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La mer sanglante

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Abigaël fit une marche arrière pour se garer et monta sur le trottoir. Elle jura et recommença la manœuvre. Elle était jeune conductrice et était nerveuse ces temps-ci. Les examens de fin d’année qui approchaient, la dispute de ce matin avec David, ses projets...
Elle avait besoin de se poser, de penser à autre chose. Elle réussit enfin à se garer, sous les cris de protestations et d’attente des conducteurs. Elle ferma les yeux, ouvrit sa portière, déplia ses jambes et sortit de sa voiture.
La jeune femme prit sa serviette, son livre, son portable et partit sur le chemin sinueux menant à la plage. Elle faillit plusieurs fois se tordre la cheville, mais arriva intacte sur la plage. Et quelle plage ! Elle était longue de deux kilomètres, le sable était fin et doux, et la mer... d’un bleu limpide et magnifique. Abigaël se dit que c’était l’endroit parfait pour faire le vide.
Et respirer.
Elle trouva un endroit libre et s’installa. Elle déplia sa serviette, se mit en maillot et commença à lire. Elle lisait « Sourde, muette et aveugle, histoire de ma vie » d’Helen Keller. Abigaël trouvait cette jeune femme, cette Helen Keller... incroyablement forte.
Ding. Ding.
Abigaël prit son portable et lut les messages :
« Salut Abby, je suis vraiment désolée pour ce matin... Je n’ai pas été très malin ce matin... Je t’aime. A ce soir. David. »
Un sourire se dessina sur le visage d’Abby. Elle répondit un « Moi aussi je t’aime » et lut l’autre message :
« Hey Ab, tu viendras ce soir au café ? Y aura tout le groupe ! Même Nick qui était parti dans un autre lycée ! Tu t’en souviens ? Allez, je compte sur toi, bisous. Julie. »
Abby répondit un « Ok je serai là » et pensa à Nick. Cela faisait tellement longtemps qu’elle ne l’avait pas vu ! Il avait traversé sa vie en un éclair ; il était arrivé en 5ème, et était reparti en 4ème ! Elle se souvenait de lui, bien sûr, mais lui ? Se souvenait-il d’elle ? Abigaël aurait sa réponse le soir même.
En attendant, Abigaël pensa à ses prochaines études, des études de droit. Elle voudrait être avocate. Défendre des personnes, les pauvres et les riches, car tous ont le droit d’être défendus.
Abby était pleine de vie et de répartie, mais aussi sensible. Elle arrivait à ressentir les émotions des autres et à les réconforter. Et à les défendre.
Elle était sportive et bavarde. Elle aimait autant parler pour ne rien dire que pour faire passer un message.
La jeune femme reprit sa lecture et oublia peu à peu les désagréments de la vie.
Quelques minutes, quelques heures après, un cri retentit sur la plage. Abigaël leva la tête, intriguée, mais comme personne ne semblait s’en soucier, elle se replongea dans son livre.
Quelques instants après, un mouvement brusque se fit sur sa droite. Abby regarda dans cette direction, mais il n’y avait rien. Elle jeta un œil vers son portable et vit qu’elle avait un appel manqué de Nick. Son cœur fit un bond. Elle pensa à David et se dit qu’elle l’aimait trop pour le trahir. Elle se dit aussi qu’il n’y avait pas de mal si elle rappelait Nick pour prendre de ses nouvelles. Surtout que c’était lui qui l’avait appelée. Elle composa le numéro et attendit... Première sonnerie... Deuxième sonnerie...
« Allô ?
- Nick ?
- Abby ? C’est toi ?
- Ouaip. Tu m’as appelé tout à l’heure ?
- Oui. Pour te demander comment tu allais.
- Oh. Je vais bien, oui... en oubliant tous les petits soucis de la vie ! Et toi ? Tu fais quoi de ta vie ?
- Je vais passer mon bac. Comme toi, j’imagine. Je compte faire prof de sport. J’ai une copine.
- Cool. Elle s’appelle comment ?
- Non excuse-moi. J’avais une copine.
- Désolée. Comment ça s’est passé ?
