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La maison peau de chagrin

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Papypik

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Le téléphone a sonné un après-midi du mois d’août, alors que je m’étais assoupi devant ma tasse de café qui n’était plus fumante depuis un bon moment sans doute. Combien de temps avais-je pu dormir ? Plongé dans une semi pénombre, je devinais la chaleur épaisse à travers les persiennes fermées depuis des mois.

Je me tournai vers la fenêtre, un rayon de soleil qui s’était glissé par l’un des nombreux trous m’aveugla. Cette attaque soudaine sur les rétines me fit lever la tête. Des taches noires tournoyaient au plafond pour s’estomper progressivement. Il faudra que je me décide à clouer des planches dans l’attente d’une improbable réparation de ces volets. Je regardai à nouveau vers la fenêtre pour fixer volontairement cet indiscret rayon de soleil. Je me forçais à maintenir ce face à face jusqu’au moment où ma vue sombra dans des tourbillons de cercles obscurs. Je fermai les yeux.

«Arrête de fixer le soleil comme cela, tu vas te bousiller la vue!» Le souvenir de cette voix surgi de ma lointaine jeunesse me fit rouvrir les yeux. Je distinguai à peine les contours de la pièce toujours estompés par un brouillard opaque, puis refermai à nouveau les paupières pour me laisser entraîner par ces images du passé que cette voix intérieure avait subitement fait renaître.

Autrefois cette maison avait une bien autre allure, les volets n’étaient fermés à cette époque de l’année qu’en cas de gros orages annoncés et encore! «Fermez les fenêtres les enfants, avec tous ces courants d’air vous allez faire entrer la foudre». La musicalité de la voix de notre mère enchantait nos oreilles et nous obéissions le cœur chargé de toute la tendresse qu’elle savait nous prodiguer

Notre maison qui domine une vallée tournée vers l’ouest subissait très souvent au milieu de l’été de forts assauts d’orage. Dès que je sentais l’arrivée proche de l’un d’eux, les mains et le front collés contre les carreaux, je comptais les secondes entre les éclairs et le bruit du tonnerre, déçu quand le chiffre dépassait cinq. J’aurais tant voulu voir cette boule de feu qui paraît-il se matérialise quand la foudre tombe pouvant même parfois entrer dans les maisons isolées comme la nôtre. Je sentais la force du vent et l’énergie dégagée par la pluie qui ruisselait sur les vitres. J’imaginais des formes fantastiques dessinées par les filets d’eau qui couraient comme une multitude de ruisseaux pour disparaître et se rejoindre en formant un torrent sur le bord incurvé de la fenêtre. Je me sentais en sécurité dans ce cocon familial malgré les violentes bourrasques qui semblaient vouloir tout balayer sur leurs passages. « Regarde maman, l’eau rage de ne pouvoir entrer ». Sourire attendri et bienveillant de ma mère qui m’apprenait et m’encourageait à jouer avec les mots. Je sentais encore ses mains posées sur ma tête me tirer doucement vers l’arrière pour m’éloigner de ce spectacle fascinant qu’elle présumait dangereux.

Je restais ainsi un long moment pour laisser défiler sous mes paupières closes les sensations apaisantes du temps passé. Ce rayon de soleil avait il réveillé ces souvenirs enfouis ? Les fantômes du lieu avaient ils décidé de reprendre corps ? Ils arrivaient bien tard, trop tard pour redonner son âme depuis longtemps perdue à cette maison qui pourtant fut si heureuse et pleine de vie. J’ouvris à nouveau les yeux, la pièce était devenue plus sombre, mon rayon de soleil inquisiteur avait disparu, signe annonciateur d’un orage qui approche. Le vent commençait à hurler, j’entendais le bruit du portail qui faute d’entretien ne fermait plus mais claquait désespérément contre le muret de la clôture.

