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La main du diable

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Mag Laly

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J'ai cinq ans. Je ne le sais pas encore mais mes plus belles années sont derrière moi. L'insouciance de l’enfance s'est envolée, je ne flotterai plus sur mon petit nuage, sans penser au lendemain. Mon enfance est morte, et mon enfer commence.

Je vis seule avec ma mère, il n'y a pas de papa mais je ne me pose pas encore la question, et dans l’immeuble d'à côté il y a mon oncle que j'adore et ma grand-mère. Je passe beaucoup de temps avec elle car ma mère travaille et ma grand- mère fait le ménage à l'école. Je pars donc avec elle le matin et nous rentrons ensemble le soir. J'aime cette douce vie.
Puis tout a changé un soir. Alors que je joue avec mes poupées dans ma chambre, ma mère m'appelle pour que je vienne dire bonjour à quelqu'un. Il est là, grand, imposant dans l'embrasure de la porte de la cuisine. Manifestement il se sent déjà chez lui, à l'aise, se trifouillant ses parties en slip devant moi. Il me fait peur et je retourne en courant dans ma chambre. Je suis mal, même si je ne sais me l'expliquer, je sens que plus rien ne sera comme avant.
Le lendemain soir il est encore là, je décide de faire un effort envers lui et lui demande de jouer au jeu de la cocotte en papier, on m’en a donné un à l'école aujourd'hui. Il se prête au jeu, choisi un chiffre puis une couleur et me voilà qui tente de déchiffrer ce qui est écrit, sans comprendre ce que je lis: tu es con. J'aurais été plus grande et dans la capacité de réaliser ce que je lisais je me serais abstenue mais là mon esprit n'a pas été assez vif. La réponse à ma phrase ne s'est pas fait attendre. J'ai reçu ma première tarte qui m'a décollée la tête. Le choc, la stupeur, la peur. La première de ma vie et en même temps la première de lui. Malheureusement pas la dernière.
Je me réfugie dans ma chambre et dis à mes poupées que tout va bien, que rien ne changera, qu’elles resteront près de moi et que je les protégerai. Elles ont peur, je les rassure. On est seules. Mes poupées, le silence et moi. Personne ne me rassure, moi, personne ne me dit que tout ira bien. Parce que plus rien n’ira bien.
Il est resté et ils se sont mariés. Personne ne m’a demandé mon avis, ce que j’en pensais.
Quand il y a un mariage et qu’il y a des enfants, il faudrait leur poser la question à eux aussi. « Est-ce que tu es d’accord pour partager ta vie avec cette personne- là ? Pour qu’elle t’élève selon ses principes, qu’elle t’apporte de l’amour, de l’affection ou au contraire qu’elle te rabaisse et te détruise... » Non, je n’ai pas choisi, on ne m’a pas posé la question.
J’ai neuf ans et il nous emmène vivre à 500km de notre famille, loin de toute protection possible, dans un petit studio où l’on va vivre tous les trois. Ses filles ne veulent plus le voir et il ne reste que moi comme cible. En fait mon enfer n’avait pas encore vraiment commencé. Ce n’était qu’une mise en bouche. Quelques tartes qui volent parce que j’ai fait tomber une peau de saucisson ou parce que mes mains n’étaient pas bien à plat sur la table. Du pipi de chat à côté de ce qui m’attend.
Vous savez ce qu’il y a de dingue ? C’est à quel point on s’habitue à tout. J’ai droit à mes dix tartes quotidiennes, réglementaires, le minimum syndical comme il dit. Et à force ça ne me fait plus rien et en plus je vois bien que ça l’énerve, je le regarde droit dans les yeux et je ne pleure pas.... Ça le rend fou ! Alors j’en prends plus mais j’ai la satisfaction de l’énerver et au moins je sais pourquoi je les ramasse celles-là !
Je me suis fait avoir une fois, j’ai cru qu’il était devenu gentil, il m’a portée, chatouillée, j’ai ri et puis je me suis retrouvée là au bout de ses bras, tout en haut, j’aurais pu toucher le plafond ! Et d’un coup, il m’a lâchée, je me suis écrasée sur le carrelage et encore déboité le coude. Mais j’ai une technique maintenant pour me le remettre toute seule, ça évite de devoir encore changer de médecin.
Je suis comme en prison enfermée dans ce studio, je n’ai pas pris perpétuité, j’ai pris 13 ans puisqu’il m’a dit que mes valises seront devant la porte pour mes 18 ans. Après je serai clocharde vu que je ne suis qu’une merde. Il me reste huit ans mais j’en peux plus, il y a des jours où je me demande si je vais tenir jusque-là ou si un jour il ne va pas me tuer. J’ai bien essayé de me tailler les veines mais je ne suis pas douée. Je rêve de partir d’ici, de m’enfuir, de retrouver ma famille. Mais j’ai tellement peur de ce qui peut m’arriver, si je fais du stop, sur quel autre malade je peux tomber, si il existe pire diable que celui de mon quotidien. Et je ne veux pas laisser maman. Qu’est-ce qu’elle deviendrait seule avec lui ? Je ne pense pas qu’elle soit au courant de tout ce qui se passe, il est doué pour jouer le rôle du gentil devant les autres et comme elle rentre du travail plus tard que lui, il a tout le loisir d’exercer son autorité. Comme après l’école j’ai quinze minutes pour être rentrée et c’est une tarte par minute de retard. Sauf qu’il faut déjà quinze minutes pour faire le chemin en courant très vite.... et la course ce n’est pas mon fort. Sauf une fois, même s’il m’a rattrapé à la fin, il m’avait donné des fractions à faire et le résultat était faux, en même temps pour ma défense, je ne l’avais pas encore étudié à l’école. Voyant la pluie de coup de la main du diable s’abattre sur moi, je l’ai esquivé puis j’ai couru, alors dans cette petite pièce j’ai vite fait le tour, je suis donc parti sur la terrasse et il a tout casser sur son chemin pour pouvoir m’atteindre. Avant que la tornade ne s’abatte sur mon crâne mon regard a croisé ceux des voisins de la maison d’en face... Ils étaient plus terrifiés que moi...Mais ils sont aussi vite parti en tournant la tête, fuyant rapidement la vision d’horreur.
J’ai quinze ans. Dix ans que mon cauchemar a commencé. Maman a décidé de quitter le monstre et depuis qu’elle lui a annoncé on sort tous les soirs manger quelque chose et on attend qu’il soit suffisamment tard afin qu’il dorme quand nous rentrons. Mais un soir, alors que nous le croyons endormi, il se lève et se précipite sur moi en hurlant mais là, j’ai laissé sortir toute ma rage contenue ces dix dernières années, je lui ai rendu ses coups et je lui ai lacérer son gros tas de graisse avec mes ongles. Quand maman s’interpose, il s’en prend à elle et je le repousse pour la défendre, quand maman me hurle de me sauver. Je ne sais pas comment j’ai fait pour ouvrir tous les verrous en tremblant... Et là j’ai hurlé, crié de toutes mes forces...
Le voisin du bout du couloir sort, m’attrape et me pousse vers chez lui, quand le monstre sort en hurlant, là, ce petit jeune tout mince se met face à lui, à ce quintal de mal et lui dit tout ce que lui inspire un homme capable de battre des femmes.
Quand j’ouvre les yeux, les pompiers et la police sont là. Je suis allongée sur le canapé de Guylain le voisin, il me caresse les cheveux et me rassure : « c’est fini, tu ne risques plus rien, ton cauchemar est terminé
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