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La nuit du voleur

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Arthur Félix

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A quelques jours de la nouvelle année, on a vidé les poubelles et les bourgeois des riches appartements des aussi riches quartiers des plus riches arrondissements de Paris. Des guirlandes multicouleuvres y demeurent esseulées et font leurs nids dans des sapins sans souvenir. Les escaliers – non moins cossus – renferment en leurs cages des concierges sauvages et redoutables. D'autant plus redoutables qu'ils surveillent solitaires et vains, des immeubles évidés.
Mais ces fauves rôdent le jour.
Et je pousse la nuit.
Je pousse la nuit des portes prudes qui font les serrures douces à mes crochets habiles. Sensible scarabée, je pousse des secrets secrets à se livrer. Tout ce que l'on ignore communément, je le décèle, moi, dans les sécrétions des familles. Oh ! que de testaments, d'amendements, de faux-documents et de mensonges dans leurs tiroirs... De quel velours ronronnent leurs secrétaires quand d'un battement de cils on les caresse dans le sens du poil, à frire d'un simple regard. De ces riches bourgeois, je collectionne les vérités cachées et leur en enseignent le poids, mesuré à l'étalon du vol. D'eux je surprends tout, j'apprends tout et j'ai tout à prendre. C'est à prendre ou à laisser, je suis à pendre et à laisser tranquille car sans la discrétion que j'accorde et que je me fais accorder, le bout de la corde s'accordera bientôt à nous pendre tous ensemble. Glauque unisson pour musique de chanvre. Non, je ne crains pas ces cols blancs aux mains sales avec leurs peaux maculées de tâches indissolubles dont jamais Marseille n'exagéra un savon si vertueux qu'il en pût purifier la moindre particule. Même sur mes propres mains de voleur, la crasse du labeur noble y bulle et blanchit rien qu'à l'eau claire et s'en va sans plus laisser de trace.
Qu'ont-ils commis ceux-là alors ?
Ils se croient le « bras long » mais j'ai, moi, de vrais longs bras, outre-mesure ! Et pas seulement parce que je détiens assez de secrets pour destituer le gouvernement et choisir les remplaçants... Non, c'est que mes deux bras comme mes deux jambes sont réellement difformes et disproportionnés. Je résulte d'un exploit bizarre dont la nature a relevé le défi... Si j'ai d'abord souffert de cette différence, j'ai rapidement appris à en faire bon usage jusqu'à devenir le meilleur voleur de Paris. Et si je n'étais pas si humble, je dirais même « et d'au-delà... »
*
Ce soir, le démon du larcin m'étreint à bras-le-corps et je veux vider un immeuble entier. D'une main je fracture, de l'autre je crochète, du regard je veille et puis je m'aventure dans deux appartements à la fois. A tâtons, je fouille, ouvre, révèle ; à ma curiosité tout cède et bien souvent dans le simple appareil d'un tiroir fermé à clef, je rencontre un secret qui sommeille.
Encore ce soir, l'exemple en est criant.
Tandis que ma main gauche poursuit ses investigations dans l'appartement de droite, ma main droite – celle qui a décelé un papier discret – me rapporte son trésor à travers l'appartement de gauche jusqu'au palier où je me tiens aux aguets. Je découvre le caché et savoure son contenu. Trahi et révélé, il glisse au fond de ma poche tel l'assassiné le long du mur. Alors je m'introduis dans le salon pendant que mon autre main tâte toujours les recoins de l'appartement opposé.
D'un coup d’œil expert, j'évalue l'opulence, puis je mets à sac le logis de mon coupable pourvoyeur de biens.
Soudain dans l'autre appartement, ma main gauche effleure un volume farouche. Je suis déjà dans la bibliothèque de l'appartement de droite quand je referme la porte de celui de gauche. M'attire une encyclopédie recluse, exemplaire exemplaire du dix-huitième siècle, constituée d'autant d'exemplaires religieusement poussiéreux. Sauf un. Ce tome-ci, dispensé de la pellicule duveteuse et grisâtre du temps, est doté d'une couverture bien trop épaisse pour ne rien dissimuler. D'un coup de mes ongles aiguisés, je fends le faux-fond et bingo ! Je ne me trompe jamais... Tout de même, tenir un secret dans l'ombre du Siècle des Lumières... C'est de l'humour !

