LA PANNE

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La science et la technique ont accompagné toute ma vie. Mais comment s’en évader parfois si ce n’est par l’écriture ? Raconter pour faire rêver, réfléchir, partager, laisser une petite  [+]

Comme toutes les nuits, vers cinq heures, c'était machinal, Quentin ouvrit les yeux et regarda les digits orangés de son radio-réveil. Le noir absolu. Sans doute une coupure de courant?
Tout en baillant, il chaussa ses pantoufles et se dirigea à tâtons vers le disjoncteur, en récupérant au passage une lampe électrique.
Mais l'appareil était bien enclenché. Une coupure du distributeur d'énergie? On verrait cela au réveil.
Rien ne pressait car il était retraité.
Avant de se recoucher il jeta un coup d'oeil par la fenêtre et vit que l'éclairage public ne fonctionnait pas non plus et donc que les maisons avoisinantes étaient plongées dans le noir. Ce qui le confirma dans son diagnostic.

PREMIER JOUR

Dès son réveil il constata que le défaut était toujours présent puisque son radio-réveil restait muet. Il allait falloir s'arranger avec cette imprévisible coupure. A commencer par les volets électriques de son séjour qui restaient fermés.
Passant le nez par l'entrebaillement de sa porte, heureusement pas électrique... il entendit tambouriner chez son voisin qui, visiblement, semblait bloqué chez lui. Ce dernier venait de s'équiper d'un système domotique complet, et même sa porte d'entrée possédait un rideau métallique. A travers la porte il le rassura tandis qu'il installa une échelle afin qu'il puisse sortir par une fenêtre du toit.
Profitant de cette rencontre fortuite, ils firent un tour chez un autre voisin, qui bien entendu, était dans la même situation et comme eux, au courant de rien... si l'on peut dire.
Aucun téléphone ne fonctionnait dans le quartier, car ils avaient tous optés pour un téléphone internet, souvent sans fil, donc tous muets comme leur box ADSL. Pas d'internet évidemment.
Quentin possédait une radio à piles, toujours branchée sur France culture, qu'il utilisait dans son jardin, ou bien quand il fendait du bois de chauffage dans son terrain.
Aucune station de radio n'émettait, et cela devenait finalement assez inquiétant car cela suggérait une panne beaucoup plus globale que locale.
Pourtant des véhicules circulaient sur la route voisine et des avions de chasse passèrent très bas dans un bruit assourdissant en se dirigeant vers l'est.
On aviserait plus tard se dit-il et il songea alors à préparer son petit-déjeuner.
Et toute la journée se passa ainsi, de bric et de broc, puisqu'il fallu allumer du feu dans la vieille cuisinière et s'organiser pour manger en ouvrant aussi rapidement que possible réfrigérateur et congélateur qui se réchauffaient doucement, faute d'énergie.

DEUXIEME JOUR

Après avoir remis en service quelques vieux bougeoirs et surtout la vieille lampe à pétrole héritée de sa tante Adélaïde, (par chance il avait une bouteille de pétrole lampant au garage) il avait passé une nuit assez agitée car le courant électrique ne revenait toujours pas. Au moins avait-il chaud grâce à sa cuisinière et à sa cheminée.
Il bénissait sa détermination quand il disait à qui voulait l'entendre qu'il ne concevait pas une maison sans cheminées.
Ses voisins étaient tous en panne car chauffés au gaz, au fuel, aux granulés... ils avaient donc besoin d'électricité pour faire fonctionner leurs chaudières.
Finalement Quentin s'en sortait plutôt bien.
Au cours de ses insomnies il pensa brusquement à un voisin prénommé Gaston, un peu éloigné et original, qui vivait dans un petit chalet tout en haut de la colline, en complète autonomie grâce à un système solaire et qui possédait une antenne très haute. Il était radio-amateur et communiquait en ondes courtes avec le monde entier. Il se promis d'aller le voir dès son réveil.
Dès son lever il partit donc s'informer auprès du radio-amateur et constata qu'il n'était pas le seul à avoir eu cette idée car plusieurs personnes étaient en grande discussion. Gaston avait pu contacter au cours de la nuit plusieurs radio-amateurs d'autres continents qui lui avaient confirmé que la France semblait inaccessible et des rumeurs circulaient concernant une sorte de guerre électronique, ce qui semblait tout de même un peu exagéré.
Tout le monde était d'accord d'aller faire un tour à la ville voisine afin de juger de la situation réelle.
Dans la matinée Quentin sortit sa voiture et partit accompagné de quelques voisins, bienheureux de se réchauffer dans le véhicule (car il commençait à faire froid chez eux).
Effectivement la situation était anormale car beaucoup de gens voulaient s'approvisionner mais c'était impossible car les caisses enregistreuses et toute l'informatique du magasin étaient en panne, y compris bien entendu les pompes à essence. Et le super-marché refusait pour l'instant de vendre quoi que ce soit.
On retourna donc rapidement au village et le petit commerçant local accepta tout de même de fournir quelques conserves contre des notes signées des acheteurs qu'il connaissaient tous. Il leur dit d'ailleurs "videz déjà vos frigos et vos congélos et on verra ensuite...!".
En rentrant chez soi chacun constata que la pression de l'eau baissait aux robinets, si bien que la fin de la journée fut employée à faire quelques réserves d'eau.
Quentin n'était pas trop inquiet car il possédait un vieux puits dont l'eau était idéale pour l'anisette. Cela le fit presque sourire malgré tout, car il pensait au film "la soupe aux choux".
Juste avant de se coucher, son voisin passa le voir pour lui demander si il accepterait de l'héberger si la panne se poursuivait car il commençait à faire très froid chez lui. Et Quentin accepta bien entendu, d'autant qu'il ne pouvait pas le laisser entrer et sortir de chez lui avec une échelle par le toit !

