La nouvelle

il y a
13 min
462
lectures
71
Qualifié

Je suis passionnée par les livres depuis que j'ai appris à lire. Thriller, fantastique, légendes. Dès que j'ai un moment de libre, je le passe avec un roman dans les mains. L'écriture a  [+]

Image de Été 2019

À l’intérieur de l’hypermarché bondé, la température a gagné quelques degrés. Après avoir passé un après-midi debout, ses oreilles agressées par les cris d’enfants et par les bips stridents des scanners de caisses, Annick se sent épuisée. Mais elle ne se plaint pas. Noël est la période de l’année où les gens font le plus de dons. Alors la quinquagénaire, bénévole aux « Bébés du Cœur », se porte volontaire pour emballer les cadeaux.
Elle profite d’une accalmie pour débarrasser son stand des chutes de papier et des morceaux de scotch orphelins. Puis, elle se saisit de sa bouteille d’eau. Elle n’a pas le temps d’enlever le bouchon que madame Dubreuil, une vieille dame habitant son quartier, s’approche d’elle.
— Bonsoir Annick. Comme chaque année, je vous trouve à la même place. Fidèle au poste.
— Eh oui, il faut bien. Comment allez-vous ? J’étais si inquiète d’apprendre que vous aviez été hospitalisée !
— Oh, ça ! Ce n’était rien du tout, s’exclame l’octogénaire en riant. La preuve, je suis encore là ! 
Sortant une pièce de monnaie de son portefeuille, elle la glisse dans l’urne d’Annick qui proteste :
— Vous exagérez, vous n’avez rien à faire emballer.
— Ce n’est rien. C’est une si belle cause que vous défendez. Les enfants, vous les avez toujours aimés, n’est-ce pas. 
Le sourire aux lèvres, madame Dubreuil s’éloigne avant de rebrousser chemin brusquement.
— À ce propos... Vous êtes une sacrée cachottière, reproche soudain la vieille dame à Annick.
— Pardon ?
— Vous m’aviez caché que vous étiez grand-mère. 
Annick fronce les sourcils. « Pauvre vieille dame, songe-t-elle, en plus de ne plus avoir la santé, elle commence à perdre la tête. »
— Madame Dubreuil, vous savez bien que mon fils Anthony n’a pas d’enfant.
— Allons, donc. Alors il sort d’où ce petit ange aux cheveux roux que j’ai vu avec votre belle-fille au parc, l’autre jour ?
— Vous devez confondre.
— Non ! 
La voix de la vieille dame gagne une octave.
— Même ma petite-fille Émilie l’a vu. 
Se tournant vers la rangée de caisse, madame Dubreuil tend sa main gantée vers ladite Émilie qui, les bras chargés de sacs, peine à se frayer un chemin vers elles. Soudain, Annick sent la bile lui monter à la bouche. La transpiration couvre son corps, imbibe ses vêtements. Un bourdonnement envahit ses oreilles. Devant elle, madame Dubreuil demande à sa petite fille de confirmer ses propos.
— Cela fait plus d’un an que Gaëlle n’est plus avec mon fils, réplique Annick.
Sa propre voix lui semble déformée. La tête lui tourne. Face à elle, Émilie affiche une mine inquiète :
— Ça ne va pas ? Vous voulez vous asseoir ? 
Tendant un bras vers l’avant, la jeune femme n’a pas le temps de rattraper Annick qui chancelle et s’effondre sur le sol.

