La maison abandonnée

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Une ville, un quartier, une rue, une maison, Le 25 rue Anatole France était une maison abandonnée, désertée, ouverte aux quatre vents. Inhabitée depuis des générations, Le 25 avait du mal à se souvenir de ses derniers propriétaires, étaient-ils vieux, étaient-ils jeunes, une chose est sûre c'est qu'ils l'avaient maltraitée. Ils n'avaient pas réagi lorsque sa façade s'était fissurée, ni quand l'eau s'était infiltrée par le toit et s'était écoulée le long de ses murs, envahissant ses fondations, la maison avait attrapé la maladie de la moisissure, l'obligeant à vieillir prématurément, mais la maison avait combattu, elle était restée debout, cependant la tapisserie du salon demeurait décollée et tachée de larges auréoles marrons. Quelques années plus tôt après avoir été déclarée abandonnée, le voisin était venu se servir en récupérant ses volets, le monsieur se disait écologiste, et la maison avait assisté à ce vol sans pouvoir rien faire. Puis les saisons avaient joué leur rôle dans sa détérioration. Ses jolies briques rouges qui à l'époque lui donnaient des airs de cottage anglais avaient perdu de leur éclat et certaines d'entre elles étaient tombées au sol comme des pierres mortes. Mais malgré la violence des saisons, la maison aimait ces quatre périodes de l'année qui commandaient au temps. Elle aimait l'hiver et sa couche de neige blanche qui venait la recouvrir, lui donnant l'impression qu'elle était pure et belle à nouveau, l'été et sa chaleur, qui lui donnait l'impression d'être toujours habitée. L'automne et ses couleurs, le printemps et ses odeurs. Le 25 rue Anatole France était d'ailleurs très fier de son jardin car si elle n'avait pas réussi à garder son éclat, le jardin quand à lui, depuis le départ des hommes s'était embelli. Le lilas avait poussé jusqu'à atteindre la taille d'un chêne et il venait chatouiller sa toiture au printemps avec ses fleurs violettes. La glycine courrait le long du portail en fer et son écorce formait de jolies sculptures végétales. Enfin le lierre venait recouvrir sa façade pour masquer sa vieillesse. La maison était enfermée dans un écrin végétal et toute cette verdure, les fuchsias du Lila, le rose et le jaune des fleurs s'assemblaient avec les briques rouges de la maison pour créer un tableau d'impressionniste. Et dans ces occasions, le 25rue Anatole France avait remarqué que les passants ne restaient pas insensibles à son charme retrouvé, une fois une vielle bipède accrochée au bras de son mari avait dit:
-Regarde Antoine comme c'est beau.
A vrai dire, sous ses airs de maison abandonnée, le 25 Anatole France recevait plus de visite qu'on ne le croyait. Mais il est important de distinguer la faune de jour de celle de nuit. D'abord il y avait la faune de nuit. Composée de gens peu fréquentables. Les tagueurs, ils s'étaient attaqués à la façade Ouest principalement, ils l'avaient recouverte de tags, d'initiales, d'insultes, de mots inventés, de gribouillis. Parfois l'un d'entre eux prenaient des risques inconsidérés pour poser un graffiti sur le toit. La maison attendait avec impatience l'hiver qui venait effacer temporairement ces inscriptions. La maison avait remarqué qu'un commerce illégal s'était organisé dans l'ancienne cuisine. Ici, de jeunes bipèdes échangeaient des poignets d'herbes, mais à en croire l'odeur ce n'était pas du gazon. Cette faune de nuit disparaissait aux alentours de quatre heure du matin pour laisser place à la faune de jour. La faune de jour contrairement à celle de nuit était assez hétéroclite. Il y avait tout d'abord les simples passants. Des couples de personnes âgées, des cycliste, les voisins. Puis les visiteurs, des petits aventuriers, qui s'introduisaient par le trou du portail, là encore un pot pourri de bipèdes, à commencer par les enfants. Ils entraient par groupe car trop effrayés pour venir seuls. Puis ils s'amusaient à se lancer des paris:
-Est ce que tu es cap d'aller jusqu'à la chambre de l'étage tout seul?
