre raison dont il ne pouvait s’ouvrir à Apolline dont la jalousie était presque maladive. Il avait en effet passé la veille une après-midi mouvementée en compagnie d’une jouvencelle d’à peine cinquante ans, la tendre Isidorine, dont une certaine inexpérience en matière de sexe lui avait sans doute occasionné un surcroît de dépense physique et psychique. Mais de cela aussi il avait une vieille habitude. Il connaissait bien les insuffisances et l’inculture de ces gamines, quadra ou quinquagénaires inconscientes, qui causent au mâle, même à l’apogée de sa technique, des problèmes que la science seule ne peut toujours résoudre sans effets secondaires. Quoi qu’il en soit cette explication ne lui convenait guère et il décida de prendre l’avis de son père.
Saturnin, son père, était malheureusement difficile à joindre. Depuis une bonne dizaine d’années il avait pris la fâcheuse habitude de s’adonner à la boisson et il fallait beaucoup de chance pour le joindre à jeun. Cette fois cependant il le trouva assez vite dans une maison de plaisir où il avait coutume de soigner sa libido avec Anatoline, une partenaire dont il appréciait les services depuis plus de quatre-vingt-dix ans. Saturnin, qui était un bon père, trouva la panne de son petit exagérément précoce mais il n’en dit rien afin de ne pas l’inquiéter davantage. Il se souvenait d’avoir connu lui aussi un ralentissement de même type dont il regrettait de n’avoir plus une mémoire précise (il n’avait plus la mémoire de ses cent ans... et la cause lui échappait désormais). Par contre il lui semblait que ce fût à un âge plus tardif, approximativement vers cent-dix ans. D’aucuns de ses aïeux avaient connu des mésaventures semblables mais ils ne s’en étaient sans doute pas vantés. Cependant on ne pouvait jamais être tout à fait sûr de l’innocence féminine dans un tel contexte et il lui conseilla une petite cure d’onanisme qui pouvait suffire à remettre la machine en marche.
En fils respectueux des conseils paternels et bien qu’un peu dubitatif, Victorien s’essaya à la thérapeutique conseillée mais il rencontra des difficultés de concentration dommageables à l’effet recherché. De surcroît la technique, sans doute efficace chez les nourrissons, se révélait assez fatigante pour un homme de son âge.
Un instant il pensa chercher une solution auprès de minettes de vingt ou trente ans mais il craignait leur manque de connaissances confinant à l’inculture sexuelle, conséquence de l’incurie des programmes de maternelle. Par ailleurs peut-on vraiment comparer une piquette (même d’agréable apparence) voire un vin nouveau à un Gevrey-chambertin d’une grande année ?
Aussi abandonna-t-il assez vite cette voie pour lui préférer un substitut plus crédible, le recours à des talents authentiques, ceux d’une authentique bigote. Le bruit courait, confirmé par son ami Urbain, qu’un puissant stimulant émanait de l’émoi d’une partenaire confite en dévotion mais en proie aux notions d’interdit et de péché surtout lorsqu’il est ressenti comme grave, et peut-être mortel. L’homme de goût et de culture pouvait y rechercher une forme supérieure d’excitation bien supérieure à celle générée par un acte sexuel banalement accepté. Victorien se mit donc à rechercher dans les dernières travées des établissements religieux (le choix de la religion n’avait pas d’importance), l’oiseau rare susceptible de régénérer sa virilité défaillante. Et c’est ainsi qu’il fit la connaissance, dans une petite chapelle du seizième arrondissement, de Théophanie (qui se faisait appeler Marie-Madeleine par coquetterie), veuve d’un ancien Trésorier Payeur Général. Nous ne la décrirons pas par pudeur mais aussi pour nous épargner les sarcasmes et les lazzis de mâles incompétents ou malhonnêtes. Nous dirons seulement qu’elle sut lui offrir une prestation haut de gamme (que l’on ne peut décemment détailler dans un ouvrage sérieux) à la suite de laquelle Victorien, rassuré, retrouva une virilité triomphante.
Victorien, qui avait bon cœur, ne répudia pas Apolline dont il ne pouvait méconnaître ni les qualités foncières ni le dévouement. Il se contenta seulement d’opter pour une double vie. Il savait qu’il avait devant lui une longue route qu’il souhaitait seulement rendre la plus agréable possible. Pour cela il gardait toujours en mémoire le modèle de la famille, son ancêtre Mathieu dit Mathu...

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