Deux heures plus tard, allongée sur son lit, Annick ressasse les événements de l’après-midi.
Elle s’est réveillée, désorientée, au milieu des badauds. Un agent de sécurité l’a relevée pour l’éloigner de l’attroupement. Avant qu’elle ait pu dire un mot, il l’avait emmenée dans les bureaux du personnel.
Le directeur du magasin lui a proposé eau, biscuits, thé, le temps que son mari vienne la chercher. Régis est arrivé, accompagné de leur fils.
— Ben alors ? Qu’est-ce que tu nous as fait ? 
— Il faisait une chaleur infernale, je suis sentie mal.
Sans prêter attention à ses protestations, Régis et Anthony l’ont traînée chez leur médecin traitant. Ce dernier, en l’absence d’antécédents, n’a pu que confirmer le diagnostic du malaise vagal, avant de prononcer sa sentence :
— Du calme, du repos. Et pour cette année, terminé le marathon papier-cadeau dans les magasins bondés ! 
De retour à la maison, Annick est montée à l’étage se reposer. Allongée en chien de fusil, malgré la fatigue, elle ne parvient pas à trouver le sommeil. Son regard soucieux peine à se détacher d’une des photos trônant sur la commode. Une photo dont elle n’a pas eu le cœur de se séparer. Une photo d’Anthony et de Gaëlle.
Nostalgique, Annick se rappelle quel couple attachant ils formaient. Les deux jeunes gens s’étaient rencontrés au lycée. Ils passaient tellement de temps ensemble que Régis les surnommait « Les inséparables ». Gaëlle venait chez eux tous les jours. Bien que méfiante au départ, Annick n’avait pas tardé à apprécier l’influence qu’exerçait la jeune fille sur son fils. Il s’était assagi, était devenu entreprenant et travailleur, lui qui avait la fâcheuse manie de compter sur les autres.
Les deux jeunes gens avaient passé le baccalauréat, commencé des études supérieures. Ils avaient obtenu leur diplôme la même année, décroché leur premier emploi quasiment en même temps. Naturellement, après avoir économisé, ils avaient emménagé dans leur propre appartement. Ils s’étaient construits ensemble.
Avec le temps. Annick s’était mise à rêver, pour le jeune couple, d’un beau mariage, et d’une suite aussi heureuse. Gaëlle, des étoiles dans les yeux, souriait à ses allusions.
Mais, un jour, Anthony avait débarqué chez ses parents avec toutes ses affaires. Du bout des lèvres, il avait annoncé que Gaëlle et lui avaient rompu.
— Mais qu’est-ce qu’il s’est passé ?
— Rien.
— Comment ça, rien ? On ne se sépare pas au bout de presque dix ans de relation pour RIEN ? Ça ne peut pas se finir comme ça ! Est-ce que vous avez réfléchi à la question ? Ça peut certainement s’arranger...
— Non, y a rien à arranger. C’est tout. Maintenant, soit tu l’acceptes soit je trouve un autre endroit où crécher. 
L’indignation avait saisi Annick. Les aléas faisaient, aussi, partie du quotidien d’un couple. Dans la vie, rien n’était simple : il y avait des hauts et des bas, des disputes et des remises en question. Mais cette nouvelle génération d’adultes n’avait pas intégré cela. Habitués depuis leur enfance à la facilité, les jeunes, à la première grosse crise, se séparaient, passaient à l’histoire suivante. Pour Annick, ce n’était pas de l’amour, c’était de la consommation. Elle ne pouvait pas tolérer une telle attitude chez son fils. Elle s’était apprêtée à répliquer. Mais Régis lui avait intimé d’un geste de la main de garder son calme. Il pensait qu’Anthony se conduisait ainsi à cause du choc. La nuit, le temps, lui porteraient conseil et les deux tourtereaux finiraient bien par se réconcilier.
Mais le miracle n’avait pas eu lieu. Le couple ne s’était pas reformé. Pire, Anthony s’était mis à se comporter comme un célibataire endurci. À vingt-six ans, il multipliait les soirées entre copains. Le week-end, il découchait régulièrement, revenant le dimanche, l’esprit brumeux et l’air maussade. Le rituel était le même. Il arrivait à la maison en début d’après-midi, allait saluer rapidement ses parents dans le salon, et montait les escaliers quatre à quatre. Lorsque la porte de sa chambre avait claqué, ils ne le revoyaient pas avant le lundi matin. Chaque fois, Annick regardait Régis hausser les épaules et se replonger dans la lecture de son journal.
De son côté, elle ne pouvait se résoudre à un tel changement de comportement. Visiblement, Anthony allait mal. Quelque chose le rendait amer. Annick culpabilisait de ne pas avoir senti le jeune couple dériver jusqu’au naufrage final. Inquiète, Annick avait insisté pour que son fils se confie. Elle avait juste réussi à le mettre en colère :
— Pour moi, la page est tournée. Alors, arrête de m’emmerder avec ça ! Passe à autre chose !
À la maison, Gaëlle était devenue un sujet tabou. Ni Annick ni Régis n’osaient plus mentionner un souvenir dont elle faisait partie. Le sentiment d’écœurement d’Anthony était si palpable que sa mère se demandait quelle faute inqualifiable la jeune femme avait pu commettre. Résignée, Annick avait lutté pour ne plus y penser.
Et voilà que cette histoire d’enfant venait tout remettre en question. Régis lui dirait de ne pas prêter attention aux propos d’une vieille radoteuse. Mais dans la tête d’Annick, une petite voix pleine de doute ne cesse de lui murmurer des hypothèses invraisemblables.

