La monarchie du cortex

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Auteur de plusieurs romans, il m'arrive d'écrire des textes plus courts, en réaction à un événement ou pour explorer des situations hors de mon travail romanesque.

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Ma Reine, j'ai fui un chagrin amoureux il y a des siècles. Je ne suis jamais retourné à Paris. Je ne me suis installé nulle part. J'oscille, de missions en missions, dans des pays étrangers, renouant avec le nomadisme de mes lointains ancêtres. Sans famille, ni maison, ni attache, simple brindille dans le courant des affaires, je suis consultant en storytelling. Je parcours le globe, d'une mégapole l'autre. Je vis dans des hôtels. Je me déplace en avion et en taxi. Mes possessions tiennent dans une seule valise. Les données dont j'ai besoin sont stockées dans mon ordinateur portable ou sur un serveur qui, aux dernières nouvelles, se trouve en Afrique du Sud. Les services de blanchisserie des hôtels, mon indifférence à la mode, et mon absence totale de fétichisme ont rendu aisé ce qui représente un sacrifice inconcevable au commun des mortels.

La question de l'alimentation est réglée de manière tout aussi rationnelle. Je prends un copieux petit déjeuner à l'hôtel, je saute le déjeuner. Le soir, je dîne à l'hôtel ou dans un restaurant que j'aurai eu la prévoyance de me faire conseiller. Je suis seul à table, sauf si j'ai noué une éphémère relation avec mes contacts locaux, ce qui arrive assez rarement. Au fond, mon travail procure ma dose de stimulation sociale. Je ne ressens pas le besoin, le soir venu, d'un complément libidineux, refoulé ou explicite.

C'est la première fois que je m'adresse à vous car j'ignorais jusqu'alors votre existence. Je ne m'explique pas qu'un phénomène qui structure mes pensées depuis si longtemps, peut-être depuis toujours, ait pu prospérer dans ma conscience, en pleine lumière, sans que je le nomme, sans même que je le repère. Depuis le début, vous étiez tout près de moi, et je vous parlais, et je savais que je vous parlais, je savais que vous étiez là, mais jamais avant ce jour je ne m'étais dit : « Il y a à mes côtés une femme, je ne sais pas qui elle est, je ne sais pas si c'est à chaque fois la même, et pourtant, ces sons qui se forment dans le silence de mon esprit lui sont destinés. »

Il a fallu attendre cette nouvelle ville, cette nouvelle chambre d'hôtel, pour que cette vérité essentielle soit dévoilée, comme une statue que l'on vient d'inaugurer devant le maire, son adjoint à la culture, et quelques badauds, ou bien comme une statue que l'on voit pour la première fois dans un parc où l'on se promène pourtant depuis des années. On se rend compte qu'on est passé des milliers de fois devant elle sans la regarder, sans être conscient de sa présence, et pour la première fois, on s'arrête, on l'observe, on s'approche pour lire l'inscription gravée sur le socle. Rien de tel avec vous, aucune inscription, je n'ai pas la moindre idée de qui vous pouvez être.

Seule certitude désormais, ces mots qui traversent ma tête, ces pensées, ces choses informulées mais pressenties, ce flot intarissable, infini en comparaison de tout ce que j'ai pu dire au cours de mon existence, n'étaient pas lancés dans le vide, ou destinés à moi-même pour mieux comprendre ma vie, l'améliorer et la supporter, ou décider de mes actes. C'était, en réalité, un discours que je vous adressais.

Le flottement de mon esprit provoque votre apparition. C'est gentil de me rendre visite. A peine arrivée, vous vous extasiez sur la décoration. Vous faire rire est mon principal défi cérébral, j'émets quelques traits d'esprit sur le mobilier. Je n'en finis pas de divaguer et vous me reprochez gentiment de faire le pitre et de ne pas m'intéresser assez aux affaires du monde. Je proteste et me lance dans une discussion sur l'actualité. Au cours de notre échange, mon air inquiet vous pousse à préciser que les Manceaux sont les habitants du Mans.

Alors que je me sens pris au piège des rues, comme dans un labyrinthe dont le géomètre est mort avant d'avoir eu le temps de concevoir les issues, vous flottez au-dessus des villes. Tandis que je m'ouvre à vous de l'angoisse qui m'étreint dans ces rues inconnues et hostiles, vous dites que je pourrais arriver à voler moi aussi, avec un peu de discipline. Vous me vantez à nouveau les miracles de l'auto persuasion. Vous en êtes la plus élégante ambassadrice, même si j'ai du mal à croire que vous y ayez recours.