TROISIEME JOUR

Le courant électrique faisait toujours défaut et chacun pu juger de son importance capitale dans notre monde dit "moderne".
Une certaine animation avait lieu dans le quartier car un voisin absent rentrait tout juste de Paris où il avait visité sa famille.
Chacun lui demandait ce qui se passait et il n'y avait pas besoin de le solliciter beaucoup tant il tenait à raconter son périlleux retour.
Tout d'abord la panne était générale et par chance il avait fait le plein de son véhicule dès son arrivée à Paris. Si bien qu'il n'avait pas hésité à entamer son retour d'autant plus que dans la capitale c'était bien pire qu'ici, dans notre douce campagne comtoise.
Les gens s'agglutinaient devant les commerces pour obtenir de la nourriture et la police avec le renfort de l'armée avaient bien du mal à maintenir un semblant d'ordre public.
Certains voulaient partir dans la famille en province, mais on les en empêchait.
Pouvant justifier de son domicile, ce voisin pu quitter la capitale "à ses risques et périls" comme le lui dit le policier chargé de gérer les rares départs.
A priori il semblait y avoir eu une attaque informatique massive qui avait mis en panne tout le pays, y compris les centrales électriques qui, par sécurité, avaient été arrêtées.
Tout au long du parcours du retour il ne put emprunter que les routes secondaires car les autoroutes étaient réservées à l'armée. La situation semblait donc en effet assez grave.
Chacun voulu alors rentrer chez soi pour prendre des dispositions de "survie".
En rentrant chez lui Quentin alla chercher les oeufs de ses poules et il constata qu'il lui en manquait plusieurs. "Ça commence bien grommela-t-il... Si cela continue je vais sortir mon fusil".
Dans la journée, sur la route, on vit passer quelques véhicules militaires qui ne s'arrêtaient pas de crainte d'être retardés par ceux qui voulaient absolument savoir ce qui se passait.
Quentin sortit de son garage un vieux groupe électrogène qui ne servait plus et il entreprit de siphonner en partie le réservoir de son véhicule pour pouvoir alimenter ce dernier.
Ainsi il pourrait au minimum ouvrir ses volets roulants, ceux de son voisin, et relancer le réfrigérateur si besoin.
En attendant, il n'avait pas faim car il utilisait les réserves de son congélateur.

QUATRIEME JOUR

Ce matin là comme rien ne changeait, Quentin, accompagné par précaution de plusieurs voisins, se rendit à la ville voisine pour estimer la situation aux abords du super-marché qui était devenu le point de ralliement de tout le voisinage.
Sa prudence était bien utile en effet, car à peine arrivé dans les parages ils virent une sorte d'émeute, tandis que les maisons voisines s'étaient barricadées.
Ils rentrèrent tous dare dare, avec la ferme intention de commencer à se protéger des intrus qui n'allaient pas manquer de se présenter.
En effet personne ne travaillait plus et chacun cherchait à présent le moyen de trouver de la nourriture et des denrées de consommation courante.
La fin de la journée fut donc consacrée à remettre en service la vieille pompe manuelle du puits que Quentin avait remplacée récemment par un groupe de pompage électrique... et un réservoir tampon à présent quasiment vide. Car il faut préciser que depuis un jour on n'avait plus d'eau. A tel point qu'on voyait comme autrefois, des personnes aller se fournir dans la rivière pour les besoins quotidiens.
Combien de temps allait encore durer cette situation?
Que faisait le gouvernement ?