Lasse, elle essaie de trouver le sommeil. Malgré elle, son regard se pose sur une photographie d’Anthony sur laquelle il a dix ans. Le cœur gros, elle admire l’éclat de ses yeux, son sourire innocent, et ses cheveux coupés en brosse. Des cheveux d'une couleur rousse qu’il a hérités de Régis.
Le lendemain, Annick, bien que décidée à oublier l’affaire de la veille, ne parvient pas cependant à endormir son mari.
— Tu es certaine de t’être remise ? Je te trouve bien calme et pâle aujourd’hui, dit-il. Tu sais, si tu ne te sens pas bien, je peux prendre ma journée de demain pour t’emmener chez le médecin.
— Non, ça va aller.
— En trente ans de mariage, c’est la première fois que tu as un malaise. Ça ne te ressemble pas. Si quelque chose n’allait pas, tu me le dirais, n’est-ce pas ?
Gratifiant son mari d’une tape sur la main et d’un sourire chaleureux, elle conclut la conversation :
— Arrête de t’inquiéter ! 
Le reste de la journée, Annick tâche de se composer une attitude normale. Aux aguets, elle lutte pour éviter de se plonger dans des pensées qui lui donneraient l’air soucieux. Tout ce qu’elle souhaite, c’est endormir la méfiance de Régis. C’est un manège qui demande énormément d’efforts. Si bien qu’en début de soirée, le sommeil la saisit avant qu’elle n’ait eu le temps de s’en apercevoir.
Le lundi matin, à peine son mari a-t-il claqué la porte pour se rendre au travail, qu’Annick se précipite hors du lit. Après avoir préparé une tasse de café bien fort, elle s’empare de son téléphone portable. Malgré les injonctions de son fils, elle s’était refusée de supprimer les coordonnées de Gaëlle. Prenant une profonde inspiration, elle enclenche l’appel. Au bout de deux tonalités, une voix préenregistrée l’informe que le numéro n’est plus attribué. Agacée, mais décidée, Annick allume son ordinateur. Une recherche sur l’annuaire en ligne ne lui donne pas plus d’indications sur la nouvelle adresse de la jeune fille.
Pleine d’espoir, elle se connecte sur son compte Facebook, délaissé depuis longtemps. Là aussi, Annick fait chou blanc. Perplexe, elle se souvient que Gaëlle était une grande amatrice de réseaux sociaux. Elle y passait de longues heures et avait tenté de familiariser sa belle-mère avec leur utilisation. Étrangement, aujourd’hui, impossible de retrouver le profil de la jeune femme.
Le téléphone à la main, Annick se demande quelle suite donner à ses recherches. Elle décide d’appeler madame Dubreuil. Après tout, faute d’idée, autant revenir au point de départ, là où se situe la source de ses interrogations :
—  Allô. Bonjour, c’est Annick. 
Au bout du fil, la voix enrouée de la vieille dame s’éclaircit.
— Oh Annick. Ce malaise de samedi...
— C’est pour ça que je vous appelle. Je voulais juste vous dire que je me sentais mieux.
— Tant mieux. Mais que vous est-il arrivé ?
— Un simple coup de fatigue. J’avais passé beaucoup de temps dans ce magasin surchauffé, ça n’a pas arrangé les choses...
— C’est vrai ? 
Annick connait madame Dubreuil depuis suffisamment d’années pour reconnaître les notes provoquées par le soulagement dans sa voix. Le téléphone serré au creux de sa paume moite, elle réfléchit à la manière de questionner la vieille dame sans l’inquiéter. C’est à ce moment que la parole de cette dernière se délie :
— Je me suis fait du souci. J’ai cru que vous aviez été contrariée par ce que je vous avais dit...
— À propos de...
— De votre ancienne belle-fille et du petit garçon. Vous savez, avec mon grand-âge, si ce ne sont pas mes yeux, c’est mon esprit qui me joue des tours. J’ai bien pu vous raconter des sottises. Cela pouvait être l’enfant d’une de ses amies... 
Accrochée au téléphone, Annick hoche la tête avec compréhension. Quelle tristesse, arrivée aux vieux jours, de ne plus pouvoir se fier à ses premières impressions !
— Je sais bien, Madame Dubreuil ! Tout va bien maintenant. Par contre, est-ce que je peux vous demander une petite chose ?
— Laquelle ?
— Dans quel parc aviez-vous rencontré Gaëlle ?
— Pourquoi me demandez-vous ça ?
— Je ne l’ai plus revue après sa séparation d’avec Anthony. Et ça m’a rendue triste. C’est une si gentille fille. J’ai perdu son numéro de téléphone. Peut-être pourrais-je la croiser dans le fameux parc dont vous m’avez parlé.
— Peut-être... J’essaie de me rappeler...
Après une attente insoutenable, madame Dubreuil finit par se souvenir de l’information :
—  Je crois que c’était le parc en face de l’église Sainte-Thérèse. Vous savez celui où l’on peut donner à manger aux canards. Oui, c’est celui-là.
— Ah oui, je vois très bien où il est. Merci, Madame Dubreuil.
— Je vous en prie. 
Quelques minutes plus tard, la conversation prend fin. Annick raccroche, attrape son manteau et ses clés de voiture. Elle a besoin d’en avoir le cœur net.
Arrivée au parc, elle choisit un banc, s’y installe et met ses lunettes de soleil. Par cette agréable journée, l’endroit compte de nombreux visiteurs. Un magazine ouvert sur les genoux, Annick scrute chaque visage, observe chaque nouvel arrivant, sonde l’intérieur de chaque poussette. Le manège dure de longues heures. À cinq heures, alors que la lumière du jour commence à baisser, chacun rentre chez soi. Frustrée, Annick doit néanmoins se rendre à l’évidence : Gaëlle ne pointera pas le bout de son nez. Pas aujourd’hui en tout cas.