C'est au milieu de la nuit que quelque chose a trahi votre présence. Peut-être à cause de ce robinet défectueux qui gouttait et vous a fait repérer, un peu bêtement, comme un sous-marin hyper sophistiqué apparaît sur les radars ennemis à cause d'un léger accroc sur son fuselage. Sans cela, vous imiteriez encore mon reflet sans que je sois conscient de la supercherie.

Votre existence vient d'être révélée ; votre identité, en revanche, reste une énigme complète. Je pressens que ma mission dans cette ville inconnue est bien dérisoire face à l'enquête colossale qui vient de démarrer : vous coincer, vous identifier, vous interroger, comprendre ce qui anime depuis tant d'années cette interlocutrice cachée dans ma conscience, moi qui, naïvement, croyais monologuer...

La nuit s'est dissipée. Je n'ai rien appris, je ne sais rien de vous sauf ceci : vous êtes la seule présence qui ne fasse pas dévier mes pensées, la seule greffe compatible avec mes rêves, la seule compagnie qui ne constitue pas une diversion − souhaitée ou subie − au ressassement de mes obsessions, au ressac de mon humeur, à ma solitude chérie, à mon application à passer à côté de ma vie en un geste parfait, un mouvement de cape singulier qui n'appartiendrait qu'à moi.

Vous entrez en scène tandis que les délurées courtisanes prennent le thé dans un salon de mon cortex en conversant à bâtons rompus avec des emportements vulgaires. Ô miracle, devant votre apparition, les immémoriales catins observent un silence respectueux et vous prient de vous joindre à elles. N'importe qui d'autre serait passé inaperçu ou aurait été l'objet de railleries sournoisement dissimulées sous des propos anodins, ou aurait tout simplement provoqué leur ennui et leur départ précipité. Mais pas vous qui êtes au centre de leurs attentions, et vous imposez sans heurt comme la maîtresse de cérémonie. Les courtisanes qui faisaient mon bonheur jusqu'alors m'apparaissent bien fades à côté de vous.

Malheureusement, vous vous absentez parfois, quelques heures ou quelques semaines. Et puisque je connais trop bien l'hypocrisie des courtisanes, je réalise que je n'ai plus personne devant qui briller, aucune présence qui m'exhorte à être plus que je ne suis. Ma solitude apparente est devenue réelle. Peu à peu, je perds mon élan, une brise sinistre souffle dans les jardins, et les jets d'eau sont muets. A quoi bon inventer, réfléchir, surprendre, si vous ne faites pas taire les échos assourdissants.

Je reste allongé au milieu des coussins où je m'enfonce au lieu de rebondir. J'ai étalé des journaux sur les sables mouvants pour ne pas être englouti, mais les relents d'encre et de papier moisi annihilent la revue de presse ludique où je domine et commente l'actualité du monde, comme si j'étais son inventeur, certes retiré de la direction opérationnelle mais siégeant au conseil de surveillance, toujours alerte et influent.

Vous disparaissez en douce au moment où je n'ai pas la force de vous rejoindre, sans la moindre envie d'en découdre avec mon âme, seul combat que je reconnaisse comme tel. Une fois, vous vous êtes absentée une année entière. J'ai sombré dans une dépression qui m'a laissé de vilaines balafres.

Pour augmenter la fréquence de nos rencontres, j'ai élaboré un système de lois empiriques et perpétuellement remaniées. Je précise qu'avant cette nuit à l'hôtel je n'avais pas conscience de votre existence et que ces lois ne pouvaient avoir pour but de vous rencontrer : je les avais imaginées (comme tout un chacun, je suppose) pour moins souffrir. Toutefois, mes savantes heuristiques sont peut-être erronées à leur source, car, si cela se trouve, vous ne quittez jamais votre place et c'est juste mon incapacité à retrouver le chemin qui m'empêche de vous voir.

Vibration de mon téléphone : un mail de Vicky pour me confirmer qu'elle passe me prendre dans une heure. Je suis seul avec les news qui tournent en boucle sur le téléviseur et une serveuse qui débarrasse les tables. La gérante de l'hôtel m'a salué avec hauteur comme au temps de la splendeur de cette ville sur le déclin.

J'ai déplacé les couverts et ouvert le dossier devant moi. Ma précédente mission a tourné en eau de boudin, on m'a fait comprendre qu'il ne faudrait pas que cela se répète. J'avais des arguments pour justifier ce fiasco que l'on ne pouvait m'imputer, mais la compétence est impuissante devant la poisse, et il suffit que cette mission se passe mal pour que je sois sur la sellette. Le succès passe par notre agent local, en la personne de Vicky, et quand on sait que l'on jauge une personne en quelques secondes, et que cette première impression est privilégiée devant les suivantes, il est essentiel que je potasse le dossier avant que Vicky n'arrive.