- Elle s’appelait Mina. On s’est quitté parce qu’on en avait marre. Moi d’elle et elle de moi. Elle était trop... autoritaire et elle avait un air de... Je ne sais pas trop... Tu comprends ?
- Oui. Mais c’est la vie. En tous cas j’ai hâte à ce soir !
- Pareil ! Et tu sais que... Abby ? Ab ? T’es toujours là ? »
Elle se redressa pour être plus à l’aise, et elle dirigea son regard vers la mer. Abigaël faillit en lâcher son téléphone. Ce fut un choc. La mer, d’habitude si bleue, si limpide, était maintenant rouge. Rouge sang. Abby murmura à Nick :
« La mer...
- Qu’est-ce qu’elle a la mer ?
- Rouge. Elle est rouge...
- De quoi ? La mer ? Rouge ? Mais tu débloques !
- Je viens d’aller voir. J’ai mis ma main dedans. Et c’était du sang.
- Ab, arrête. Tu me fais peur.
- Nick... Il y a un gars qui vient vers moi... Et il a l’air pas commode...
- Abby, je te jure que si tu me fais marcher, je te... »
Nick ne termina pas sa phrase ; un long cri, de peur, de détresse et d’horreur, lui avait coupé le souffle.
Abigaël avait laissé tomber son portable. Elle était figée de terreur. Pétrifiée. Son cerveau lui criait de partir, de fuir, loin de lui, de cet homme. De cet homme qui lui bloquait le passage. De cet homme aux yeux cruels, aux dents aiguisées, sur lesquelles des traces rouges se dessinaient... Du sang. De cet homme aux grosses et grandes mains, qui tenaient des couteaux. Longs, fin, pointus, trempés de sang.
Abigaël réussit à articuler un faible « Au secours ! ». L’homme eut un rictus. Il avait entendu son appel au secours. Il se pencha vers Abby et lui glissa à l’oreille :
« Salut, toi. Je suis désolé, j’ai interrompu ta petite conversation avec ton copain. Mais, vois-tu, tu m’y as -un peu obligé. Si tu n’avais pas levé la tête, tu n’aurais jamais vu ça. »
L’homme montra la mer, toujours aussi rouge.
« Si tu n’avais pas résisté au sortilège lancé sur cette plage, tu aurais pu continuer ta vie. Tranquillement et loin de moi. Malheureusement pour toi, ce n’est pas le cas, comme tu peux le constater.  »
L’homme, qui se révéla s’appeler Jeffrey, s’arrêta et regarda par terre ; dans le sable était posé, presque enseveli, le portable d’Abigaël. La communication avec Nick n’avait pas été coupée, et celui-ci, au bout du fil, avait bien senti qu’il se passait quelque chose.
« Abby ? Ça va ? Pourquoi tu as crié tout à l’heure ? Abby ? »
Jeffrey prit le téléphone et dit :
« Salut mon gars.
- Qui êtes-vous ? Avez-vous fait du mal à Ab ?
- Oh non ! Pas encore ! Bientôt ! Dès que j’aurai raccroché.
- Qu’allez-vous lui faire ?
- Ne t’inquiète pas. Attends-toi juste à ne plus jamais la revoir.
- Non ! Non, je vous l’interdis !
- As-tu une dernière parole à lui dire ? Oui ou non ?
- Je... Abby... Où que tu ailles, souviens toi que je n’ai jamais cessé de penser à toi et que je...
- C’est trop ! »
Et il coupa la communication. Sans avoir entendu la fin de la phrase de Nick. Qu’avait-il voulu lui dire ?
« Que je... ne t’oublierai pas ?
Que je... viendrai te chercher ?
Que je... t’aime ? »
L’homme ramassa les couteaux qu’il avait posés afin de pouvoir prendre le téléphone.
C’est là qu’Abigaël prit conscience qu’un homme, armé de deux couteaux, de plus trempés de sang, se tenait devant elle.
C’est là qu’Abigaël se dit qu’il y avait un danger.
Et c’est là que la jeune femme décida de partir pour sauver sa peau. Et sa vie, par la même occasion.
