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La marionnette au cœur de moineau

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Les autres enfants disent que ça n'existe pas et pourtant il y a bien des monstres sous mon lit. Je sens leurs souffles et j'entends leurs murmures. Parfois ils grattent, souvent ils tirent mes couvertures puis ricanent à mes oreilles, mais lorsque je me retourne, ils se taisent avant de disparaître dans les ombres de la nuit.


Selon certain je regarde un peu trop la télévision, mes lectures ne sont pas adaptées ou peut-être, tout simplement que mon imagination me joue des tours. Mais moi je le sais ! J'en suis convaincue : il y a des monstres sous mon lit.

Il y en a un grand et il y en a un petit. Il y en a un fort et il y en a un soumis. Ils dansent des heures durant tout autour de mon lit. Ils vont et viennent d'un coin à l'autre de ma petite chambre. Longtemps encore ils paradent sur le plafond, tourbillonnant en pas chassés. Je sais ce qu'ils attendent et lorsque j'en ai assez de leurs froissements, je ferme les yeux, je compte les moutons et je fais semblant de dormir. C'est alors qu'ils descendent de leur perchoir pour se mettre à jouer avec mes poupées. Ils les animent et les font crapahuter à petites enjambées dans la pièce, telles de malicieuses souris en quête d'un morceau à grignoter.
Je frissonne toujours d'horreur lorsqu'ils se lassent et finissent par ne plus rien faire d'autre que de m'observer. Je suis pour eux le plus beau des jouets, la plus belle des poupées. Sans raisons ou seulement par petite cruauté, ils décident de me réveiller en sautant sur ma paillasse. A pieds joints, toujours avec la même vigueur et si fort que j'en ai des vertiges.
Chacun à leur tour ils me bousculent. Le plus grand joue avec mes jambes tandis que le plus petit agite mes bras en tous sens. J'ai si peur que je n'ose plus rien si ce n'est de rester cachée à l'abri derrière mes paupières. Celui docile s'amuse avec mes cheveux puis glisse dans mes oreilles telle une limace froide et gluante. Sans doute veut-il atteindre le cœur de mon esprit pour faire de moi sa marionnette. Il ignore que soustraite au temps et cloîtrée dans mon petit trouble, rien ne peut m'atteindre. Celui sans complaisance n'en finit plus de se vautrer sur mon ventre, tant que j'en ai le souffle coupé. Il veut me dévorer les entrailles pour faire de moi un pantin de chiffon suspendu au moindre de ses caprices. Il veut être celui qui décide d'où et de quand. Lui aussi ignore que soustraite au temps et cloîtrée dans mon petit trouble, rien ne peut m'atteindre. Rien.

Le matin je suis fatiguée et j'ai encore un peu mal, mais on me dit que c'est un mauvais rêve, un méchant cauchemar qu'il me faut vite oublier. Assise à table devant mon petit-déjeuner, chocolat chaud et pain d'épice, j'ai envie de vomir.
– Maëva ! Mange sinon tu ne vas jamais grandir !
Mon chocolat chaud est froid et mon pain d'épice trop sec. Je suis difficile, je ne sais jamais ce que je veux. Alors on me met mon petit sac sur le dos et c'est sans rien dans l'estomac que je pars rejoindre mes camarades. Maman dit sans cesse, à qui veut l'entendre, que sans enfants une maison est bien vide, mais cela ne l'empêche pas de m'envoyer à l'école toute la journée ! Là où ils se moquent de moi parce que je parle de monstres et que je porte des lunettes.

