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La nuit, les mouettes

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Claire Bouchet

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« Je ne suis qu’un petit sac de fumée. Autant dire presque rien, presque une ombre. Mais je n’ai aucun regret, aucune honte. Seulement du bonheur qui s’est noyé dans ma tête. »

Il parait que je souffre d’insomnie idiopathique. C’est du moins ce que m’a dit le docteur Le GOUARREC, après s’être longuement entretenu avec ma mère. Celle-ci pensait que j’étais une rebelle noctam’crise, et au fond, ça ne l’étonnait pas tellement, plusieurs membres de la famille, de son côté, s’étant singularisés au fil des années par des comportements nocturnes des plus singuliers. Mais là, des examens approfondis ont montré une « anomalie du contrôle neurologique du système veille-sommeil ». Dit comme ça, ça fait peur ! Ça fait très médecin quoi !

Moi, j’ai appris à vivre avec cette insomm’ennemie idiote et sympathique à la fois depuis ma plus tendre enfance, et à m’en faire une alliée. Elle me permet depuis toujours de me faufiler chaque nuit en dehors de la maison endormie, et de laisser mes pieds me guider vers la plage de Goas Treiz. Très peu fréquentée de jour pour les baignades familiales, car pas surveillée, elle l’est encore moins la nuit. Trop sauvage. Pas assez éclairée. Trop bruyante, en raison de la route départementale qui la longe. Elle a toutefois ses adeptes : les amateurs de glisse, engoncés dans leurs combinaisons moulantes, qui jouent les équilibristes sur des planches instables. Les doux rêveurs romantiques aussi, attirés par ses magnifiques couchers de soleil. De ceux qui entremêlent les couleurs du ciel et de la mer dans un bleu nuit aux reflets lavande. Et puis moi. Goas Treiz ? C’est MA plage !

Lorsque je m’échappe de la Cité Morgane, à l’heure où les volets se ferment, je deviens cette ombre légère qui ondule sur les murs, et dessine des arabesques éphémères sur les arbres. Je me faufile dans la rue du Poulidou, puis je remonte la rue des Plages jusqu’à la corniche. J’ai du rêve et du bonheur plein la tête. Trébeurden endormie m’offre un éventail romanesque sans cesse renouvelé.

L’air iodé sait se frayer un chemin jusque mes narines, et les chatouiller, tel le sel de la vie. Je gonfle mes poumons jusqu’à n’en plus pouvoir. Puis je bloque tout... et je relâche, heureuse de cette offrande. Ensuite, mes oreilles s’activent, prêtes à relever l’exploit de recueillir l’infinité de bruits que cet espace sans limite délivre à qui sait entendre. La mer accoste à vagues menues et délicates sur la grève, où les grains de sable sont plus gros qu’ailleurs, et s’abreuvent du trésor perlé de leur amie marine. Oh ! On dirait que celle-ci s’amuse à jouer du xylophone sur les galets connivents avec ses gouttes clapotantes ! Je me plais ensuite à écouter la chanson du vent. Parfois complainte, il égrène le nom des marins disparus en des notes douloureuses et saccadées. Aubade, quand il flirte avec la lune, et l’invite à jouer à cache-cache derrière les nuages. Berceuse, lorsque mes rêves d’ailleurs me replongent dans une nostalgie enfantine, période de douce heure où maman n’était là que pour moi...

Je ne suis pas une adolescente comme les autres. Un peu trop ceci... pas assez de cela. Enfin... c’est ce qu’ils disent... eux. Les profs, les pions, les voisins, la bibliothécaire, le pharmacien... Et puis ceux qui par devant se disent mes amis, mais qui se cachent derrière un écran pour vomir leurs moqueries. Du coup, je parle peu... aux autres, mais beaucoup avec moi-même, avec la mer, le vent... et les mouettes. J’ai 17 ans ; Instagram, Snapchat, Facebook ? Non merci ; je marche pieds nus dans le sable, la nuit ; j’accroche mes rêves aux branches des étoiles ; j’aime imaginer ce que je ne sais pas, et parfois, je ris... un peu.

