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La maison

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Bruno Marguerite

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Dans le petit village de Salorgne, tout le monde connaît Pedro, le petit espagnol. Le jeune garçon a fui avec ses parents, le régime franquiste et son nationalisme outrancier qui dirigeait leur pays d'une main de fer. Loin de leur Catalogne si chère à leur cœur, lui et sa famille ont trouvé refuge dans cette petite maison à l'écart du village, que la mairie a bien voulu leur louer. En arrivant, ils ont découvert les paysages de ce petit hameau enclavé de Provence, ses vallons verdoyants, ses collines caillouteuses aux crêtes acérées recouvert ci et là de la rusticité de la végétation, mais aussi la froideur des Salorgnais face à cette intrusion d'étrangers dans leur quotidien. Puis, l'habitude aidant, les esprits se sont accommodés de la présence de Pedro et des siens. Mais la bonne main d'Antonio, son père, bon bricoleur et la beauté ibérique de Maria, sa mère, bonne cuisinière, n'y sont pas étrangère. Et il n'est pas rare maintenant de voir Pedro, avec son cahier et son crayon à la main, arpenter les petites ruelles étroites du village, observer les maisons en pierre de pays aux portes basses et aux tuiles pourpres, sentir les fleurs rebelles et sauvages colonisant chaque espace laissé libre entre les pavés. Car Pedro dessine. A la différence des autres enfants de dix ans, gribouillant du papier dans le but d'en tapisser les murs de leur chambre, Pedro, en virtuose, enlumine chaque page de son talent. Son incroyable coup de crayon lui vaut régulièrement les louanges des villageois - « Il est doué le petit », « c'est qu'il a du talent »- et le jeune garçon, peu rancunier, les accueille de bonne grâce de son large sourire lumineux. Alors Pedro dessine. Encore et encore, noircissant les feuilles les une après les autres. Sur un simple cahier et avec un modeste crayon bois, faute de moyen. Néanmoins, l'absence de couleur n'empêche pas le miracle. A chaque tableau, il nuance comme personne les teneurs de gris, de cendré, de foncé, de noir et fait jaillir des traits sombres la lumière. Chaque dessin est l'occasion d'observer l'azur du ciel, la douceur des nuages, l'herbe des prairies qui ondule au gré des caprices du mistral tel un mascaret de verdure, les feuilles bruirent dans les arbres qui s'ébrouent pour rompre l'engourdissement du à l'immobilité à laquelle les contraint leurs racines. Mais ce que Pedro aime par dessus tout représenter, c'est la lumière du soleil réchauffant le papier et brûlant ses doigts d'artiste, lui rappelant sa terre natal.

Aujourd'hui, Pedro a traversé tout le village. Un fait rarissime a lieu à Salorgne. La construction d'une nouvelle maison. Ce n'était pas/plus arrivé depuis quarante ans de mémoire d'anciens. L'enclavement du village repousse plus qu'il n'attire. Le travail et les distractions sont en bas, en ville. C'est donc enthousiaste qu'il arrive sur le chantier. Mais pour l'heure, il n'y a rien à croquer. La parcelle, encore vierge, va subir l'assaut des faucilles que les ouvriers, frénétiquement, aiguisent de leurs pierres à affûter. Des brouettes ont été déchargées du vieux camion, ainsi que des planches de bois, des pelles et des pioches, et des serre-joints rongés par la rouille. Pedro observe les ouvriers à la tâche, et en fin de journée, la page est restée blanche. Ce n'est pas grave. Il reviendra demain.

Le lendemain, les ouvriers sont venus en voiture cette fois, et ont entamé les tranchées qui, une fois comblées de mortier, soutiendront les murs. Et tandis qu’harassés par les premières chaleurs printanières, ils s'affairent à la tâche tels des bagnards purgeant leur peine, les premiers matériaux arrivent grâce au vieux camion qui semble plié sous la charge, et qui toussote au sommet de l'éperon rocheux, risquant à tout moment de rendre l'âme dans un nuage de fumée noire. Des pierres de la carrière voisine qu'il faudra tailler une à une sur place. Les ouvriers, qui ont remarqué la présence du jeune garçon, l'ont hélé, et invité à boire de l'eau. Pedro découvre le chantier de l'intérieur, en même temps que la sympathie de ces hommes. Mais Pedro se demande pourquoi s'entêter à rester là. La maison ne sera achevée que dans quelques mois. Il n'y a rien à dessiner et il devrait trouver un autre sujet. Après avoir salué ses hôtes, il décide de rentrer.

Les jours qui suivirent, Pedro resta aider son père à l'atelier. Les Salorgnais avaient trouvé en Antonio, l'artisan touche à tout providentiel qui manquait au village, l'isolement faisant fuir les corps de métier les uns après les autres comme les rats quittent le navire avant la tempête. Chaises cassées, bancs abîmés, portes grinçantes retrouvaient entre les mains expertes d'Antonio une seconde jeunesse. Même la brebis boiteuse du père Morel avait quitté la bergerie et rejoint les alpages grâce à l'attelle confectionnée par le Catalan.