Dehors le ciel est encombré d'épais nuages menaçants. Un orage se prépare. Je n'aime pas ça mais je préfère ce temps morose à celui radieux d'un mois d'août. Les beaux jours avivent les ombres qui deviennent tranchantes et blessent mes yeux clairs.
– Attention petite ! Regarde un peu où tu vas !
Le choc est si brutal qu'il m'étourdit un instant. Une vigoureuse poigne m'empêche de tomber au sol.
– Voyons laissez-la tranquille ! Cette enfant ne vous a rien fait.
Quelqu'un d'autre se tient derrière moi, je reconnais la voix chevrotante d'une vieille femme : c'est elle qui me retient par le col.
– Je n'allais pas lui faire de mal. Elle vient de me rentrer dedans alors qu'elle avait le nez en l'air.
Je me redresse, reprends mes esprits et remarque qu'il s'agit en fait d'un couple de vieux corbeaux qui se disputent un trognon de pain coincé dans l'étroite rigole du trottoir sur lequel je viens de trébucher. Décidément, le plus petit détail est prétexte à un égarement de mon esprit. Je suis trop sensible, c'est ce qu'ils affirment. Mon syndrome ne peut pas tout expliquer alors je dois toujours rester très concentrée sur ce que je fais si je ne veux pas attirer l'attention, autant des autres que de mon imagination débordante. Mon collant est filé et mon genou droit saigne mais je n'ai pas mal. Je suis une fille courageuse alors je poursuis mon chemin vers l'école poussés par les railleries que j'entends déjà : « Regardez ! Elle vient à l'école toute sale et son collant est déchiré. » Les enfants n'ont aucune pitié. Ils jugent sur l'instant présent ni plus ni moins. Je suis exactement comme eux.

Trois rues et un carrefour plus loin, les grilles rouillées de l'établissement défilent et c'est une prison dans laquelle je m'enferme. Voile noir et encolure immaculée, une religieuse m'accueille avec son grand sourire carnassier tout en me conseillant de me dépêcher, car la sonnerie ne devrait plus tarder maintenant. Je passe sous le petit porche en pierre et arrive directement dans la cour des grands. Personne ne me remarque et j'en profite pour aller me placer au pied de l'escalier qui mène, cinq mètres plus haut, à une petite terrasse déserte. Au sud de celle-ci se trouve l'entrée d'une succursale réservée aux élèves de l'inclusion scolaire, dont je fais partie. Debout, lesté de mon sac, j'attends que retentisse la sonnerie. Je tue le temps en frappant la première marche de béton du bout de mes souliers.
Elles sont là, tout près de moi, je les sens et je ne peux les ignorer. Les ombres m'ont poursuivi jusqu'ici dans l'unique but de m'humilier. C'est l'endroit idéal : le lieu sacré où l'on me dicte ce que je dois apprendre, ce que je dois savoir par cœur, ce que je dois faire et où je dois poser les yeux, mais en aucun cas, où l'on écoute ce que je suis.
Ils affirment encore que ce n'est rien. Que ce que je vois est juste la conséquence de mon malaise et que je vais devoir apprendre à vivre avec. Ils affirment tant de choses et pourtant ils n'ont aucun remède, aucune autre solution que celle de me laisser en proie à l'épreuve qui me ronge.

La sonnerie résonne enfin dans l'enceinte de l'école. Elle vibre si fort au fond de ma petite tête que j'en ai le tournis. Mes camarades, ces ombres monstrueuses, arrivent rapidement et s'alignent pour former une file indienne toute biscornue, digne d'une vieille scolopendre plus vraiment vivace. Le regard mauvais, Florent se jette à mes côtés. Il sait que je ne l'aime pas beaucoup. Ses manières de petit chef me déplaisent et les gestes qu'il a envers moi sont une agression permanente. Toutefois, personne ne peut lui en vouloir car nous serions alors tous coupables d'être ce que nous sommes.
Nous avons exactement le même âge et je suis presque certaine que seules quelques heures de nous séparent.
– Coucou petit moineau...
– Arrête de m'appeler comme ça ! Je ne suis pas un moineau.
– Pousse toi d'là, c'est moi qui passe devant.
Je m'exécute et recule d'un pas car j'ai peur de sa réaction. J'ai peur qu'il me frappe. Au fond, je sais qu'il ne désir que ça. Florent se positionne devant moi avec assurance. Après tout c'est lui qui commande et ça, ce n'est pas prêt de changer !

Silhouette élancée, la maîtresse arrive à son tour. Elle avance lentement et avec tant de légèreté qu'elle me renvoie cette drôle d'impression de planer au-dessus du sol. Toujours très élégante dans sa blouse à la taille fine, Mme Lefèbre est si gentille qu'elle inspire la confiance. J'aime beaucoup le parfum de ses cheveux de paille lorsqu'elle se penche sur mes exercices, car celui-ci a le don de me rassurer. Elle nous observe un instant d'une fierté non dissimulée avant de tous nous saluer avec bienveillance. D'un geste elle nous invite à grimper l'escalier.
– Tenez-vous bien à la rampe et soyez prudent, je ne veux pas que quelqu'un se blesse sur ces vieilles marches dès le matin.

