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FINALISTE
Sélection Public

Dina ne faisait jamais rien comme tout le monde. Au lieu de couler des jours paisibles à boire des verres de liqueur sur la terrasse en attendant le passage du facteur ou les visites de ses proches elle préférait s'occuper.
C’était bien connu, la mamma n’aimait pas ça, la tranquillité.
Il fallait que ça bouge, il fallait qu’elle soit entourée. D’amour, d’amitiés et de disputes qui se résolvaient toujours autour d'un café en parlant du temps qu'il faisait au-dessus des citronniers. Et si la météo n'avait rien à dire, les ragots étaient toujours très agités. Depuis la mort de son époux, c’est donc en fiat 500 d’un rouge flamboyant que tous les jours, elle allait chercher les potins du village. Sous couverture d’avoir besoin de pain pour ses tartines à la boulangerie du coin. D’un timbre qu'elle n’utilisera jamais à la poste du coin puisqu'elle n'écrivait jamais rien mais passait son temps pendue au téléphone toujours accroché sur les vieux carreaux jaune et bleu de la cuisine.

Jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus vraiment se déplacer, la mamma commençait à fatiguer. Maintenant c'était la boulangère qui lui apportait son pain,
sous prétexte de passer dans le coin, tous les deux matins. Et la factrice, avait toujours quelques potins. À presque quatre-vingt-dix ans, Dina était comme ça,
elle vivait pleinement sa vie douce sous les citronniers mais il fallait toujours s’agiter.
Et comme elle ne le pouvait plus, elle agitait les autres autour d'elle.
Elle pouvait très bien décider qu’aujourd’hui, elle se lancerait dans la confection de limoncello ameutant toute la petite rue au bout de laquelle elle vivait et dont la moitié était composée de fils, nièces et cousins éloignés en général. Les petits enfants, déjà bien grands, étudiaient dans la grande ville et lui rendaient visite autant qu'ils le pouvaient. Si elle avait réussi à garder un lien avec toute sa famille aussi unie, ce n'était pas sans effort ni sans limoncello.

Il y avait la cueillette, qu’elle observait depuis sa terrasse surmontant le verger accroché aux flancs de sa côte adorée.
Laver les fruits dans les bassines dehors, sous les arbres qui grimpaient jusqu’à la maison en pierre et crépis jaune, comme les citrons. Les plus jeunes se regroupaient autour des bacs d'eau et brossaient les « petits soleils ». Se mettant au travail avec la ferme intention d'être récompensés en buvant de la citronnade fraîche faite avec le jus récupéré des fruits soigneusement triés et nettoyés.
La mamma veillait toujours à ce qu'une douceur feuilletée à la ricotta l'accompagne, avant de les envoyer promener parce que, maintenant, c'était au tour des grands, de préparer l'alcool et de récolter les zestes, tout en parlant trop fort et riant encore plus.

C’est donc avec cette énergie restante, sans jamais rien montrer, mais sentant la fin s'approcher, qu’elle décida d’organiser sa mort. Enfin, plutôt une célébration pour réunir tout le monde, apprécier une dernière fois leur visage et donner ses dernières recommandations. Après tout, on avait pas quatre-vingt-dix ans tous les matins.

C’était décidé, ce week-end elle irait retrouver son Emilio, sous les citronniers, lui dire qu'elle arrivait tout bientôt.
Son cœur faiblissait depuis quelques temps déjà à Dina.
Elle le savait bien, entre un timbre et du pain acheté, le médecin du village lui avait dit. C’est qu’il avait beaucoup donné déjà, entre les deuils et les naissances, les mariages et les divorces des nouvelles générations.
Il était fatigué et pour une fois elle voulait bien se l'admettre, elle aussi.

Tout le monde répondit à l'invitation, une fête d'anniversaire de la mamma, cela ne se loupe pas ! Quatre-vingt-dix ans, c'était un sacré événement et à en croire tout le monde, elle les enterrerait tous. C'est une belle façon de dire qu'on est pas prêt. Dina le savait et répondait qu'elle creuserait sa propre tombe puisqu'il n'y aura déjà plus personne.
Le jeudi, elle commanda assez de pain pour nourrir un village et vérifia que tout le monde savait ce qu'il avait à faire, elle envoya son fils remonter des caisses de limoncello et de vin puis, prit rendez-vous pour le lendemain avec Gina, la coiffeuse à domicile. Chic et belle, en toute circonstance, c'était d'une grande importance. Elle passa la fin d'après-midi à écrire des petits cartons bleus, qu'elle prenait soin d'enfermer dans des petites enveloppes portant chacune le nom d'une personne. Dina qui perd du temps à écrire ? C'était une première ! La radio posée à même le sol de la terrasse en pierre diffusait un vieux titre de Don Backy.