CINQUIEME JOUR

Chacun se recroquevillait chez soi, cherchant comment il allait pouvoir survivre sans cette "fameuse électricité", dont tout le monde se rendait bien compte à présent de notre incroyable dépendance. Une grande sensation d'abandon et d'abattement s'était emparée de tout le voisinage. Chacun se demandant bien comment tout cela allait finir.
A ce niveau Quentin n'était pas le plus mal loti.
Il avait un jardin qui ne donnait plus rien en cette saison mais dont il avait fait d'amples réserves - sans oublier les fruits et les confitures-, des poules -à condition qu'on ne les lui vole pas-, de l'eau... Et il avait chaud grâce à son chauffage que plus personne n'osait critiquer comme "archaïque" à présent.
Mais il comprenait aussi que ce confort relatif risquait de faire des envieux.
C'est pourquoi toute la fin de la journée fut consacrée à vérifier les limites de son territoire et même, faut-il l'avouer, à vérifier son fusil.
Son voisin vint lui dire qu'il semblait que la station service distribuait à présent le carburant au compte-goutte grâce à un groupe électrogène et une pompe spéciale installée illégalement par le commerçant. Il ne prends que de l'argent liquide et facture le carburant quatre fois son prix, prétextant la difficulté des temps présents. "Qu'il aille se faire voir dit Quentin. Moi je ne bouge pas d'ici, car ailleurs c'est sans doute pire !".
Et sur ce point il n'avait pas tort.

SIXIEME JOUR

Toujours pas d'électricité... Réunion de quartier.
On fait le bilan de ce qui existe ou pas et on décide d'organiser des tours de garde.
Il y a des armes chez les habitants car même ceux qui ne sont pas chasseurs ressortent de "derrière les fagots" des armes qui avaient mystérieusement disparu de la circulation il y a bien longtemps déjà. Vieille habitude française semble-t-il?
On décide aussi de mettre en commun les quelques ressources et de se regrouper chez celui qui a la chance d'avoir du chauffage. Quentin avait senti venir le coup...
Mais que faire d'autre ? Se mettre mal avec les voisins et c'était la guerre assurée.
Mieux vaut choisir la solidarité.
Combien de temps tout cela va-t-il durer ?

SEPTIEME JOUR: EPILOGUE

Depuis plusieurs jours Quentin mettait machinalement en route sa radio à piles chaque matin au lever.
Ce matin donc il appuya à nouveau sur le bouton et... l'appareil semblait avoir repris vie. On entendait une marche militaire.
S'accoudant devant sa table, les yeux rivés sur le poste comme s'il allait voir en surgir quelqu'un il attendit la fin de ce morceau qui ne ressemblait guère aux musiques qu'il connaissait.
Mais il faut dire qu'il n'était pas un expert de ce genre de musique.
Puis soudain une voix s'exprima à peu près ainsi:
"Françaises, français, vous attendiez impatiemment qu'on s'occupe enfin de votre situation critique. Une situation qui dure depuis plusieurs jours déjà. Réjouissez-vous, car vous êtes à présent sous la protection du plus grand pays du monde. En effet, votre amie la Russie a décidé de vous porter secours face à l'inaction de votre gouvernement.
En attendant que la situation se régularise il est interdit de quitter votre domicile, et de participer à un quelconque rassemblement dans les lieux publics. Notre puissante armée, placée sous les ordres de notre président Avilir Avilirovitch Toupine est chargée du maintien de l'ordre et n'hésitera pas à faire feu contre toute tentative de rébellion.
Ce jour à midi, un nouveau communiqué vous précisera quelle devra être votre attitude. Nous travaillons au rétablissement rapide de la situation et, en particulier à la fourniture du courant électrique qui vous a tant fait défaut."


En un éclair Quentin compris tout.
Grâce à son armée de hackers expérimentés, la Russie avait pris le pouvoir chez nous et sur tout le continent sans doute.
Il sentit soudain son coeur accélérer brutalement et une vague de chaleur lui envahit le cerveau.
Alors qu'il avait l'impression de sombrer, il se redressa brusquement et donna un violent coup de tête contre la boiserie de la tête du lit, ce qui acheva de le réveiller tout à fait.
Il se trouvait assis et transpirant à grosses gouttes, et son réveil sur la table de chevet indiquait dix heures du matin.
Il entendit son coq chanter et, se levant alors, il constata que tout était normal chez lui. Exactement dans l'état où il avait laissé sa maison la veille juste avant de se coucher.
Bizarrement il caressa à présent l'interrupteur de la cuisine avant d'allumer la lumière, ayant pris soudain conscience du pouvoir extraordinaire qu'avait pris la "fée électricité" dans notre vie à tous, et du même coup notre extrême fragilité si d'aventure elle venait à nous manquer dans nos sociétés qu'on croit si fortes mais qui sont si fragiles.

Non finalement, le survivalisme dont il se moquait souvent, était un concept qui ne lui parut soudain pas si idiot que cela.

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