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La journée de demain

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Thomas Achialo

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J’espère louper cet entretien. Ce fut la première pensée de Paul en se levant ce lundi matin, il venait d’ouvrir les yeux et fixait le ventilateur. Au chômage depuis des mois, il s’était installé dans une routine très commune, qui consistait à flâner 90% de ses journées en espérant qu’un événement inattendu vienne bouleverser la platitude de sa vie. Perdu dans ses pensées, il s’imaginait gagner au loto, devenir riche. Il le savait, si un jour il devenait riche, il saurait comment dépenser son argent et cela bien mieux que les autres. Puis il pensait à l’éventualité de gagner, son imagination s’écroulait pour le ramener à la réalité de son lit qui grinçait, de son ventilateur qu’il n’aimait pas éteindre par peur d’entendre le silence de ses journées ; et de son entretien qui l’attendait en début d’après-midi.
En cette année 2090, il ne s’imaginait pas fonder une famille, il avait atteint la quarantaine et il avait fait une croix sur ce qui lui semblait comme « trop tard». Il commença à s’habiller, alluma la télé brancha sa montre à son téléphone, ASIMO, son robot d’intérieur commença à faire le lit et lui proposa du thé.
« Aujourd’hui ASIMO, c’est mon neuvième entretien depuis trois mois, si je suis pris, je pourrai changer d’appartement, peut-être même en acheter un, dit-il à son robot en essayant de forcer son enthousiasme.
_ Je vous souhaite bonne chance, ce serait vraiment génial que vous soyez pris, répondit le robot dont le vocabulaire était toujours extrêmement répétitif »
Paul expira fortement par les narines et commença à se chausser, il avait préparé son entretien pendant plusieurs jours. Il s’était renseigné sur l’entreprise, sur les concurrents ainsi que sur la dynamique financière du groupe. Son CV était assez maigre pour quelqu’un de son âge, mais il était difficile de trouver un emploi passé les 30 ans. Sa montre lui indiquait le trafic en temps réel, ainsi que les probabilités de retard de chaque bus.
« Asimo, envoie un message à Phil j’aimerais aller boire un coup avec lui après mon entretien, propose lui 18h, ordonna-t-il
_ Immédiatement, répondit le robot, faut-il que je lui propose un endroit en particulier ?
_ Propose lui un bar entre son travail et le lieu de mon entretien, peu importe lequel.
_C’est noté, je vous envoie sa réponse dès que possible»
Paul s’asseyait sur son canapé pour les dix minutes qui lui restait avant de partir, il venait de se réveiller mais se sentait déjà fatigué. Les allocations qu’il touchait lui permettait de vivre convenablement mais l’installait lentement dans une vie sans aucun challenge. Et au fil des années, il avait complètement oublié le sentiment d’accomplissement ou d’excitation qui peut mûrir à l’ombre d’un projet. Parfois il pensait que malgré tous ses efforts pour trouver un travail, il aimerait ne pas en trouver et rester englué dans cette vie hors des obligations et des responsabilités. Il se redressa et essaya de chasser ses mauvaises pensées, imagina un travail et surtout l’argent que cela pourrait lui apporter ; il mit son blouson vérifia s’il n’avait rien oublié et jeta un dernier regard à sa télé avant de l’éteindre. Il régla avec sa montre la gestion de son appartement jusqu’à 20h afin que le chauffage et toutes les commodités soient en veilles durant son absence. Tous les volets s’ouvraient afin d’accumuler l’énergie solaire et piézoélectrique du vent. Il faisait beau et la lumière qui illumina la pièce lui redonna un peu de baume au cœur. Il ouvrit la porte et sortit de son appartement.
L’ascenseur était vide, il s’appuyait contre la rambarde molletonnée de velours et commençait à sentir la pression monter à l’approche de cet entretien. L’ascenseur était doté d’un écran tactile permettant de consulter le web, regarder la télé ou contacter les urgences en cas de malaise, mais l’immeuble n’étant que de 5 étages, Paul n’avait jamais le temps de faire autre chose que de lancer une recherche et partir avant d’en avoir vu le résultat. Arrivé au rez-de-chaussée il sortit de l’immeuble, la rue était extrêmement fréquentée, une imprimante 3d publique était adossée à son immeuble. Ces dernières se multipliaient et permettaient à chacun d’imprimer un objet de son choix pour une somme plus ou moins importante. Vous pouviez imprimer un écran de téléphone s’il était cassé, un parapluie, une valise, quasiment tout ce qui vous passait par la tête. Il lui fallait marcher une dizaine de minute pour arriver au métro, puis encore dix minutes pour arriver à son entretien en plein centre-ville.