Un jour, il y a déjà trois siècles, alors qu’Aurore aux doigts de rose étendait des guirlandes nacrées sur la peau tendre du ciel encore ensommeillé, et que les premiers sons de la ville toute proche parvenaient jusqu’à moi, je me surpris encore à flâner sur la plage de Goas Treiz. J’aurais dû être rentrée depuis longtemps déjà. Je ne me hâtais pas pour autant. Il devait y avoir une bonne raison à ma présence ici. Vous croyez aux forces du destin, vous ? À ce quelque chose d’un peu surnaturel qui vous pousse à agir, alors qu’une bribe de conscience, votre Gimini Cricket en somme, vous alerte de vous en abstenir ? J’ai entendu cette petite voix, mais je ne l’ai pas écoutée. Je n’ai pas pu... pas voulu. C’est comme ça.

J’arrive dans cette partie incurvée de la plage, là où des rochers forment une barrière naturelle entre l’estran et la lande. Et puis des mini-anses avec des rochers plus gros, qui cohabitent avec quelques arbres. C’est là, au fond de l’une d’elles, que je le vois pour la première fois. Ou plutôt, je le devine... ses contours... sa forme. Il n’est pas à son avantage, recouvert d’une toile cirée d’un autre âge. Des carreaux verts et jaunes, avec des coccinelles et des abeilles dessus. Décolorées les bestioles, mais quand même toutes ailes déployées, comme si elles cherchaient à s’évader de leur prison hydrofuge.
Je m’approche, lentement. Puis je soulève un coin du voile de mystère qui m’attire comme un aimant. Curiosité et audace mêlées. Un brin d’imprudence aussi, je dois bien le dire. Une ado pas comme les autres on vous dit.

La toile cirée complètement retirée, il apparaît. Recroquevillé dans la position du fœtus, il dort. Peut-être fait-il semblant... Je lui tapote sur l’épaule, tout en gardant quand même une distance de sécurité.
— Monsieur... Monsieur... Vous allez bien ?
Pas de réponse. Seule la voix du vent s’engouffrant dans les branches des arbres tout proches.
— Monsieur... Vous m’entendez ?
Deux soucoupes de couleurs différentes s’ouvrent enfin et se posent sur moi. L’une bleue, l’autre noire. Des yeux vairons, un peu perdus, cernés d’une couleur de fatigue bleu-violet. La forme autour des yeux se déploie pour s’asseoir. 45 ou 50 ans au moins. Un vieux quoi !
— Où suis-je ? Qui es-tu toi ? Pourquoi tu m’déranges de si bonne heure ? Le soleil se lève à peine.
— Vous êtes sur la plage de Goas Treiz, pas loin de Trébeurden. Moi, je m’appelle Mo. J’habite pas loin, dans le centre. Je ne veux pas vous déranger, mais vous semblez perdu.

Mo frissonne. Ce n’est pas la brise du matin qui la cueille sur place. Surement pas, habituée qu’elle est à ce climat océanique un rien capricieux parfois. Non. C’est autre chose. Cette rencontre, improbable, qui l’a conduite à aligner trente-deux mots d’affilée, cinq phrases, elle d’ordinaire si avare de paroles. Du moins avec les humains.

— Mo ? Mo quoi ? Monique ? Mona ? Morgane ? C’est pas un prénom ça « Mo » !
La jeune fille, piquée au vif, se rebelle :
— Si, c’est le mien. Mo. Tout simplement Mo. Comme « Motus », quand je n’veux pas dévoiler mes jardins secrets. Ou Mo comme « Monolithe ». Je ne suis qu’une. Un seul bloc de pierre. Mon armure. On me prend comme je suis ou pas du tout. Et vous ? C’est quoi votre prénom ?
— Moi ? Je m’appelle William. Enfin je crois. Ma mémoire m’échappe depuis quelque temps. Et elle a tendance à rentrer de plus en plus tard.

Ces quelques échanges laissent Mo perplexe. Elle se sent attirée par cet inconnu en toile cirée, avec le désir un peu fou d’en apprendre davantage sur lui. Elle perçoit dans son être qu’ils se ressemblent beaucoup elle et lui. Dans le même temps, elle éprouve une sorte de peur diffuse, presque imperceptible, qui lui murmure à l’oreille de ne pas s’éterniser. Son cœur nomade et désarticulé par l’absence d’amour tressaute de prendre attache avec un autre qu’elle-même. Mais a-t-elle le choix ? Peut-elle tourner les talons, et rentrer chez elle comme si ce matin n’avait jamais existé ?