Il était 18 heures, j’eus subitement froid. Je me levai péniblement de mon fauteuil pour allumer la lampe à pétrole. Le bref instant d’oubli déclenché par la sonnerie du téléphone et par cet indécent rayon de soleil cessa aussitôt. Le poids de ma culpabilité m’envahit à nouveau, le déroulement des événements tragiques s’insérait jusqu’au plus profond de mon être. Comment pouvais-je encore me maintenir debout ?
Cela faisait des mois que j’avais fui Paris, sachant très bien qu’aucune distance aussi grande fut-elle ne suffirait jamais à me remettre de cet événement terrible. Tout ce qui me rattachait à ma vie d’avant fut balayé brutalement. Dès le premier jour, je décidai de fuir tout ce qui pouvait m’y rattacher. Je n’avais pas eu besoin de couper mon téléphone portable. Très rapidement, les nombreux appels auxquels je ne répondais pas avaient épuisé la batterie. Je retirai la carte SIM pour la détruire et laissai l’appareil sur le meuble du salon pour qu’il soit emmené avec tout le reste.

Après avoir pris le soin de donner tous mes meubles à Emmaüs, je remis les clés de mon appartement à mon notaire pour lui laisser le soin de tout régler. C’est donc un appartement vide que je quittai sans un regard en arrière, n’emportant dans ma petite valise que le cadre d’une photo qui depuis ce jour alimentait toute ma détresse.

Je pris une chambre d’hôtel à l’autre bout de Paris en banlieue Nord et ne remis plus jamais les pieds au bureau demandant au comptable de l’entreprise par un unique appel téléphonique de faire pour le mieux. Désormais j’étais constamment accompagné de cette mortification que j’avais voulu m’imposer.

Dès le drame, j’avais tout de suite pensé que ma fuite ne pouvait m’amener qu’ici, dans cette maison. Ma sœur Sarah et moi l’avions reçue en héritage depuis une dizaine d’années. Je n’y étais revenu que très rarement mais toujours avec un plaisir immense. Je m’efforçais alors d’y faire quelques travaux d’entretien. Sarah y venait plus régulièrement surtout pendant les vacances avec ses deux enfants. Nous n’avions jamais été très proches, nos seuls contacts portaient principalement sur cette maison. Sa vente ne fut pas véritablement envisagée. Pour ma part, je ne savais pas si cela aurait été un réel sacrifice quant à ma sœur, pouvoir en profiter la satisfaisait entièrement.

Chaque début d’année, avec ses vœux, elle m’envoyait le montant du chèque que je devais lui régler pour l’entretien de la propriété que nous financions en commun. Cette situation a perduré jusqu’à son divorce et son départ au Canada en compagnie de son nouvel ami, il y avait maintenant cinq ans. Depuis, Sarah m’avait demandé de m’occuper seul de cette maison mais je n’y étais jamais revenu. L’organisation n’a jamais été mon fort. Heureusement Carmen, ma compagne, m’a souvent évité des pénalités pour factures impayées. Elle ne put cependant éviter la coupure d’électricité malgré de nombreuses relances, préservant de justesse le maintien du service d’eau.

Quand j’arrivai début décembre, la demeure avait bien changé. L’état du terrain maintenant envahi d’arbustes divers et de mauvaises herbes ne permettait plus de faire la différence entre jardin et pelouse si bien entretenus autrefois par mon père pourtant absent des semaines entières pour son travail. Loin de moi alors l’idée de changer quoique ce soit dans ce nouvel ordre des choses. L’état extérieur de mon refuge allait me protéger et ne pourrait trahir ainsi une présence pour un éventuel importun. Le risque d’une visite intempestive était toutefois très limité, la maison se situait au fond d’une route en cul-de-sac à quatre kilomètres du village qu’elle dominait. Il y avait bien un chemin de randonnée qui partait du pignon de la maison mais celui ci n’était plus balisé depuis de nombreuses années, seuls les anciens du village l’arpentaient lorsque j’étais enfant. Quand l’un d’entre eux passait devant la maison, il n’était pas rare que maman l’abreuve d’un grand verre d’eau, plus souvent d’un verre de vin. Je me souviens particulièrement du père Jonathan que les gens du village avaient surnommé «le vieux fada». Il m’émerveillait toujours avec les histoires qu’il racontait à chacun de ses passages. Il se voulait la mémoire vivante de tous les contes et légendes qui couraient depuis des générations dans les vallées environnantes. Ce personnage fantasque comme beaucoup d’autres ont tous disparus aujourd’hui. Lors de mes rares descentes au village, je ne reconnais désormais plus personne.
Je sus que j’avais un peu pris la place du vieux Jonathan au sein de ce village, entendant une fois murmurer derrière mon dos le surnom que l’on m’avait attribué, «le fada d’en haut».
Je me persuadais que ce sobriquet moqueur pouvait être légèrement amical comme il devait l’être pour le vieux conteur.