Avant de rentrer dans la bouche de métro, il remarqua un attroupement particulièrement anormal, il s’approcha, vit des pancartes et du brouhaha ; c’était une manifestation. D’après ce qu’il comprit, le but était de dénoncer la présence de religion dans les livres scolaires, selon beaucoup cela créait une fracture entre « les citoyens » et le simple fait d’enseigner son histoire à l’école était contraire à la laïcité. Il s’arrêta et vit un homme debout sur un banc qui observait l’attroupement, il fit de même et se positionna à côté de l’homme. Une centaine de personne habillée de t-shirt à slogan se préparait à une « marche », l’homme à ses côté le regarda brièvement, il avait l’air de vouloir commenter la situation. Finalement il descendit et s’en alla. Paul essaya de lire certaines pancartes « La religion pas pour nous enfants », « laïcité pour tous », mais il avait beaucoup de mal à se concentrer, une odeur très agressive se dégageait de la foule, comme un parfum qu’on aurait inspiré à plein poumon.
Il descendit du banc et entra dans le métro. Le terrorisme et les conflits militaires avaient tellement traumatisé les populations qu’en cette année 2090, il était très difficile d’avoir une vision positive de la religion, ou même de la spiritualité. Mais effacer un chapitre aussi marquant de nos livres d’histoire sembla à Paul complètement disproportionné. Malgré tout, cette idée était de plus en plus répandue, et la centaine de manifestant ne représentait que la partie émergée de l’iceberg. Il s’assit dans le métro et regarda les panneaux publicitaires disposés tout le long de la rame. Tous les panneaux encourageaient à donner de l’argent à des œuvres caritatives, certaines associations étaient même simplement là pour vous aider à trouver une association. Comment peut-on autant encourager l’aide et avoir en même temps autant de personne en difficulté pensa-t-il. De nos jours, être un mendiant c’est un peu comme être un bébé, tout le monde veut vous aider, vous nourrir ou vous réconforter continua-t-il, évidement c’est le genre d’idée qu’il gardait pour lui. Parfois il aimait s’imaginer avoir un grave handicap, une terrible addiction ou une nouvelle maladie, tout le monde le considérerait comme un battant, un guerrier, parce que on fond c’est ce que les gens respectent ; si vous passer votre vie à travailler et rembourser votre crédit tout le monde s’en moque.
Une fois sortit du métro, tout allait encore plus vite que dans son quartier, les voitures n’étaient plus autorisées en centre-ville depuis des années, mais les pistes de deux roues, de bus et de taxi étaient toutes bouchées. Il y avait sans doutes plus de bus que de passager ironisa-t-il. Des robots étaient présents afin d’assurer la sécurité ainsi que conseiller les touristes égarés. Il pressa sa pochette entre ses doigts, et commença à chercher l’immeuble dans lequel l’entretien allait se dérouler. Par chance il était à quelque pas, il vit des hommes en costumes sortir en riant, il sourit et se dit qu’ils ne devaient pas être si malheureux. L’odeur de parfum surchargé lui revint dans les narines, mais il n’avait plus le temps d’en être dérangé. Il passa devant l’immeuble sans rentrer simplement afin de regarder l’intérieur. Il s’arrêta, inspira, ses doigts commençaient à transpirer à force de presser sa pochette en carton. Il baissa légèrement la tête, fit demi-tour, et se dirigea vers l’entrée, ouvrit les portes, redressa la tête et marcha de la manière la plus décontractée possible.
_ Je suis là pour un entretien avec Monsieur Bonhoure, dit-il à la réceptionniste, cette dernière n’avait pas été remplacée par un robot dans l’unique but de promouvoir les « valeurs » de l’entreprise favorisant l’embauche et l’humain.