Je m’assois à côté de lui. J’ai demandé avant. Il a répondu oui. Nous ne parlons pas, chacun perdu dans les supposées pensées de l’autre. Après avoir taquiné la mer de ses rayons espiègles, le soleil poursuit sa course vers un ciel qui s’annonce sans nuages. Le vent soulève des grains de sable en chapelets, les fait tournoyer joyeusement, et les dépose un peu plus loin. Je lève les yeux : des mouettes nous survolent, libres, nous observent du coin de l’œil tout en riant à bec déployé. Au moment précis où je me dis que l’été est dans cinq jours, mon compagnon de toile cirée demande :
— Quel jour on est ?
— Le 16 juin
— De quelle année ?
— Comment ça de quelle année ? 2016 bien sûr.
Aussitôt ces dernières paroles prononcées, William se met à soliloquer, tout en se balançant d’avant en arrière :
— Le 16 juin ? Alors ça va recommencer... Ils ne s’en sortiront pas... Quel froid... Suis seul. Pas vivre comme ça. Habillez-vous chaudement surtout.

William se tourne alors vers moi, comme s’il remarquait seulement ma présence après ce douloureux monologue. Son œil noir pleure des larmes de suie, tandis que le bleu semble habité par la peur. Il prononce alors ces surprenantes paroles :
— Je vais avoir besoin de vous. Vous ne le savez pas encore. Moi oui. Tellement besoin de vous. Vous ne me laisserez pas sombrer, je le sais. Le Fromveur ne m’aura pas. Même si je suis déjà mort depuis tellement d’années. Tu m’aimeras Mo. Tu m’aimes déjà n’est-ce pas ?

Les mouettes poursuivent leur ballet sonore au-dessus de nos têtes, le vent continue ses tours de passe-passe avec le sable complice, et le soleil fait scintiller mille perles de lumière sur la robe ondoyante de la mer. Tout cela contraste tellement avec ce que je viens d’entendre. On dirait que William s’adresse à différentes personnes à la fois. Sa voix trahit aussi bien de l’angoisse que de la jubilation. Il me manque tellement de pièces du puzzle pour comprendre ce qui se passe... Pour autant, je n’hésite pas une seconde. J’entoure les épaules secouées de tremblements de mes deux bras, j’attire tout doucement la tête baignée de sueur de William contre moi, et je me mets à le bercer.
— Là... tout va bien. Je suis là. Tout près. Chut... tout doux... tout va bien se passer.
De manière consciente, ou pas... je me comporte comme une maman qui cajole son enfant après un terrible cauchemar. Comment puis-je avoir conservé en mémoire des gestes et des mots qui ne m’ont été que si peu offerts ? N’est-ce pas étrange de jouer un rôle protecteur envers un parfait inconnu qui a deux fois et demie mon âge ?

La nuit suivante, je reviens à Goas Treiz, mon repaire, mon antre. J’ai besoin de réfléchir, le regard porté vers la ligne d’horizon, où mer et ciel s’étreignent en une longue danse charnelle. Les propos tenus par William la veille me troublent énormément. Lui aussi me trouble. Ses silences ponctués de douleur et de solitude écorchent l’air de cris bâillonnés, et m’égratignent au passage. Son regard si particulier me chavire comme une lame de fond soulèverait un frêle esquif. Je m’enivre de ce noir corbeau et de ce bleu Majorelle : la nuit/le jour ; le mystère/la lumière. Son œil noir exprimant la peur et la mort, quand son œil bleu ouvre des horizons, et invite au rêve et à l’insouciance.

Mes pas me guident vers l’anse de William. Il n’y est pas. Seul un monceau d’affaires camouflées par des abeilles et des coccinelles neurasthéniques signale que l’espace est occupé. Un grand vide m’envahit, des pics-verts s’invitent brusquement, et colonisent chaque parcelle de mon crâne, tandis que des spasmes secouent ma cage thoracique. Je ressens les premiers signes de nausées qui ne veulent pas dire leur nom. J’ai la gueule de bois amoureuse. L’impression d’avoir mon cœur déchiré, comme si j’avais descendu dix verres de Premix (1) à la dernière soirée étudiante à la mode, après avoir rompu avec mon Jules ! Enfin... je laisse mon imagination broder à sa guise, car côté Jules et soirée étudiante à la mode, c’est plutôt la déroute. Électrocardiogramme plat !