Il est ainsi des moments, comme celui-ci où je reporte nos retrouvailles, qui rendent votre absence délicieuse. Tout en mordant mon croissant et en parcourant le dossier, j'ai la certitude que je vous verrai ce soir. Je serai délivré de cette Vicky que je n'ai encore jamais vue mais que je déteste déjà.

J'ai terminé mon petit-déjeuner, je commande une autre tasse de café, et une aussi pour Vicky qui vient d'arriver et qui s'est assise à ma table. « Vous avez raison, me dit-elle avec courtoisie, un café ne sera pas de trop avec la journée qui nous attend ! »

Que pensez-vous de Vicky ? J'ai envie de connaître votre première impression, j'aimerais que vous la descendiez en flèche, d'abord parce que j'ai envie de mépriser cette fille, ensuite parce que j'aimerais penser que vous éprouvez de la jalousie. Vicky est-elle mon alliée ? Est-elle, comme je le crains, chargée de monter un dossier contre moi ? Cette mission n'est-elle pas encore plus louche que les précédentes ?

Tout en Vicky respire la plèbe et la trahison. Aucune morale, aucune valeur autre que la réussite financière. Les nouveaux pays sont ainsi. Rien à voir avec la famille de la plus ancienne aristocratie à laquelle vous appartenez. Ce mot "appartenir", je précise que vous ne l'aimez pas. Adolescente, vous étiez la rebelle de la fratrie. Vous sortiez avec des garçons peu recommandables. Votre cursus scolaire affligea profondément votre chirurgien de père. Vos piercings scandalisaient la famille réunie en Charente pour les vacances d'été dans la résidence de votre grand-mère quand, en bikini, vous paradiez avec insolence autour de la piscine. Ces provocations n'étaient qu'un peu de piment saupoudré au-dessus d'une réussite sociale trop facile, mais au cœur de votre âme, vous étiez, de vos frères et sœurs, celle chez qui le feu de la noblesse était le plus intense.

Il me plaît de penser Vicky à vos antipodes. Vicky est tout à fait le genre de fille à avoir fui à treize ans pour échapper aux avances pressantes de son beau-père et à devoir composer dès le plus jeune âge avec ce qu'il y a de plus grossier. Vous avez eu de la chance que votre milieu vous épargne de telles mésaventures. Quant à moi, je n'ai d'autre choix, comme Vicky, que de vivre au rez-de-chaussée de l'humanité.

Après avoir fui la concupiscence de son beau-père, Vicky a fréquenté des hommes. A dix-sept ans, elle a eu un enfant avec l'un d'eux, il l'a quittée au troisième mois de grossesse quand il a compris qu'elle n'avorterait pas.

Pour se protéger, Vicky est devenue sournoise. Ses qualités lui ont valu d'être embauchée comme correspondante locale. La mission que nous devons effectuer ensemble représente une opportunité de se faire remarquer et d'accéder comme moi à un poste "nomade" et "international".

A quoi cela sert-il que je continue de saquer Vicky, vous n'êtes plus là pour m'écouter. Vous n'êtes plus avec moi dans la salle à manger déserte. Vicky s'est levée et a cligné de l'œil, m'a-t-il semblé, à la gérante. « Il est temps que je vous présente notre Monarque, me dit-elle à voix basse, mais (plus haut) avant, je vais vous faire visiter la ville. »

Plus tard, Vicky m'entraîne dans une réception de prestige. On célèbre une réussite, on sacrifie à un rituel festif, on lance un nouveau parfum, on renfloue une association caritative, je ne le saurai pas, j'ai raté le discours inaugural, et il est déplacé de me renseigner auprès des autres convives.

Je me souviens qu'on est à l'ambassade, ce qui élimine la piste du parfum. C'est alors que le vôtre me happe, vous m'avez frôlé, je me suis retourné et j'ai deviné au léger tressaillement de vos pupilles que vous aviez senti mon regard. Comme si de rien n'était, vous avez repris votre discussion avec l'homme en smoking qui vous accompagne.

Vous donnez une apparence de sévérité qui me trouble, c'est la première fois que je vous découvre en représentation, la première fois que vous faites comme si vous ne m'aviez pas vu. Craignez-vous un esclandre ? Cette soirée a-t-elle un enjeu qui me dépasse ? Vous fais-je honte dans cette respectable assemblée ? Soudain, je réalise que c'est la première fois qu'un tiers s'interpose entre nous. Même lorsque nous nous voyions à l'extérieur, les autres n'étaient qu'un décor, un public insignifiant et admiratif, des miroirs où, entre deux répliques, nous réajustions un sourire.

