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La musique de Folka

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gillibert

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Lundi Premier Novembre.
Brutalement, heurtant soudain les touches avec violence, Folka plaqua un accord dissonant, leva les mains, et resta ainsi, immobile, figée, en suspend, les doigts prêts à frapper, menaçant le clavier.
Mourka, le siamois ouvrit ses yeux de ciel, s'étira, puis bondit par la fenêtre et s'écrasa trente étages plus bas, sur la statue équestre de Jeanne d'Arc.
Folka descendit une série de gammes joyeuses, se leva, se pencha par la fenêtre, constata les faits, s'assit devant son bureau et calmement écrivit les dernières lignes de sa composition, data, et nota la mort de son chat.

Mardi 2 Novembre.
-Je prendrai celui-ci, dit Folka au marchand en désignant Tango, le beau setter noir.
-Je vous ai prévenue, cet animal ne se plie pas; il semble refuser toute autorité. Trois clients me l'ont ramené, démunis devant son entêtement. Ils craignent aussi les grondements longs, modulés, agressifs qui sortent méchants de sa gorge, et secouent tout son corps lorsqu'on le contrarie .Voyez-vous, j'avais envisagé de l'abattre, mais je l'ai épargné, car cette bête solide peut devenir un chien de garde très dissuasif.
De retour chez elle, Folka donne à son chien une assiette de cassoulet et s'assied devant le piano, elle joue, et les mélodies merveilleuses semblent toucher la bête qui cesse de manger. L'accord dissonant, soudain terrible jaillit. Le chien gronde, gémit, s'écroule, convulse, cesse soudain, mort.
Folka le fourra dans un grand sac de cuir, le chargea sur ses épaules, gagna la forêt, creusa une fosse et y enterra le corps inerte.
Le soir, elle alluma un feu dans l'âtre et nota soigneusement les résultats de l'expérience.
"En conclusion, écrivit-elle, je domine parfaitement l'exercice qui consiste à tuer par ma musique un animal, même méchant et peu enclin à se laisser diriger, c'est-à- dire peu influençable.
Je ne me permettrai cependant pas d'expérimenter mon invention sur l'homme .Je dois passer à la seconde phase : ressusciter ou provoquer la vie. Tout d'abord sur la population de bactéries tuées par le dernier bactéricide, assez doux."
Folka plaça une plaque sur le socle de son microscope et glissa un DVD dans le boîtier de son ordinateur. Elle régla, examina la préparation une dizaine de minutes, puis installa une caméra
- Je peux récupérer le même programme, à quelques modifications prés et le travail se fera seul.
Folka mangea une demi tablette de chocolat, peigna ses beaux cheveux, et se plongea dans la lecture de l'histoire de Tite-live.

Lundi 8 Novembre.
Quand Folka eut lu les résultats obtenus, elle surmonta sa déception rapidement :
-Demain, j'enregistrerai ma nouvelle composition, " La vie déferle en passion" sur l'orgue de l'Eglise Sainte Marie de la Bienveillance.
En attendant, je dois essayer la polyphonie puérile. Et elle s'amusa à faire tinter et bruire tous les ustensiles de sa cuisine. Le chien du voisin aboya, le vieux monsieur du dessous, un peu dur d'oreille se plaignit, tapa trois fois son mur de son manche à balai, mais Folka ne répondit qu'en poussant un long cri strident, si douloureux qu’elle dut se boucher les oreilles.
Elle réalisa soudain qu'elle avait sommeil, que Minuit approchait, et se coucha tout habillée, heureuse et souriante.
Les bactéries ne réagirent ni à l'orgue ni à la musique de la cuisine, et durant des semaines, sans se lasser, elle testa le son du vent dans les arbres, les cris d'un cochon qu'on égorge, le roulement monotone des voitures à la place Concorde à Paris...
Mais, dans l'appartement de Madame Cosse, les trois poissons rouges s'agitèrent tant qu'ils sautèrent hors de leur bocal, et personne ne s'en avisa, si bien que le lendemain, cette pauvre dame trouva leurs cadavres gonflés sur la table.

Mercredi 10 Novembre.
Le perroquet de Madame Cosse comme soudain affolé, tournoya à toute vitesse dans la pièce, pour la première fois et la dernière fois de sa vie, il mourut en répétant" pauvre maîtresse, pauvre maîtresse", et celle-ci en fut si émue et si émerveillée qu'elle oublia de pleurer, mais Jeudi, réfléchissant, elle conçut des soupçons, cette musique horrible, assurément avait contribué à cette fin glorieuse, mais fort attristante. Elle décida de mener une discrète enquête et apprit vite que le hamster de Victor, et les souris de Jeannie avaient aussi trouvé la mort.