Je passe la nuit sur la plage, m’endormant au creux de mes rêves, là où des âmes jumelles s’enveloppent de tendresse, virevoltent sur une turbulessence de douceur, et taisent des mots qu’elles n’osent révéler. Au petit matin, mon presque inconnu de toile cirée n’a pas reparu. Je suis attendue à 7 h tout pile au restaurant « La Tourelle des Roches ». Un petit job étudiant trois fois par semaine pour seconder la patronne dans l’entretien des chambres et le service du petit déjeuner.

Je décide de passer par la route de la corniche, envie folle d’embrasser du regard l’étendue scintillante et voilée de fils bleus, qui se réchauffe aux premiers rayons de l’astre du jour. L’Île aux Herbes et l’Île Petite Fougère se prélassent dans leur bain d’écume à l’ombre de leurs grandes sœurs, l’Île Milliau et l’Île de mon cœur. Plus loin, je bifurque sur la rue de Kerellec. Une impression étrange me saisit tout à coup. Comme un appel au secours qui entrerait en vibration avec chaque once de mon être. Il me semble entendre crier... Mes amies les mouettes sans doute, qui s’essaient à une nouvelle chorégraphie aérienne et sonore. Quoique... Leur démonstration de vol libre présente des ratés, les trajectoires hoquètent et hésitent sur l’itinéraire à suivre... Sont-elles préoccupées ? Devinent-elles un danger ? Moi-même je ressens une gêne, un poids lourd qui entrave mes pensées. Bah... Encore l’effet d’un imaginaire débordant...

L’heure tourne. Poursuivre mon chemin. Emprunter la rue de Pors Termen, puis la rue de Molène. Ah ! Molène... Mon île... Mon refuge...

J’arrive à destination par la Venelle du Port, puis la rue de Trozoul. Un salut aux habitués et à ma patronne, puis je prends mon service. Efficace, rapide, mais les pensées et le sourire tournés vers des paysages tourmentés.

À 9 h 30, je raccroche mon tablier, et repars par le même chemin qu’à l’aller. Et de nouveau, cette sensation étrange. Une écharpe de froid et de vide. Une onde métallique, lugubre et oppressante, chevauche des lianes de vent, et s’engouffre dans mes oreilles en un vibrato qui m’emprisonne de ses serres décibeliennes. Les mouettes ne rient plus. Non. Elles crient, hurlent presque dans une difformité de leur bec, leur donnant l’air quasi humain. Elles m’encerclent, comme pour m’inviter, ou me forcer, à les suivre. Le Dolmen de Kerellec bien sûr. Un abri où j’aime particulièrement m’isoler, réfléchir, rêver. Le Trégor et ses merveilles...


Après William la veille, moi aussi je me mets à divaguer à haute voix :
— Que se passe-t-il ? Est-ce que ce sont des pleurs que j’entends ? On dirait que les pierres souffrent, tremblent, griffent leur mémoire du spectre des âmes perdues...

Je m’approche, toujours entourée des mouettes, à la fois barrières protectrices et bridons de plumes, qui d’un même élan me protègent et me poussent vers le paquebot de granit. À son abord, je distingue une forme humaine, assise, tête baissée, genoux relevés, enserrés de deux bras. Je m’avance et je le vois, deuxième troublante apparition en à peine plus de 24 heures. William. En uniforme de matelot. Trempé. Bizarre...

Comme lors de notre première rencontre, je prends place à côté de lui. Il pleure. Quand il sent ma présence, il relève la tête et la tourne vers moi. Sur son visage ravagé par les larmes, je distingue une étincelle de vie dans son œil bleu, une sorte de re(con)naissance. Ses lèvres s’animent, telles celles d’une marionnette à fils que l’on actionnerait, mais il y a comme un faux contact dans cette ébauche de sourire. Je n’ai qu’une envie : mettre une de mes mains dans les siennes, et serrer fort, comme on mélange le sang des veines. Mon instinct me porte vers cet homme, sans arrière-pensée, et je sais qu’il en est de même pour lui. Mes 17 ans comptent doubles, au regard de l’attirance mutuelle que nous éprouvons. Ses 45 ans sont divisés par deux, quand il plonge son regard vairon dans mes yeux océan.
— J’ai eu peur Mo. Si tu savais comme j’ai eu peur. Le navire a coulé. Cette nuit. Je n’ai pas pu les sauver. Ces femmes, ces enfants. Je suis mort avec eux cette nuit.