Le lendemain, Annick retrouve son poste d’observation. Encore une fois, sa patience ne se voit pas récompensée. Refusant d’abandonner, elle continue le jour d’après, puis le jour suivant. En cours de semaine, des intempéries interrompent ses investigations. Maussade, elle broie du noir. Elle aimerait se confier à Régis, mais il la prendrait certainement pour une folle. Et elle ne supporterait pas qu’il l’empêche de mener ses recherches ou pire, qu’il décide de s’en mêler. Durant le week-end, figée derrière sa fenêtre, elle regarde la pluie tomber. Dehors, le sol peine à absorber cette eau trop abondante. Il serait temps que cela s’arrête. La nervosité d’Annick n’échappe pas à son mari :
— Tout va bien, ma chérie ? Tu sembles tendue.
— Non, j’en ai juste assez de rester enfermée.
Régis n’insiste pas. Mais Annick prend conscience qu’elle ne pourra pas le duper longtemps. Aussi, la mort dans l’âme, décide-t-elle de se donner trois jours au retour d’une météo plus clémente. Après cela, elle racontera tout à son mari.
Enfin, le soleil revient. Un premier jour se passe sans que Gaëlle apparaisse. Le deuxième jour n’est guère plus fructueux. Au troisième jour, tendue, Annick se questionne sur la marche à suivre. Doit-elle laisser toute cette histoire derrière elle ? Doit-elle vraiment rapporter les dires de madame Dubreuil à Régis ? Et à Anthony ? C’est à ce moment qu’une silhouette familière traverse le parc à une trentaine de mètres d’elle. Une silhouette qui dirige une poussette. Cependant, ce n’est pas Gaëlle. C’est sa mère, Christine. Annick aurait dû se rappeler que cette dernière n’habitait justement pas très loin.
Réajustant ses lunettes de soleil, Annick enfonce son menton dans son écharpe. Coincée sur son banc, elle se dévisserait bien le cou pour en voir davantage. Christine s’arrête face à l’étang, lui tournant le dos. Elle sort un sac de papier de sous la poussette, jette du pain aux canards, sourit à celui ou celle qui est assis dans la voiture d’enfant. La scène dure cinq minutes. Après un coup d’œil à sa montre, elle s’éloigne et quitte le parc d’un pas décidé.
Elle rentre chez elle, comprend Annick. Se levant du banc, elle se précipite vers sa voiture. Déterminée, elle conduit jusqu’au lotissement où habite Christine. Elle doit voir cet enfant avant que la femme ne rejoigne son domicile. Garée à quelques mètres de la maison, elle réfléchit à la manière de l’aborder. Au loin, un point apparaît, grossit dans le champ de vision d’Annick qui sort de son véhicule. Elle va à la rencontre de Christine. Saisissant son smartphone, elle fait mine de chercher son chemin. Elles ne sont plus qu’à vingt mètres l’une de l’autre. Christine ralentit son allure. Sa main se glisse à l’intérieur de la poussette, passe sur les côtés de la tête du bébé. Quelques secondes encore, les deux femmes se retrouvent face à face. Annick feint la surprise.
— Oh Christine ! Comme cela fait longtemps ! Comment allez-vous ? 
La mère de Gaëlle lui renvoie un sourire figé. Elle exhibe des fossettes en toc.
— Ça va. Écoutez. Et vous ? Qu’est-ce qui vous amène dans le quartier ?