Cela faisait maintenant presque huit mois que je vivais en ermite dans la maison de mon enfance. J’allais me laisser retomber dans mon fauteuil quand je sentis brusquement un fort courant d’air. La porte d’entrée avait dû une fois encore céder sous les coups de butoir du vent. La lampe que je venais d’allumer se renversa, répandant le pétrole sur la vieille commode. Je me précipitai une vieille couverture à la main pour stopper le feu qui commençait déjà à se répandre. Plongé dans l’obscurité, une pensée soudaine me pétrifia sur place « comment le téléphone avait-il pu sonner alors que la ligne téléphonique et l’électricité étaient coupées depuis des années ? »

Avais-je rêvé ? Je restais un long moment complètement étourdi par cette évidence qui aurait dû me faire réagir dès la première sonnerie. Je me dirigeai vers la fenêtre afin d’ouvrir les volets pour me redonner un peu de clarté quand le premier coup de tonnerre fit trembler le sol. L’un des volets fut arraché, l’autre libéré claqua violemment contre le mur. Je rallumai la lampe et pris le temps de me calmer. Je me saisis du combiné de téléphone mais non, aucune tonalité s’en échappa! Pourtant j’en étais certain, ce téléphone à cadran d’un autre âge avait bien sonné. Une idée que je repoussais depuis quelques temps me parut maintenant évidente. La semaine précédente déjà, un événement m’avait complètement chamboulé.

Vers 22 heures, je fus réveillé par un bruit provenant du grenier qui tout de suite me parut familier, celui de tes pas mon amour quand, gardant tes talons hauts, tu déambulais devant moi dans la chambre, d’un mur à l’autre, avec à chaque arrêt l’abandon d’un de tes vêtements. Le même rythme, le même tempo, tu m’avais dit «notre amour sera plus fort que la mort». Après m’être précipité dans les combles, je trouvai posée sur une malle poussiéreuse une photo de moi enfant. Le plus troublant, ce fut de constater la même épaisseur de poussière sous cette photo.

Carmen c’était toi non ? Mais oui, le nombre de sonneries, je m’en souvenais clairement, au nombre de cinq, comme avant. C’était un code entre nous, cela voulait dire «viens me chercher, j’ai envie de toi». Alors comment interpréter ces signes, j’avais trop attendu pour te rejoindre, d’accord mais je voulais me punir. Je sentis ta présence envahir la pièce «je t’en prie, fais moi un signe, que dois je faire?»

Le souvenir de ces putains d’événements du 13 novembre se déversèrent une fois encore en moi, me couchant à terre, tari de larmes déjà trop déversées. Il était un peu plus de 21 heures quand tu m’appelas au bureau ce maudit vendredi :

- David, je ne suis pas loin de ta boîte. Tu es prêt ?
- Ecoute chérie tu sais que nous arrosons le départ de Georges, si cela ne t’ennuie pas, attends moi à «La belle équipe»
- D’accord mais ne tarde pas. J’ai mis la petite jupe que tu adores tant. Alors si tu ne veux pas prendre de risques, ne t’éternise pas trop avec tes collègues, tu sais que la terrasse de ce café est très bien fréquentée.

Ton dernier rire si mutin un brin narquois et tellement moqueur !

Il était 22 heures quand je sortis du bureau à deux pas de la rue Charonne. Une clameur inhabituelle régnait dans le quartier. J’arrivai par le coin de la rue Voltaire, des barrages de police avaient bouclé tout le quartier. Le hurlement des sirènes se mêlait aux cris de détresse qui fusaient de toutes parts. La panique s’empara de moi, je bousculai les barrières pour me précipiter vers la terrasse du bar où je devinais des corps pêle-mêle ensanglantés.
Je me souvins alors avoir été plaqué au sol par un policier, puis le noir complet. Ma tête avait cogné contre le trottoir, j’ai eu de la chance m’avait-on dit. De la chance !