Je me tais. Parler est inutile. William doit évacuer un trop-plein de souffrance que je commence à reconnaître. Un faisceau d’indices comme dit la police scientifique dans la série « Les experts ».
— Ce morceau de bois, ma planche de salut, m’a conduit jusqu’à toi. Jusqu’à vous deux. Je te reconnais en lui : le même front haut et volontaire, les traits sévères et doux à la fois. Le côté frondeur. Il m’a sauvé des eaux, de la détresse de survivre à l’horreur. Comme tu me sauves de moi-même aujourd’hui. Je suis en danger de vie Mo, tu m’entends ? Je ne veux pas y retourner ; je ne peux pas. J’ai peur. Pas de toi non. J’ai peur de moi sans toi.

William est comme un oisillon tombé du nid : si fragile, si vulnérable. Et moi, Mo, la veille encore le cœur en jachère de sentiments pour autrui, je me révèle à moi-même, capable d’aimer et d’apaiser, par ma présence discrète et sensible.
— Il faut que tu me dises où tu habites William. Je vais t’aider à rentrer chez toi.
— Chez moi ? C’est toi mon chez-moi. On est jeune tous les deux. Notre chez nous, c’est notre amour.
— Tu as quel âge William ?
— J’ai 24 ans... je croyais te l’avoir dit. 24 ans... une vie entière à t’aimer Mo. Mathieu sera tellement content de voir que je m’en suis sorti. On lui dira, hein, Mo, que je m’en suis sorti ?

Devant moi, qui est cet homme, tellement multiple en un seul corps ? Jeune et vieux à la fois. De ce monde et d’une autre époque. Solaire et tellement torturé. Je sais que je dois mettre William à l’abri. Au moins le temps de comprendre ce qui nous arrive. Mon cerveau mouline à toute vitesse, il est déjà dans l’action. Je prends la main de mon nom’mad, et l’entraine vers la plage de Goas Treiz pour récupérer ses affaires. La nappe délavée est toujours là, les abeilles et les coccinelles aussi. William me suit sans sourciller, mué en petit garçon obéissant. Je dirige la manœuvre, sans hésiter. Le dérober aux regards en biais, aux langues venimeuses et aux fourgons d’hommes en bleu ou en blanc. Vite ! Pas de temps à perdre ! Remonter la rue de Bonne Nouvelle (est-ce prédestiné ?), puis celle de Trovern Bihan, et glisser vers le n° 3 de la rue de la Chapelle. Chez Luce. Elle ouvrira sa porte à William, sans poser de questions. Il pourra se poser. Un sursis dont j’ai besoin pour peaufiner mon plan de sauvetage.

Quand je rentre à la Cité Morgane, il est 13 h. Ma mère est rivée au journal télévisé.
— Approche Mo, regarde ! On parle de nous dans le poste.
— Comment ça de nous ?
— Ben oui. De Trébeurden, quoi. Chut ! Écoute !

« ... Cet homme, Denis LOUBATIÈRE, est activement recherché par les services de police, qui ont prêté leur concours à la clinique psychiatrique de Begard. Nous vous diffusons son signalement au moment de sa disparition, avec sa photo. Le numéro Vert en bas de votre écran est à composer de toute urgence si vous détenez des informations utiles à l’enquête. Nous vous enjoignons à ne pas intervenir directement si vous vous trouvez en présence de cet individu. Nous vous rappelons qu’il est extrêmement dangereux. »

Le monde de Mo s’écroule. Elle sent ses jambes se dérober dans les sables mouvants de son angoisse. Sa salive bat en retraite, et son visage se recouvre du linceul d’une presque mort. Sa mère, d’ordinaire peu observatrice des variations d’humeur ou de comportements de sa fille, s’aperçoit de son trouble :
— Ben quoi ?! T’as vu un fantôme ou quoi ?

Mo ne répond pas. Elle fixe le téléviseur où la photo de William occupe la moitié de l’écran. Elle se sent comme happée dans un tourbillon de stupeur, éparpillant chacun de ses neurones en miettes de vie asynchrones : ici, ailleurs, elle, lui, double-je...