En quelques minutes nous sommes regroupés sur le palier de la classe, qui n'est rien d'autre que le toit du porche par lequel on entre dans la cour des grands. De solides garde-corps peints en vert sécurisent cette terrasse pour prévenir du moindre incident.
A son humeur, Florent me gratifie d'un petit coup de coude dans les côtes.
– Hep, petit moineau, je suis sûr que tu ne sais même pas voler.
– Arrête de dire des bêtises, j'suis pas un moineau !
– Allons ! Cessez de vous chamailler tous les deux, intervient sèchement Mme Lefèbre qui, arrivée à notre hauteur, fait tinter les clefs de la classe avant de lutter avec la serrure de la porte. Je vous préviens que je ne veux aucun débordement pour cette semaine du goût, sinon vous pourrez dire adieu au goûter de vendredi dans le jardin du presbytère.
Et comme un seul homme, tous les élèves de cette classe un peu particulière, font soudainement grise-mine.

Une fois la victoire de ce duel contre la serrure remportée, la maîtresse encourage ces élèves à entrer avant qu'il ne pleuve. Le temps de s'avancer dans le vestibule de la classe, où tout un chacun peut y suspendre son manteau, Mme Lefèbre s'active à préparer la salle. Elle allume d'abord la lumière puis relève les volets avant d'entre-ouvrir les grandes fenêtres pour dissiper l'odeur de renfermé qui s'est installée durant la nuit.
– Dépêchez-vous un peu. La journée va être longue alors je veux que l'on se mette au travail sans perdre de temps, demande-t-elle le verbe haut pour ceux qui traînent encore dans l'entrée.

Une fois chacun installé à sa place, l'enseignante s'empare d'une craie et s'emploie minutieusement, de sa plus belle écriture, à inscrire la date du jour au tableau : Lundi 12 Octobre 2015. Chacune de ses lettres, parfaitement formées, lui donnent du courage pour la suite. Cela fait à peine sept semaines que l'année scolaire a débutée et tout se passe à merveille. N'appréciant pas de laisser les événements lui échapper, Mme Lefèbre aime l'ordre, c'est pourquoi son existence est orchestrée avec le plus grand soin. Si bien que dans plus ou moins neuf mois, elle donnerait la vie. Elle jubile car personne n'est encore au courant. Elle veut savourer ce secret quelques temps pour se conforter dans cette illusion de tout maîtriser...
Elle se retourne enfin vers ses élèves en suggérant de diviser la classe en deux groupes pour la leçon de ce matin. C'est alors qu'elle constate un attroupement inhabituel près d'une des grandes fenêtres. Le lourd silence qui s'abat dans la pièce et la pâleur des visages lui laisse deviner qu'il s'est passé quelque chose. Un événement hors de tout contrôle dicté par des lois qui dépassent celles des Hommes. Florent referme doucement la fenêtre en rapportant que le petit moineau c'est envolé.





A Laly, 8 ans. Élève à l'école du Sacré-Cœur de Périgueux.


Je tiens à remercier tout particulièrement Aïcha Boutaleb pour son soutien.


Ce récit est une histoire inspiré d'un fait divers.





20 Mars 2016

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Br'rn · il y a
Terrible récit, bien rendu. j'aurai juste préféré n'en apprendre l'authenticité qu'à la fin, comme un coup de massue supplémentaire après la révélation ultime...
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Lucile de la Rivière · il y a
Effectivement, placer la petite notification à la fin du récit aura sans doute plus d'impact. Merci pour cette remarque.
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Br'rn · il y a
Disons que (je peux me tromper) dès l'avertissement on se doute de quelque chose de pas normal, on est forcément aux aguets... Donc davantage prêt à la chute (sans jeu de mots).
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Ody · il y a
Tous les oiseaux ne se cachent pas pour mourir...
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