Mercredi 17 Novembre
elle fit signer une pétition, et Folka fut invitée à déménager ; ce contretemps l'ennuyait, mais ainsi elle trouverait d'autres sujets d'expérience. Un point surtout la désolait : la musique créée pour donner la vie tuait mieux encore que celle dont c'était le but, puisque celle-ci n'avait tué que les animaux qui se trouvaient dans la pièce où Folka jouait, alors que celle-là agissait sur les sujets qui entendaient les sons atténués par des murs.
Elle consigna ces remarques, puis téléphona à ses parents qu'elle irait vivre quelques temps dans leur maison de vacances. Une ancienne ferme isolée en pleine campagne.

Les jours suivants, elle acheta moutons, bœufs, chèvres, et diverses volailles, en tua une partie, et fit résonner son orgue électronique. Musique scintillante, bouleversante, douce puis, progressivement tellement enthousiaste que la vie elle-même, être en partie abstrait, est immanquablement perturbée, disparaissant ou apparaissant incongrûment. Deux poussins morts se relevèrent. Alors, au comble de la joie, Folka laissa agir son cœur et ses mains, acceptant tout ce qui lui venait à l'esprit, mélange original et déstabilisant d'harmonies sublimes et d'horreurs affreuses pour les sens, pour l'âme aussi. Ce résultat redoutable, pourtant difficile à croire, lui sembla naturel, fruit mérité de son travail, de son ardeur.
Elle écrivit pendant une semaine partition sur partition, et compta décès et miracles, puis soudain, le 20 décembre elle cessa d’observer, et ne voulut plus se consacrer qu'à l'écriture musicale. Elle admirait profondément son œuvre, et songeait que cette inspiration pourrait un jour se tarir, elle désirait ne perdre aucun instant, renonçait à se nourrir, ne se couchait plus, s'endormant parfois assise devant son instrument. Elle arrêta de noter ce qu'elle jouait, se contentant d'improviser, sous l'emprise d'une inspiration qu'elle ne comprenait guère. Elle réalisait que son attitude l'excluait du monde normal des humains, mais, lorsque de telles pensées traversaient son esprit, elle haussait les épaules, songeant
- Pourvu que cette musique me charme et me reste, qu'importe tout le reste ?

Bientôt, elle ne sentit ni fatigue ni faim, et elle joua sans trêve pendant une trentaine d'heures. Comme elle ne voulait pas transcrire sa musique, ce qui freinait son élan créatif, elle s’enregistrait en permanence sur son ordinateur.
Parfois, elle chantait : est-il rien de plus beau, de plus émouvant ? En quoi méritai-je un tel privilège ? Elle cessa parce qu'elle tomba. Elle resta ainsi sur le sol, inanimée. Quand elle se réveilla, le sentiment que ses aptitudes musicales croissaient vertigineusement l'emplissait, elle rêvait de symphonies divines, et diaboliques à la fois, irréelles et poignantes de vérité pourtant. Elle se releva, s'assit, et effleura les touches, quelques instants seulement, car elle s'écroula, morte. C'était le 10 Décembre.
Dans son cahier d'observation, elle avait écrit : Se pourrait-il qu'un jour, malgré moi, je tue un voisin ? Il est mieux que je m'isole, je serai la seule victime potentielle.
Malheureusement, plusieurs curieux écoutèrent l'enregistrement et subirent le même sort. Heureusement, son père effaça toute trace de sa musique, à regret et en pleurant, tremblant de détruire l'œuvre de celle qu'il aimait, mais, ancien instituteur, il avait un grand sens des responsabilités. Il écrivit sur sa tombe :

Ci git Folka,
Qui attaqua
Par la beauté,
La pureté
Et la folie
Mélancolie
Et douce vie
Au réel asservie.
Musique assassine
Qui nous fascine.

Le mot "mélancolie" lui paraissait mal adapté car Folka rayonnait toujours de joie, et il ne doutait pas de son bonheur. Un grand sourire éclairait d'ailleurs son visage lorsqu'on la découvrit morte sur le plancher, mais il était un poète médiocre et tenait à la rime.

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