Je n’en crois pas mes yeux... mes oreilles bourdonnent, sonnent l’automne/sono-tonnent d’une histoire qui nait à peine... Je dois le retrouver... le mettre à l’abri... plus que jamais. De lui-même, et des autres. Des apporteurs de grisaille encellulée... des empêcheurs d’enfiler des pyjamas de rêves... Au volant de mon bolide neuronal, je passe la troisième : appeler Luce. Lui dire pour William. Envoyer un SMS à Big Léon : « Prépare le Judy G. Direction l’Île Chauve. Dans une heure. » Prendre un sac : quelques affaires. Le strict nécessaire. Un peu d’argent. Et partir. Là où tout a (re) commencé pour lui... pour moi.

Lorsque je retrouve William, nos sourires n’en finissent pas de tricoter une écharpe de coups-leurres. Nous ne sommes pas dupes de la zone de turbulences que nous nous apprêtons à traverser. Au moins, nous serons ensemble. Nos mains s’entrelacent, tandis que des rivières de limonade nous piquent les yeux.
— Parfois, tu sais Mo, je ne sais plus qui je suis. Quand ma mémoire part en vacances, elle a tendance à m’oublier sur le quai. Des fois ça revient. Mais le plus souvent, je suis mort. Mon cœur ne bat plus. Sauf là, avec toi.
— William, je connais un endroit où tu seras bien. J’ai envie de l’appeler l’aide-mémoire, car il fera resurgir de beaux moments de vie, mais sa face sombre sera aussi laide-mémoire, car tout ne sera pas doux pour toi.
— Raconte-moi le beau et le léger, Mo.
— Bientôt, tu découvriras un sable éblouissant de blancheur et entouré de grands rochers de granit. Dans quelques heures, lorsque le soleil naufragé du jour laissera le ciel tout rose de son passage, parsemé de poudre d’or, nous nous allongerons sur le sable. Nous laisserons l’immensité céleste revêtir sa robe de nuit, et allumer les étoiles une à une, comme les sentinelles de nos vies. La mer sera lisse, sans une ride, sans un frisson. Nous l’écouterons à peine effleurer le sable de sa caresse légère. Alors, nous marcherons, pieds nus dans le sable encore chaud, main dans la main. Et nous rêverons. Il doit bien rester quelques rêves d’enfants enfouis derrière tes tourments d’adulte, pas vrai ? Ils rejoindront les miens pour une éternité d’amour.

Pour la première fois depuis trente-six heures, je sens une certaine forme d’apaisement chez mon compagnon de fortune. Son visage se débarrasse des ombres qui se sont infiltrées sournoisement dans chacun de ses traits. Est-ce le début d’un retour à lui-même ? Il me sourit, et me dit :
— C’est Denis qui va être content !

À peine débarqués sur l’île, j’entraine William-Denis vers l’unique cimetière, ô combien historique. Drôle d’endroit pour une promenade romantique, n’est-ce pas ? Nous nous arrêtons devant le caveau de la Famille MASSON. Plusieurs générations de marins. Dont Mathieu, patron estimé et valeureux du cotre « Couronne de Marie ». Né en 1868, mort en 1940. William s’agenouille, met sa main droite sur le cœur, et remue des lèvres, silencieusement d’abord. Deux larmes se frayent un chemin sur ses joues creusées par des années d’errance psychologique, et s’assèchent dans son col. Puis, à haute et intelligible voix, il prononce ces quelques mots :
— Thank you so much !

Je l’aide à se relever, et je lui présente ma famille :
— Mathieu MASSON, mon arrière-arrière-grand-père, tu le connais déjà n’est-ce pas ? Il t’a sauvé voilà plus d’un siècle maintenant. Il avait alors 28 ans, et s’apprêtait à devenir père d’un petit Henri, qui est enterré à côté de lui, là tu vois ? Et là, tu as Joseph, mon grand-père. Quand il a su qu’il allait avoir une petite fille, en 2000, il a demandé à mes parents s’ils accepteraient que ce soit lui qui choisisse mon prénom. Ils ont dit oui, et j’ai été baptisée « Molène », du nom de cette île magnifique où nous nous trouvons aujourd’hui. Cette île était leur berceau de vie, leur port d’attache. Il faut un sacré caractère et une forte personnalité pour vivre ici. Mon grand-père avait deviné avant tout le monde que l’Île Chauve et moi, nous ne serions qu’une seule et même énergie.
— Elle est belle ton histoire Mo. C’est la mienne aussi. Nous sommes à jamais liés toi et moi. Mon âme sœur. Je suis mort il y a bien longtemps, et malgré tout, j’ai l’impression d’être cent fois plus vivant que n’importe qui. Je veux pouvoir m’oublier ici. Tu ne les laisseras pas m’emmener dis ?
— Je te le promets William, nous utiliserons nos rêves pour cela.