Je ne me rappelle pas tourment plus âpre que de vous surprendre à puiser du contentement chez un autre que moi, surtout si cela ne relève pas d'une rencontre fortuite mais d'une démarche active et méthodique de votre part. La souffrance du Monarque me semble tout à coup bien dérisoire à côté de la mienne. Les tortures de Vicky sont des chatouilles sans commune mesure avec l'uppercut que je viens d'encaisser.

Pourtant le Monarque ose gémir et hurler ! Ce matin, tout particulièrement, il a fait un cinéma atroce. Il ne s'accoutume pas aux traitements, certes sévères, mais répétitifs et prévisibles, que lui inflige Vicky. Un renoncement désenchanté serait l'attitude la plus pragmatique dans sa situation. Et je ne parle même pas d'une abdication (qui est le but final de notre mission) mais simplement de la mettre en veilleuse, de courber l'échine, en attendant des jours meilleurs et un contexte politique plus favorable. Au contraire, le Monarque n'a jamais autant hurlé, bavé, craché que ce matin, dans une rage apoplectique.

Est-ce la présence de Vicky, au fond de la salle, décapsulant des bières, jouant sur son mobile avec des ricanements vulgaires qui a fait redoubler le Monarque de fureur ? C'est possible. D'ailleurs, les hurlements du Monarque dénotent moins une souffrance physique qu'une réaction disproportionnée aux humiliations que lui fait subir Vicky.

Il s'en ouvre à moi quand sa fureur retombe. Le mépris qu'il me voue déforme sa petite gueule empruntée au Philippe IV de Velázquez. De surcroît, son accent bizarre, proche du croate, rend ses propos inintelligibles le plus souvent, bien qu'il m'arrive de reconstituer quelques bribes perdues dans un tempétueux crachat. S'il s'abaisse parfois à me parler, c'est parce que Vicky et moi nous sommes répartis les rôles : elle est la tortionnaire irresponsable dont je suis censé (aux yeux du Monarque) tempérer les ardeurs. Je joue le rôle du gentil, Vicky interprétant à merveille la salope bolchévique.

La pute et son mac, c'est en ces termes que le Monarque se réfère à Vicky et à moi. « Mon royaume paralysé par les agissements de ces deux ordures ! Hé, vous ! Vous, là, le valet stupide, détachez-moi de ce radiateur ! »

La soirée à l'ambassade bat son plein. J'aperçois Vicky, tenant une coupe de champagne, qui parlemente avec le monarque en personne, comme si de rien n'était, comme si les interrogatoires n'étaient qu'un jeu ! Il est métamorphosé. J'ai à peine reconnu le demeuré scotché sur ses jeux à longueur de journée, assis dans le canapé alors que Vicky essaie de le faire craquer, et que je tente de prendre sa déposition en temps réel. Le Monarque boit des bières, joue à des jeux vidéo bruyants et ricane sans qu'on sache s'il réagit aux mimiques fabuleuses de Vicky ou s'il est complètement pris dans son monde virtuel de bastons moyenâgeuses.

Un détail me frappe : ce soir il porte un chapeau, et je dois reconnaître qu'il a vraiment une tête à chapeau. Il tourne autour de Vicky comme un insecte rendu fou par une nuit d'été, entré en résonnance autour d'une lanterne alanguie et esseulée dans l'obscurité totale des forêts. Pourquoi cette lanterne au milieu de la forêt ?

J'ai tardé à le reconnaître au milieu des robes de soirée qui miroitent sous les lustres de cristal. Mais lui m'a repéré depuis longtemps, et, au lieu de me snober comme il le fait lors des interrogatoires, il s'approche de moi, délaissant le consul qui a d'autres chats à fouetter, et, goguenard, feint de s'étonner de me trouver ici, puis ajoute « Vieille fripouille ! » avec un clin d'œil qui me rabaisse à la caste des intrigants.

Alors, la comparaison à un insecte entré en résonance me frappe, comme si elle avait elle-même déclenché une résonnance dans ma vision. Je réalise que l'indifférence du Monarque en présence de Vicky n'est qu'apparente, ou disons que, consciemment, il se désintéresse peut-être d'elle, mais tout son inconscient absorbe le numéro de clown sanguinaire de Vicky, et semble le réfracter dans chacun de ses gestes lors de cette soirée, avec quelques heures de retard, après des milliards de diffractions et dissonances dans son cerveau, sans même qu'il s'en rende compte, tant il est accaparé par ses jeux vidéo.