Je n’avais appris ton décès mon amour que deux jours plus tard. J’aurais tant voulu être avec toi, mais non, c’est toi qui aurais dû être à mes côtés, il n’était nullement prévu que nous allions dans ce bistro... au lieu de te rejoindre, je t’avais envoyée à la rencontre des barbares pour y trouver la mort !

Depuis, je me suis condamné au bannissement du bonheur et à la réclusion solitaire perpétuelle pour complicité de meurtre. Bien évidemment, j’avais pensé au suicide mais cette peine me paraissait trop douce, trop facile. Je ne voulais pas m’épargner cette douleur que j’avais érigée tel un mausolée.

A cet instant, l’air me parut lourd, chargé d’une atmosphère électrique et acide. Mes yeux retrouvèrent la source de leurs larmes, je me précipitai vers la fenêtre sous le fracas des coups de tonnerre qui se confondaient maintenant avec les éclairs de plus en plus puissants. J’avais à peine posé la main sur la poignée que les deux battants s’ouvrirent brusquement. Celui de droite me heurta violemment le front ce qui me projeta au sol. Un éclair gigantesque déchira le ciel, un coup de tonnerre simultanément parut jaillir de la maison. Alors elle apparut cette boule de feu d’un jaune orangé de la grosseur d’un ballon de foot. Elle me frôla mais je ne sentis qu’une douce tiédeur. Je tournai la tête et la vis rouler vers le fond de la pièce pour se fractionner en deux parts égales en frappant la cheminée. Le choc fit chuter dans un bruit de verre brisé avec une multitude d’étincelles d’un blanc lumineux le cadre accroché au mur. Les deux boules rebondirent alors pour revenir dans ma direction, passèrent de chaque côté de mon corps pour sortir par la fenêtre. Elle se fondirent alors en un seul globe pour exploser et disparaître dans un récital de crépitements flamboyants.

Je restais le cul par terre fasciné, incrédule devant ce spectacle. Après un long moment de sidération, je me relevai pour me saisir du cadre tombé au sol, seul vestige de ma vie passée. A l’intérieur, une photo en noir et blanc de nous deux prise par un photographe à touristes en mal de souvenirs typiques de la capitale; toi et moi devant l’hôtel de ville, baiser posé à défaut d’être volé, pastiche du célèbre cliché de Robert Doisneau. Je retournai l’encadrement pour le débarrasser des derniers éclats de verre quand je vis ce message manuscrit à l’arrière de ce souvenir émouvant. Je reconnus tout de suite ton écriture élégante et gracile qui avait tracé ces mots à l’encre rouge : « On est tous coupables, ne prends rien de plus que ta part de culpabilité ». Cette phrase, tu me l’avais lue au début de notre rencontre. Elle était tirée du livre d’un auteur que tu m’avais fait découvrir, Claire de Lamirande

Pourrais-je affirmer que cette citation fut écrite depuis plusieurs mois ?
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Emma · il y a
Fichue culpabilité. Qui ronge face à la perte. Et n'aide pas à s'en remettre ! Souhaitons que cette boule de feu apporte au narrateur l'envie de tourner la page !
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Papypik · il y a
Oui c'est l'éternel dilemme entre les regrets (ce que l'on aurait dû faire) et les remords ( ce que l'on aurait pas du faire)
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Papypik · il y a
merci pour ce commentaire mais cette courte n'a pas les faveurs de Short
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Pour ce que ça vaut, moi, j'ai apprécié ! Dans un autre registre savez-vous que pour que votre destinataire soit averti de votre réponse, vous cliquez sur "répondre" juste à côté de "j'aime" et un cadre apparaît. Je ne fais que transmettre ce qu'on m'a expliqué. Bon après-midi.
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Papypik · il y a
Ok,
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Papypik · il y a
Je vous lirai dans Qq temps vos écrits pour le moment je ne suis pas très assidu sur ce site
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Merci
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Quelle belle histoire, entre témoignage, conte philosophique et surnaturel. On assiste à la punition auto-infligée mais l'espoir d'une autre vie se dessine ! Bravo !
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