Au-dessus d’eux, soudain, le ciel s’obscurcit. Des ombres planent bruyamment. Bec orangé, pattes assorties, plumage reconnaissable entre mille, elles sont de retour. L’adage ne dit-il pas, « cris de mouettes, signe de tempête » ?



(1) Premix : (faux anglicisme). Doit son nom à l’anglais « premixed », soit « mélangé à l’avance ». Ce terme regroupe les boissons issues du mélange d’une boisson alcoolisée et d’une boisson non alcoolisée. Breuvage très prisé des adolescents.
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Le 16 juin 1896, le Drummond Castle, paquebot mixte de croisière britannique, connait un terrible naufrage. Il sombre en quinze minutes dans le passage du Fromveur, entre l’Île Molène et l’Île d’Ouessant, après avoir heurté une roche de la Chaussée des Pierres vertes. Il n’y a que 3 survivants sur les 361 passagers embarqués.
Le matelot de 1re classe William GOBOLT est l’un d’eux. Âgé de 24 ans en 1896, il est sauvé par Mathieu MASSON, de Molène.
Lors du centenaire commémorant la catastrophe, en 1996, deux de ses descendants participent aux cérémonies organisées à Molène.

Denis « William » LOUBATIÈRE est atteint du « Syndrome de Cotard », appelé aussi « Syndrome du cadavre ambulant ». Trouble mental aussi rarissime qu’étrange, qui pousse les personnes qui en souffrent à croire qu’elles sont décédées. Ce syndrome peut en outre conduire les sujets à ne plus croire en leur propre existence, ou à être convaincus de la destruction de l’un ou plusieurs de leurs organes.

Si l’histoire de Mo et William constitue une pure invention de la part de l’auteur, en revanche, le naufrage du Drummond Castle est un fait historique, et le « Syndrome de Cotard » est une pathologie décrite en 1880 par le neurologue Jules Cotard.
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Annick Lotus · il y a
Ton texte m’a happée dès le début !
Des êtres fragiles à la sensiblité à fleur de peau, du fantastique, de l’étrange… dans un décor breton comme je les aime…le tout avec poésie et romantisme…comment ne pas entrer dans cette/ces tranche(s de vie ? Je me suis laissée embarquer par tes personnages. Je me suis fondue en eux.
J’ai beaucoup aimé ta façon de dé-composer, de re-composer, des mots donnant un air encore un peu plus surréaliste à ton texte. Ils sont si parlants !
Et puis… « L’air iodé…le sel de la vie… », « Aurore aux doigts de rose étendait des guirlandes nacrées sur la peau tendre du ciel encore ensommeillé », « le soleil fait scintiller mille perles de lumière sur la robe ondoyante de la mer. », « les étoiles une à une, comme les sentinelles de nos vies », quelle poésie dans tes mots ! quel bonheur !
Le silence qui se fait présence réconfortante, la main qui réchauffe…la vie en partage… j’aime !
Et puis, mêler le fantastique imaginaire et le réel rend ton texte encore plus fort.
Un grand bravo à toi grande conteuse ! Une fois de plus tu m’as touchée plein cœur. Je crois que je n’ai pas fini de te lire chère Claire !
J’ai omis de te dire que nous venons en Bretagne depuis plus de 20 ans et que depuis fin janvier nous y vivons définitivement. Cela explique peut être pourquoi ce texte m’a encore plus touchée…
Annick

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Claire Bouchet · il y a
Annick, je suis ravie de te retrouver sur ma page et encore plus de lire tes commentaires toujours aussi chaleureux. « La nuit, les mouettes » mêle effectivement le réalisme des lieux (la Bretagne, et plus particulièrement les Côtes d’Armor), des événements historiques (naufrage du Drummond Castle) et une pathologie méconnue mais bien réelle (le syndrome de Cotard). Les personnages évoluent dans plusieurs dimensions à la fois, d’une manière évidente, sans questionnement, sans regard en croix. Ils sont là, devaient se rencontrer. C’est tout. La Bretagne offre un décor de rêve pour y ancrer des histoires fortes, mêlées de mystère, de force et d’énergie, mais aussi de douceur, d’élégance et de parole déliée au goutte à goutte. Cela t’étonnerait-il d’apprendre que j’aime particulièrement les Côtes-d’Armor, où j’ai séjourné plusieurs fois, toujours avec le même bonheur ? M’y établir un jour ? Pourquoi pas ? Merci mille fois Annick d’être passée sur ces rivages et de t’être laissé entraîner dans la lecture.
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Annick Lotus · il y a
Nous sommes en Finistère sud mais connaissons bien aussi les Côtes d'Armor. Je comprends ton amour pour la Bretagne, elle offre tant et en tous temps! De quoi alimenter les mots et l'imaginaire, et tu le fais si bien! Heureuse de croiser tes mots, j'aime! Bisous
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jusyfa *** Julien · il y a
Merci pour ce bon moment de lecture, Claire, très belle écriture fort prenante, bravo
Julien.