Et soudain, me reviennent l'agacement de Vicky devant le Monarque avachi, et des paroles surprises alors qu'ils me croyaient en train de terminer la rédaction du rapport de la séance de ce jour : « Et les soixante tonnes de viande hachée qui attendent à la douane ! », paroles dites avec une colère contenue.

Cela me revient seulement maintenant comme si je ne pouvais restituer mes perceptions qu'avec un temps de retard, mais, je l'espère, sans déformations. Pourtant, je commence à douter : ai-je bien entendu ? Que peut bien faire une telle quantité de viande hachée bloquée à la douane ? Quel est le lien avec le Monarque ? Vicky profite-t-elle des privilèges de la mission pour se livrer à un commerce crapuleux ? Et surtout, cette question : suis-je en sécurité ?

Je quitte l'ambassade en taxi. Un peu plus loin, la voiture s'arrête. Ce n'est pas la présence d'un check-point qui m'étonne (il y en a beaucoup en ville), mais je suis stupéfait de constater que les militaires semblent me connaître et ne contrôlent pas mes papiers, comme s'ils venaient d'en recevoir la consigne, et me laissent partir, tout en continuant de rire à une de mes vannes sur la cover-girl dénudée d'un magazine posé dans la guérite, et dont la brise tourne langoureusement les pages glacées.

Ce quadrillage de check-points m'a surpris dès le premier jour. Dans les transparents que j'ai reçus à mon arrivée, on m'a résumé la situation : le Monarque a été arrêté, l'armée contrôle le pays et craint une riposte de ses partisans ; une fraction importante de la population est sentimentalement attachée au Monarque ; les puissances qui pilotent le coup d'état estiment que son succès passe par une abdication du Monarque pour provoquer l'adhésion du peuple et désamorcer la capacité de nuisance de ses compagnons de route. Il faut faire vite pour que la population ne se doute de rien et soit convaincue qu'il a renoncé de son plein gré, sans la moindre pression extérieure.

Cette version m'a été confirmée par Vicky.

Le problème c'est que le Monarque est un pygmée hystérique. Rien ne colle avec sa biographie, celle d'un fils de paysan qui quitte les champs et lève une armée de fidèles, s'empare du pouvoir et le conserve d'une main de fer pendant trois décennies. Les photos officielles ne permettent pas de le reconnaître. Vicky m'explique qu'il a maigri et vieilli subitement depuis son arrestation.

L'autre problème, c'est que je ne vois pas pourquoi des puissances étrangères perdraient leur temps à contrôler ce pays qui n'a aucune richesse. Vicky prétend au contraire que des gisements de minerai ont été découverts et exploités depuis longtemps, mais en secret, afin que le peuple ne réclame pas sa part du revenu. Sans autre contact qu'elle, je suis prisonnier de son discours, mais je suis sur mes gardes.

Je retrouve enfin l'hôtel après cette journée éprouvante. De la fenêtre de ma chambre, je vois flotter, dans la lumière bleutée des enseignes lumineuses, les toits en terrasse, la peinture écaillée, les flancs à vifs, l'aspect lépreux des bâtiments qui m'entourent.

C'est en m'allongeant et en pressant ma joue contre le velours brodé du couvre-lit que je peux enfin penser à vous, et surtout vous parler, puisqu'il est désormais établi que vous êtes la seule interlocutrice possible.

Le Monarque m'éloigne de vous mais vous rapproche de moi. Il m'éloigne de vous en accaparant mes journées, et par ses hurlements que je fuis aux cabinets. S'il est roi et que vous êtes reine, vous êtes peut-être en couple. Ce n'est qu'une possibilité parmi d'autres, mais suffisamment crédible pour que je ménage le Monarque afin de continuer à flirter avec vous.

Aujourd'hui, le Monarque a été un peu plus calme. Profitant d'une absence de Vicky, il s'est encore confié à moi. Sa version des faits est très différente de la biographie d'un tyran. Il se dépeint en révolutionnaire échevelé. Même si je n'y crois pas, j'écoute avec bienveillance son autobiographie en libérateur humaniste car, de la sorte, le Monarque répand aussi sa lumière sur vous. Alors, vous vous approchez, fascinée par ce Che mythomane, et je peux enfin vous parler.

Ainsi s'écoulent les jours dans la petite monarchie du cortex, entre un roi cinglé, une reine vaporisée et un bouffon lessivé.

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