Puis au moindre grincement, ils fuyaient , jambes à leur cou, en criant au fantôme. Il y avait les amoureux, ils venaient au printemps, il y avait les amoureux, bipèdes et les amoureux oiseaux, papillons, etc. Parfois, la maison recevait la visite d'un individu particulièrement odieux. Elle avait tenté à plusieurs reprises de le faire fuir mais il revenait toujours. C'était un homme, la cinquantaine environ, il avait une barbe grisonnante, des lunettes qui cachaient son regard de renard. Il se déplaçait sous le couvert des arbres et il émanait de lui une désagréable odeur de cigarette. La maison le détestait car c'était un chasseur de papillons. Il les enfermait dans des bocaux, les asphyxiait avec du chloroforme avant de les planter au bout d'une aiguille. Hors la maison était très fière de son jardin et de tous ses petits habitants, et cela lui brisait le cœur de voir ses beau argus bleus et ses belles dames emprisonnés et tués. Mais tous les bipèdes n'étaient pas si horribles. Et parmi la faune du jour, il y avait sa bipède préférée, Juliette. De tous les humains qu'elle avait connu Juliette était la plus douce. Elle pouvait rester des heures dans le jardin ,c'était aussi son endroit préféré. Les insectes tourbillonnaient autour d'elle comme si elle était l'une des leurs, le soleil éclairait de reflets roux ses longs cheveux châtains, ses yeux verts étaient tachés de pigment dorés comme des tâches de lumières à travers le feuillage vert des arbres. Elle venait plusieurs fois par semaine par temps de pluie ou sous le soleil, peu lui importait. Elle restait plusieurs heures, mais prenait toujours soin de partir vers dix-sept heure, avant que la faune de nuit ne débarque. Juliette était une artiste, inclassable, elle touchait à tout, l'écriture, la photo, la peinture. Elle amenait ses pages blanches qu'elle couvrait d'histoire, ses toiles vierges, qu'elle aspergeait aux couleurs du printemps. Son appareil photo, capturait les images d'un jardin recouvert de neige et féerique. Lorsqu'il faisait froid ou qu'il y avait trop de vent, elle se réfugiait à l'intérieur pour partir à la découverte de la maison, elle prenait le temps de tout observer, les moulures au plafond, les poutres, la tapisserie décollée laissant apparaître une fresque recouverte. Juliette était comme un papillon elle virevoltait dans le jardin et dansait d'une pièce à l'autre. Une fois Juliette s'était arrêtée dans l'embrasure d'une porte .Et elle s'était adressée au vide:
-Tu es très jolie. Mais la maison avait compris que ce compliment lui était adressé. Malgré ses fissures, sa peinture écaillée, ses boiseries gonflées d'eau et couvertes de moisissures, Juliette avait réussi à trouver la beauté en elle. A partir de ce moment, la maison avait commencé à guérir, l'eau s'évaporait, les moisissures disparaissaient et le vent balayait la poussière accumulée.
Il arrivait que Juliette et le lépidoptérophile se rencontrent. Au début, ils étaient restés indifférents à la présence de l'un et de l'autre, puis le collectionneur de papillons avait engagé la conversation, Juliette lui avait montré son art, ils étaient devenus amis. Parfois leurs conversations étaient inaudibles, trop basses pour que la maison puisse entendre. Mais la maison avait vu depuis la fenêtre, des mains qui se frôlaient et quelques baisés échangés. Juliette était amoureuse, cela se voyait dans les pages qu'elle écrivait , les tableaux qu'elle peignait et ses photos. Mais Juliette était aussi malheureuse.
Un soir la maison à peine endormie avait détecté la présence de celle-ci dans le jardin. Chose curieuse car elle ne s'était jamais risquée à venir si tard. Un homme l'avait rejoint. La maison était trop fatiguée pour bien voir et entendre, seules des brides de conversation remontaient jusqu'à elle.
-Je ne veux plus continuer ainsi, c'est trop dur.
-Tu n'as pas le droit de faire ça
-Ne m'en veux pas je t'en supplie.
Le ton était monté.
-Laisse moi partir. Juliette s'était retournée pour partir, mais l'homme l'avait retenue par le bras, il l'avait secouée puis tapée. Elle était tombée par terre, il avait continué à la taper. Jusqu'à ce que son sang tâche l'herbe et qu'elle repose inerte sur le sol. Il avait paniqué, agi dans la précipitation avant de disparaître avec le corps de Juliette.
La maison avait observée la scène les yeux à moitié clos par le sommeil. Mais elle avait cru distinguer, une barbe, des lunettes et une odeur de cigarette. Enfin son absence de la maison pendant plusieurs semaines avait fini de faire son procès. Le tueur de papillons, avait encore frappé mais cette fois, il lui avait pris son plus beau papillon celui dont elle était la plus fière. Depuis la mort de Juliette, la maison avait commencé à se fissurer et s'affaisser, elle avait perdu la volonté de tenir debout et se transformait petit à petit en ruine. Mais il avait fini par revenir sur les lieux du crime. Il avait fait le tour du jardin était resté plusieurs minutes à l'endroit ou les tâches de sang couvraient encore l'herbe. Puis il était rentré à l'intérieur. Depuis des semaines, la maison avait envie de crier à chaque passant que Juliette était morte, mais ses grincements n'avaient réussi qu'à faire fuir les badauds. Mais c'était l'heure, l'heure de rendre justice. Les fondations cédèrent, des fissures se mirent à lézarder les murs, le toit s'effrita en morceaux, les poutres se mirent à tomber. Le tueur de papillons n'eut pas le temps de réagir, tout s'écroula et en un rien de temps, il se retrouva emprisonné puis écrasé sous un tas de briques de ciment et de poutres.
L'esprit de la maison s'assura qu'il avait bien rendu son dernier souffle avant de s'évaporer dans le ciel.
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FIFI · il y a
J'aime ! Merci Laplulmeàfrange
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Elise R. · il y a
Pauvre maison... heureusement qu'elle se venge à la fin ! Une bonne chute pour ce texte original !
Si vous aimez les histoires de maisons abandonnées, je vous propose celle-ci : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/urbex-2