Guardo su nel cielo... e vedo grappoli di stelle d'oro...
Son la mia vita, ormai finita...

Le vendredi, après une petite visite de la factrice, la coiffeuse arriva pour faire un shampoing, mais surtout ne pas couper. Dina les avait gardé longs toute sa vie, à présent elle arborait une immense tresse argentée. La coiffeuse intervenant uniquement parce que Dina ne pouvait plus tresser ses longs cheveux seule à présent, et que c'était toujours quelques autres ragots de plus, pris à la volé. On ne racontait pas les mêmes histoires à la boulangerie ou au salon de coiffure, quelle idée !

Le week-end passa avec la douceur qu'ont pour eux les jours de printemps, les grandes chaleurs de l'été n'étaient pas encore arrivées et pour plus jeunes comme pour plus grands, c'était bel et bien les meilleurs instants. Un brasero fut allumé, des histoires de famille contées, des chansons hurlées jusqu'aux étoiles.
C'était à écouter les ragots du village, le plus beau week-end qu'on pu voir, là-haut, sur le domaine aux citrons comme il était appelé par les enfants. Les petits avaient mangé trop de sucre, les parents bu trop de limoncello et de vin, mais tout le monde s'accordait à dire qu'elle nous enterrerait tous, la mamma.

Personne ne vit son regard déjà loin, essayant de capturer les sourires, les visages éclairés par les guirlandes, le bruit des pas dansant autour du feu.
On n'entendit pas son souffle coupé quand elle avait ri trop fort et qu'elle avait serré son piment accroché autour du cou. Non pas maintenant, pas là.
C'était le plus bel anniversaire, vivement l'année prochaine.

Le dimanche soir, elle assura fils et petits-enfants, que le rangement pouvait attendre, le lundi serait vite là, qu'ils filent tous au village boire un dernier verre à sa santé, la vieille allait se reposer.

Alors Dina prit sa couverture, celle de son trousseau, puis quelques photos. Si elle avait économisé quelques forces, c'était maintenant qu'elle en avait besoin.
Descendre les vieux escaliers taillés dans la roche, reprendre son souffle.
À chaque marche, elle prenait le temps d'admirer, ce soleil qui, caressant la méditerranée, lui offrait quelques reflets dorés.
Son Emilio était là, sous le citronnier, le tout premier de la plantation, gravé d'un D+E, il y a déjà tant d'années. La croix de bois était toujours aussi blanche, repeinte à chaque printemps, il ne voulait pas de marbre et de couronne, juste une croix, sous cet arbre.

Les fils de Dina, alertés par le portillon du verger ouvert, la retrouvèrent assise là, le dos contre son arbre, sa main sur la tombe de leur père.
Les yeux grands ouvert sur la méditerranée, le cœur éteint sur son citronnier.

PRIX

Image de Été 2019
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Fred Panassac · il y a
Je renouvelle toutes mes voix en finale, bravo Lucile !
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Sandrine Michel · il y a
Très beau récit, un régal à lire !
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Céline Saint-Charle · il y a
Nouveau vote :)
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Mireille.bosq · il y a
Plein de tendresse et de sensualité. Ce limoncello, il suffit de l'avoir goûté pour savoir qu'il ensorcelle autant qu'il enivre...et quelle belle vieille avec sa longue tresse argentée. les images sont très belles. +5 pour votre finale
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Marie Guzman · il y a
Et hop mon adhésion à ce texte renouvelé
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Beatrice Paglia · il y a
❤ Bravo
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Pulcherie · il y a
beaucoup d'émotion dans ces belles lignes empreintes de douceur .
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Felix CULPA · il y a
Je découvre ce merveilleux récit et par la même occasion Don Backy. On se croirait devant un bon vieux film en noir et blanc, tant l'histoire est bien écrite et les personnages intrigants. Mes 5 voix pour vous Lucile. Bonne finale, vous le méritez. Je vous invite à découvrir ma triste cire : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/triste-cire
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Lucile Sempere · il y a
Merci pour ce beau commentaire , Don Backy grésille encore dans mes oreilles alors que la cuisine de ma grand-mère est close depuis longtemps.
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Felix CULPA · il y a
Je découvre ce chanteur grâce à vous ! Merci !
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Laurence Delsaux · il y a
C'est toujours chez moi la dernière phrase qui l'emporte. Bravo et bonne chance Lucile !
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Jean Calbrix · il y a
Une fin superbe ! Bravo, Lucile pour ce joli texte qui se boit comme du petit lait ! +5
J'ai un sonnet en finale été qui devrait ne pas vous déplaire : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/indian-song

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