— J’ai été invitée à une réunion de vente à domicile. C’est un peu dans le genre des rassemblements Tupperware, mais là c’est pour des produits ménagers écologiques.
— Ça a l’air intéressant.
— Je verrais bien. Il parait que c’est sans obligation d’achat...
Un ange passe. Le regard d’Annick se fixe sur le bébé bien dissimulé sous son bonnet. Un garçon, âgé d’environ dix mois, à première vue. Inconscient de ce qui se joue autour de lui, le nourrisson grogne en mordillant son poing qu’il a déganté. Se ressaisissant, Annick relève les yeux pour se concentrer sur sa conversation.
— J’ai su que vous travaillez à mi-temps maintenant... poursuit-elle.
— C’est exact, répond la mère de Gaëlle.
— Ça vous laisse un peu de temps pour pouponner ! 
Alors qu’elle se penche vers l’enfant, Annick voit les doigts de Christine se crisper sur les poignées de la poussette et leurs jointures pâlir.
— Ça me permet de rendre certains services. Aujourd’hui, je garde mon petit voisin. Sa maman a un entretien... 
Délaissant son poing, le nourrisson trouve soudain un intérêt à Annick. Quand il lui sourit, elle se retrouve aspirée de nombreuses années en arrière. Elle se sent vaciller alors que, sous ses sourcils cuivrés, se plissent les yeux du bébé.
Incapable de se contrôler, Annick tend la main et arrache le bonnet de l’enfant, libérant de légères boucles rousses. Surpris par le geste, le garçonnet laisse échapper des hoquets contrariés, avant de pleurer pour de bon. Amplifié par les cris du bébé, le silence entre Christine et Annick est assourdissant. Le désarroi du petit est tellement grand qu’Annick a envie de le prendre dans ses bras. Son petit-fils. Le prolongement de sa chair. Comme cela aurait été doux de le tenir le jour de sa naissance. Elle prend conscience de ce qu’on lui a volé.
Ses doigts se posent sur les petites mains de l’enfant, les saisissent, les caressent. Comme elle aimerait le prendre dans ses bras, qu’il love sa tête au creux de son cou. Les yeux d’Annick pleurent de ce manque viscéral. Elle est étreinte par l’envie, mais elle n’a aucun droit. Le mensonge lui a volé son petit-fils.
Brisée, elle se relève. Christine ne se défend pas, ne défend pas sa fille. Pâle, elle peine à retenir ses propres larmes. Annick lutte pour ne pas la gifler.
— Comment s’appelle-t-il ? demande-t-elle.
— Valentin... Écoutez... Je suis tellement navrée que vous l’appreniez ainsi...
— Taisez-vous, je ne veux pas entendre un mot de plus. 
Ce qu’elle ne supporte pas, c’est ce regard que l’autre grand-mère pose sur elle. Ce regard larmoyant rempli de peine et de pitié. La fille de cette femme lui a caché l’existence de son petit-fils, elle lui a volé des mois de bonheur. À elle, à son mari, à Anthony. Comment peut-on prendre une décision aussi odieuse et égoïste ? Ce n’est pas de la pitié qu’elle devrait lire dans les yeux de Christine. Non, c’est plutôt de la culpabilité.
Une fureur dévorante s’empare d’Annick. Des picotements lui transpercent le crâne. Elle lève un doigt menaçant en direction de Christine.
— Ça ne se passera pas comme ça, crache-t-elle. Vous pouvez avertir votre fille.
Sur ces derniers mots, elle abandonne l’autre grand-mère et se dirige vers sa voiture.