Aujourd'hui, Pedro est revenu et une semaine a passé sans qu'il ne se rende sur le chantier et puisse suivre son évolution. Le béton a remplacé la terre pauvre et caillouteuse dans les tranchées, et les premières pierres suggèrent déjà ce que sera la future maison. Un nouvel ouvrier est venu prêter mains fortes. Il s'appelle Francis. C'est le tailleur de pierre. D'après ce que Pedro saisit des conversations, il est de Vézon, le village voisin. Mais le jeune garçon trépigne. Ses doigts d'artiste, engourdis, s'impatientent. Ils faut qu'ils dessinent. Alors Pedro recule dans le petit chemin qui mène à la construction, choisit le meilleur angle et ouvre son cahier. Enfin, le crayon glisse, danse, virevolte tel un patineur sur la glace, et la feuille blanche laisse peu à peu apparaître le vieux camion, les outils jonchés sur le sol, l'amas de pierres qui, sagement, attendent de subir l'ouvrage du burin. Inspiré, la journée a filé comme un souffle. Les ouvriers quittent le chantier après avoir salué Pedro, qui sourit, satisfait. Ce dessin, à la différence des précédents, évoluera à l'unisson de la maison. C'est décidé. Il reviendra jusqu'à ce qu'elle soit achevée.

En cet fin de matinée, Pedro fait face à la maison. Il n'a pas son cahier aujourd'hui. Il pleut et les ouvriers ne sont pas à pieds d’œuvre. Mais déjà, au loin, dans un horizon indécis, quiproquo d'ombre et de lumière, un arc en ciel se profile à flanc de coteau, présageant le retour d'une accalmie. Le mistral aura vite fait de chasser les nuages et de sécher la terre devenue boue.

Le chantier progresse. Avec l'arrivée de l'été, les charpentiers ont fait leur apparition. Assis sur une caisse que les ouvriers lui ont installé, Pedro croque chaque détail, la nouvelle pierre scellée, l'oiseau posé sur le manche d'une pelle, le touriste de passage, l'échelle accolée au mur, la végétation changeante au fil des semaines, et gomme lorsque ceux-ci disparaissent, délicatement pour ne pas gâcher les pages qu'il sait précieuses. Les villageois aussi, investissent le chantier. Ils veulent voir à quoi ressemblera la bâtisse, et s'assurer que la nouvelle venue ne dévisagera pas leur beau village. Mais très vite, les regards se tournent vers le petit Espagnol dont l'attitude nourrit d'incompréhension, la curiosité des habitants. « Pourquoi n'attend-t-il pas la fin des travaux », « Pourquoi dessine-t-il quelque chose d'inachevé ». Ce n'est pas grave. Pedro s'en moque. Francis lui a expliqué les rudiments de la taille, et grâce aux charpentiers, il sait désormais ce qu'est un riflard, une cheville,une solive. Bientôt, la bâtisse se parera de son chapeau de tuile, et il ne doute pas que les couvreurs l'accueillent comme leurs collègues l'ont si bien accueilli. Comment leur expliquer dans son français approximatif, que ce dessin-ci n'est pas comme les autres, qu'il n'est pas seulement le fruit d'une passion mais le chemin vers sa nouvelle vie d'immigré, d'adopté, d'adulte déraciné. Cet apprentissage qu'aucun maître d'école ne saurait dispensé.

Ce matin, Pedro regarde la maison. Il est triste, ce qui ne lui ressemble pas. Les ouvriers sont bien là mais ils rangent leurs affaires. La maison s'est achevée avec l'arrivée de l'automne. Bientôt, ses occupants prendront possession des lieux, sans se douter qu'un petit garçon de dix ans aura assister à sa réalisation. Aujourd'hui, Pedro gommera plus qu'il ne dessinera. Les ouvriers sont sur le départ. Après avoir traversé le chemin une ultime fois pour saluer Pedro, ils admirent, avec le jeune garçon ce qu'aucun commentaire ne saurait traduire. Cette magnifique œuvre, à la fois empreinte de leur sueur et de la sensibilité de son jeune auteur. Mais, c'est l'heure des adieux. Les mains larges et caleuses se posent pudiquement sur l'épaule de Pedro. Les portières en tôle résonne une dernière fois, le moteur hoquette en démarrant, et le vieux camion s'engage doucement dans la pente avant de disparaître lentement dans le vallon sous les yeux humides du jeune garçon. Pedro reste seul face à son dessin. C'est la première fois. Comme la maison, il est lui aussi terminé. La gomme a effacé toute trace d'activité, pourtant les ouvriers sont bien là, dans chaque trait, chaque contour, chaque pierre et tuile ajustée par leurs mains. Celle de Pedro n'aura été que le prolongement des leurs. Pedro referme son cahier. Il se retourne. Les ouvriers ont oublié la caisse sur laquelle il a prit place tant de fois ces derniers mois. Le jeune garçon s'en saisit d'une main, et, son cahier et son crayon dans l'autre, prend la direction du village. Le cantonnier de Salorgne est sur le point de replanter entièrement pour l'hiver, le gigantesque massif de fleurs de la place.
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