Un bruit me fige sur place. Un glissement furtif m'avertit d'une présence. C'est une fenêtre qu'on a ouverte, je crois. Suivie d'une chute légère amortie sur un tapis épais. Ah, ces moquettes ! Pratiques si l'on vole, redoutables si l'on est volé ! Je demeure immobile, attentif au moindre son. Ça vient de l'appartement d'en face, celui que j'ai déjà vidé. Il me semble qu'on tourne en rond, serait-ce un chat ? Si c'est un matou, il ne tardera pas à repartir. Non ce n'est pas un chat, un chat n'ouvre pas de portes... Mille secrets ! Je range mes bras contre moi et referme la porte de l'appartement où je suis. Juste à temps, j'entends mon parasite sur le seuil. Qui cela peut-il être ? Un voisin ? – Mais pourquoi serait-il rentré par une fenêtre ? Un voleur ? Qu'il craigne pour son cœur ! Je vais l'effrayer à lui en passer l'envie du cambriolage en période de vacances ! Haha ! Je me penche pour regarder par la serrure.
AH ! Un œil tout vert, là ! Je bondis en arrière ! Puis je me rue sur la porte, plongeant dans le couloir ! Une ombre disparaît dans l'escalier ! On va voir ce qu'on va voir ! Je lance mes grands bras en avant et allonge mes pas de géants... Je le rattrape mais il glisse entre mes doigts, se faufile sans cesse, frôlant mes coudes, effleurant mes genoux, ça m'agace ! Ah, je l'ai perdu ! Non, le voici, là, il se tient sur la dernière marche, à la lueur de la rue... la rue ? Mille larcins ! Nous sommes au rez-de-chaussée, gare à la harpie de concierge ! Mon visiteur me tourne le dos, que manigance-t-il ? Très doucement, je tends mes bras immenses comme un lierre venimeux vers la silhouette minuscule, comment peut-on être aussi petit et si sombre ? C'est une ombre que je poursuis, ma parole ! Que fait-elle ? La voici qui me regarde... avec ses yeux verts... on dirait deux émeraudes dans un écrin... leur éclat m'absorbe... je me sens riche ! Haha ! Hein ? Où suis-je ? Où est passée cette ombre ? Mille... Mais je rêve ou je sens qu'on me fouille ? Mais oui, c'est ça ! Quel culot ! Je ramène brusquement mes bras pour attraper l'ombre qui me chatouille ! Ici un frôlement, là un souffle, ici on m'effleure mais c'est moi que l'on cueille ! Hop, je la chope ! Mes doigts se referment soudain sur son petit corps sombre et... doux ?
AÏE !
On m'a mordu ! Et on me griffe ! Je lâche la bête pour m'apercevoir... Mille cachettes ! Que je tenais le chat de la concierge ! Il fonce dans la loge, la lumière s'allume, me voilà fait ! Je m'engouffre par une porte à ma droite, un escalier, je dévale... c'est une cave ! J'entends la concierge qui descend. Là, un soupirail, mais je ne passerai jamais ! Je suis déjà tout courbé et ne peux dissimuler mes grands bras ni mes grandes jambes nulle part ! Des pas, oh non, la concierge est là, armée d'un fusil.
– On est fait comme un rat, mon petit chéri ? déclare-t-elle d'une voix terrifiante, Voleur !
C'est la première fois, de toute ma vie, que je me fais pincer... Ne sachant comment réagir, je cherche mes sacs pour les lui donner... Où sont-ils passés ? Ça alors ! Même mes poches sont vides !
– Alors c'est pour aujourd'hui ou pour demain ?
Une idée me vient subitement :
– J'ai juste fait tomber mes clefs par votre soupirail, madame.
Avant qu'elle ait le temps de dire quoi que ce soit, je ramasse un bout de verre et le flanque subrepticement dans ma poche. A la faible lueur des réverbères, elle a pu croire mon mensonge...
– Tu n'es pas un voleur ?
– Non, madame, je vous jure.
Après une vérification à la lumière de sa loge, elle ne peut que constater – et moi aussi – que je n'ai rien du tout.
– Va-t'en, m'ordonne-t-elle sans se départir de son air soupçonneux.
Dehors, je marche sans me presser mais tourne au premier angle. Là, je jette le bout de verre et... Tiens, que fait ce papier dans ma poche ?
Grand voleur, tu as une rivale. Sans rancune, j'espère ?
A bientôt,
– signée : Maraude,
La petite ombre aux yeux d'émeraude.
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