Annick ignore comment elle a pu rentrer chez elle. L’attention monopolisée par ses émotions, elle a conduit sans voir la route. Elle se souvient à peine s’être arrêtée aux feux, avoir laissé traverser les promeneurs sur les passages piétons. Elle a retrouvé le chemin comme un automate, à la manière de ses gens qui, après une nuit arrosée, se réveillent dans leur lit sans bien savoir comment ils sont retournés à leur domicile. À la différence, qu’Annick est ivre de haine et que la seule soif qui l’étreint est celle d’obtenir réparation.
Quand elle rentre chez elle, Régis, à peine revenu du bureau, s’alarme devant la mine de sa femme. Annick ne lui laisse pas le temps de parler.
— Je dois te dire quelque chose. 
Debout au milieu de la cuisine, elle lui raconte tout. À plusieurs reprises, il tente de l’interrompre, de la questionner. Mais elle poursuit, elle a besoin de se libérer de toute cette tension. Vite, il faut que son mari comprenne l’urgence qui l’habite désormais. Trop de temps a déjà été perdu. Toutes les expressions se peignent sur le visage de Régis. La surprise, la colère, l’amertume, la tristesse. Des émotions qui contrastent avec celles normalement ressenties à l’annonce d’une naissance. Quand Annick termine son récit, Régis a l’air épuisé. Les choses ne font pourtant que commencer.
—  Pourquoi tu ne m’en as pas parlé avant ?
— J’avais besoin de vérifier moi-même. Après tout, madame Dubreuil pouvait très bien s’être trompée.
— Tu t’es quand même rendue malade. C’est que tu l’as cru d’une certaine manière. Je te connais, Annick. Quand tu juges quelque chose tiré par les cheveux, tu t’empresses de l’oublier et de passer à la suite.
— Dans le fond, je ne voulais pas croire que Gaëlle ait pu nous faire une chose pareille... 
Assis à la table de la cuisine, Régis prend son visage dans ses mains. Il semble lessivé soudain. Très attaché à la jeune femme, il n’y aurait pas cru non plus. Le sentiment de trahison n’en est que plus cuisant.
— Comment va-t-on l’annoncer à Anthony ? soupire Régis.
— J’ai retourné le problème dans ma tête et il n’y a pas vraiment de bonnes façons d’aborder la question. L’important, c’est qu’il sache... 
Alors que la porte d’entrée claque, Annick sent une boule d’angoisse monter en elle. Son mari lève les yeux de la table pour la dévisager.
Anthony fait irruption dans une pièce où la tension a alourdi l’air ambiant. Préoccupés par leur discussion, Annick et Régis ont oublié d’allumer, eux qui ont pourtant horreur des endroits sombres. Dans la cuisine, toute chose semble être prise dans une poix silencieuse. Le jeune homme s’arrête, interroge ses parents.
— Y’a un problème ? 
Respirant profondément, Annick se lance. Vite, elle enchaîne un mot derrière l’autre en évitant de regarder son fils. Elle a tellement peur de s’arrêter. Mais existe une vérité qui doit être dite. Quand elle a terminé, elle ne se sent pas plus légère. Elle se demande quelle forme va bien pouvoir revêtir la prochaine tempête.
Elle lève enfin les yeux. Face à elle, Anthony reste figé pâle. Il ne dit rien. Pas un mot. Comment sais-tu tout ça ? Comment l’as-tu appris ? Qu’est-ce qui te fait dire que cet enfant est de moi ? Pas une question ne fuse. Pourtant, elles devraient venir en nombre.
Une sirène d’alarme retentit dans l’esprit d’Annick. Quelque chose ne colle pas. Face à elle, Anthony fixe le sol, les bras croisés, la nuque courbée. Sous ses yeux rougis, une unique larme dévale sa joue. C’est l’attitude d’un condamné que les preuves accablent. Soudain, Annick comprend.
— Tu le savais ? C’est ça ? 
Sur sa chaise, Régis se redresse.
— Quoi ? 
Face à eux, Anthony ne dément pas. À vingt-sept ans, il a l’air de n’en avoir plus que douze. Un âge où l’on n’assume encore rien.
— Avoir des gosses, on en avait parlé, vite fait, comme ça. J’ai pas compris qu’elle était sérieuse. Elle était aux anges quand elle m’a annoncé sa grossesse. Mais moi, ce gamin, j’en voulais pas !

71

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Célestin

Marie Roy

À la période où débute ce récit, la plupart des hommes jeunes avaient été enrôlés, embarqués dans une guerre immonde, loin de chez eux, loin dans le nord, dans la boue et le froid... [+]