Abby courut à perdre haleine, slalomant entre les vacanciers, tombant, se relevant toujours. Courir. Encore. Jusqu’à sa voiture. Mais où était le sentier ? Devant ? Elle ne souvenait pas d’avoir parcouru une aussi grande distance en arrivant.
Derrière ? C’était possible, mais elle ne pouvait pas retourner là-bas. Le danger rodait encore.
Elle risqua un coup d’œil derrière elle ; personne. Elle ralentit, regardant toujours derrière elle, cherchant l’homme. Elle finit par s’arrêter, autant intriguée et effrayée de ne pas le voir.
Une voix la fit sursauter :
« Tu cherches quelque chose, poulette ?
- Je... tu... comment avez-vous fait pour... aller si vite ?
- Peu importe. L’essentiel est que tu sois venue jusqu’à moi. »
L’homme se tenait assis tranquillement sur une serviette. Il ne semblait aucunement essoufflé, contrairement à Abigaël qui avait la poitrine en feu.
Jeffrey la gratifia d’un de ses sourires, grand, méchant, horrible, effrayant.
Suffisant pour clouer Abigaël au sol. Seuls ses yeux pouvaient encore bouger.
Et, sans prévenir, il se leva brusquement. Il se plaça en face d’Abby, les yeux dans les yeux. Là, il lui dit son avenir. Ce qu’il allait faire d’elle.
« Je viens sur cette plage depuis maintenant cinq ans. En cinq ans, seulement deux ou trois personnes comme toi, des rebelles en quelque sorte, qui m’ont résisté. Mais ils ont tous payé. Tu dois te demander : Mais qu’est-ce qu’il vient faire sur cette plage ? Je me trompe ? Non ? C’est bien ce que je pensais. Eh bien, je viens sur cette plage pour manger. Cette plage est une vraie table à manger ! Des minces, des gros, des grands, des petits...
- Mais de quoi parlez-vous ?
- Des personnes, bien sûr ! Des gens !
- De... Quoi ?!! Vous êtes... Vous êtes... Un cannibale ??!!!!
- Exact.
- Donc vous mangez les gens ?
- Oui. C’est bien meilleur que les produits que vous achetez dans vos magasins !
- Et... Vous allez aussi me... Manger ?
- Evidemment.
- Mais... Pourquoi ?
- Mmm... Parce que tu connais mon existence.
- Et les autres ? Pourquoi vous ne les...
- Mangez pas ?
- Oui.
- Parce que eux n’ont pas résisté à la transe.
- La transe ?
- Oui. Elle me permet de manger à l’abri du regard. Je n’aime pas qu’on me regarde manger. Surtout vous. Vous me fixez du regard, vous criez et vous courez dans tous les sens. Du coup je suis obligé de vous manger. Petite indigestion après, mais bon, on s’y fait. C’est à ça que sert la transe. D’autres questions ?
- Non...
- Magnifique !
- Attendez !
-... Oui ?
- Vous êtes obligé ? De me manger ? Je veux dire... Si je ne dis rien à personne... ?
- Non. Je ne peux pas te faire confiance.
- Pourquoi pas ?
- On m’a déjà trahi. Donc c’est non. »
L’homme brandit ses couteaux et Abigaël cria. Elle hurla, pleura, mais personne ne l’entendait, ni ne la
voyait. A part peut-être les mouettes qui observaient la scène d’un œil intéressé.
Jeffrey la laissa se débattre et, fatigué de l’entendre, enfonça ses couteaux en plein dans la poitrine de la jeune femme.
Abby le regarda, horrifiée, et succomba.
Elle tomba au sol et Jeffrey se dit, que décidemment, il avait de la chance. Et aussi qu’il faudrait améliorer sa transe.
L’homme fit un festin et, car il n’aimait pas cela, jeta les organes d’Abigaël encore chauds dans la mer.
L’eau se teinta de rouge quelques instant, avant de redevenir bleue.
Jeffrey partit de la plage, ravit. Il reviendra.
Abby n’ira pas au café. Elle ne verra pas ses amis. Ils se demanderont ce qu’elle a pu devenir. Seul Nick saura.

Abigaël ne sera pas la seule à s’être fait manger.
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