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Claire Bouchet · il y a
Merci de votre retour aussi positif concernant "La nuit, les mouettes" Julien.
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Chantal Noel · il y a
Un vrai plaisir de lecture ! Tout y est, ça commence en douceur, puis on apprend à connaître les personnages, on les aime, puis on a un peu peur, on est surpris. On est avec eux, dans ce paysage breton, on sent les embruns ! Bref, merci pour ce texte beau et bien écrit.
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Claire Bouchet · il y a
Merci à vous Chantal, de vous être glissée dans cet univers breton, et d'avoir fait un bout de chemin avec les personnages de l'histoire.
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Flip · il y a
chapeau rond les Bretons !
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Claire Bouchet · il y a
Merci à vous.
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JACB · il y a
MAGNIFIQUE ! C'est un truchement de poésie et de sensibilité psychologique qui magnifie la fragilité des êtres , le tout brodé sur un fait réel argumenté par une géographie Bretonne combien attachante. Un itinéraire littéraire de grand talent. Merci pour ce partage Claire !
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Claire Bouchet · il y a
Waouh ! Que pourrais-je trouver à répondre à ce commentaire ô combien ressenti ? Je crains que mes mots ne soient d'une trop grande pâleur à côté des vôtres. Alors, tout simplement... MERCI !
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Flore · il y a
Mais qu'est-ce que c'est bien écrit, un vrai bonheur du jour cette lecture, un dépaysement...des mots choisis et si bien ! Merci pour ce partage, c'est superbe.
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Claire Bouchet · il y a
Flore, merci de votre retour aussi enthousiaste que chaleureux ! Je suis ravie de vous avoir entraînée dans cette Bretagne aussi mystérieuse que touchante.
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Flore · il y a
Loin de l'Auvergne, un cadre si différent, une belle région aussi et ses images d'océan et ses contes que tu décris si bien...
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Claire Bouchet · il y a
L'Auvergne et la Bretagne ont bien des points communs pour moi, et ces deux régions sont chères à mon cœur. Je les respire, je les ressens de manière très intense.
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Martine Bossoutrot · il y a
J adore mystérieuse et envoûtante
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Claire Bouchet · il y a
Merci à vous Martine !
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Domi Roca · il y a
Une nouvelle Bue d'un trait !
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Claire Bouchet · il y a
Merci beaucoup. Je suis ravie !!
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Long John Loodmer · il y a
Comment ne pas être subjugué par ton talent pour nous embarquer dans cette histoire de revenants en qq sorte. Beaucoup d'images et d'expressions originales. Peut-être ne pas abuser des mots dé-composés. C'est ma seule critique, mais en même temps, je les ai goûtés.
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Claire Bouchet · il y a
Loodmer, ton commentaire illustre parfaitement ce que j'ai voulu faire : embarquer le lecteur dans un univers mêlant à la fois une ambiance fantastico-surréaliste et une histoire ancrée dans la réalité. Je note ton point de vue, hyper-constructif pour moi, de faire attention à ne ne pas abuser des mots dé-composés. Tout est en effet affaire de dosage pour ne pas lasser le lecteur d'une part, et "plomber" le texte par un excès de facilités d'autre part. Merci de ton enthousiasme envers cette histoire.
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Long John Loodmer · il y a
J'ai pensé depuis que j'aurais du écrire aussi "re-composés".
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Chateaubriante · il y a
je me suis laissée embarquer avec bonheur
vous êtes une narratrice de talent
merci Claire

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Claire Bouchet · il y a
Merci à vous Marie-Christine. Votre commentaire me touche beaucoup.

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