_ Bien sûr vous êtes Monsieur H. c’est bien ça ? répondit-elle avec un sourire bienveillant.
_ C’est exact, rétorqua Paul.
La réceptionniste appela l’intéressé et invita Paul à s’installer en attendant qu’il arrive.
Quelques minutes plus tard, Monsieur Bonhoure arriva et après s’être brièvement présenté, accompagna Paul jusqu’à la salle dans laquelle allait se dérouler l’entretien. C’était un homme d’environ 1m80 de corpulence moyenne, avec une chemise à carreau, un jean, des baskets et une paire de lunette de supermarché.
_ Vous avez donc été retenu parmi cinquante candidatures et vous n’êtes plus que cinq candidats à pouvoir prétendre au poste, déclara Monsieur Bonhoure, je vais vous poser une série de questions afin de savoir si vos valeurs correspondent bien à celles de notre entreprise.
Paul était assez stressé, mais assez surpris du ton et de l’attitude de son vis-à-vis, ce dernier était particulièrement aimable et souriant.
Très bien, répondit Paul après avoir acquiescé à chaque mot prononcé par son potentiel « futur patron ».
L’entretien dura environ vingt minutes, un verre d’eau, les lunettes bon marché et la transpiration de ses mains, c’est tout dont se rappelait Paul en sortant du bâtiment. Il se sentait épuisé, lourd et sale. Personne n’avait été désagréable ni méprisant envers lui mais il avait une sensation de dégoût, comme si de la bile était entrée en ébullition sous sa poitrine. Il lui sembla avoir fait bonne impression mais cela ne l’affectait pas, il y a quelque année il se serait reproché son manque d’enthousiasme, mais aujourd’hui cela lui était complètement indifférent. Il regarda sa montre et vit que le rendez-vous avec son ami était à quelques blocs de son emplacement, il décida de s’y rendre à pied.
Sur le chemin il leva les yeux au ciel et aperçu un ballon dirigeable, ces derniers étaient utilisés régulièrement comme « affiche publicitaire ». Il était jaune or, « XXX » était écrit en bleu marine, c’était la marque d’un parfum qui permettait de soigner la peau en plus d’offrir d’une odeur « exceptionnelle ». Il se mit à marcher, réfléchissant à son ami qu’il allait voir dans quelques minutes, à comment lui expliquer sa fatigue alors qu’il ne fait rien de ses journées, à sa honte de souhaiter au plus profond de lui de rester dans cette vie sans aucun mouvement sans saveur ni odeur, froide et immobile; cryogénisée.
Sa montre vibra, son ami l’appelait :
_ Hey Paul je suis à la terrasse du Lobster où es-tu ?
_ J’arrive dans cinq minutes je viens tout juste de sortir de mon entretien, dit Paul.
_ Ok génial commença cela s’est-il passé ? demanda Phil.
_ Je te raconterai, à toute de suite, répondit Paul avant de raccrocher.
Un regard, une poignée de main, Phil et Paul étaient assis face à face à la terrasse de ce bar du centre-ville.
Phil entama la conversation :
« _Alors raconte-moi tout ? Dit Phil enthousiaste.
_ Il me semble que cela s’est bien passé, je pense avoir fait bonne impression, répondit Paul désintéressé.
_ Depuis le temps que tu cherches un boulot, tu as vraiment l’air de t’en foutre, je me trompe ? Rétorqua Phil agacé.
_Non, mais j’ai l’impression pour être honnête, Paul fit une pause, le type de pause où l’on inspire longuement avant d’exprimer une idée qui nous pèse. Pour être honnête, je suis fatigué, fatigué de rien faire, fatigué de me lever, fatigué de dormir, de ma routine et de tout ce qui sort de ma routine.
_ Cela s’appelle un coup de blues, ça arrive à tout le monde, arrête de faire l’adolescent ce n’est plus de ton âge, dit Phil. Tu sais ça m’arrive aussi de déprimer mais il faut positiver, voir le bon côté des choses, tu n’es pas à la rue.
_ Parfois je préférerais, répliqua Paul du tac au tac.
_ Tu es vraiment un enfant, arrête un peu de te lamenter, répondit Phil de plus en plus exaspéré.
_ Mais c’est ça mon problème, tout le monde peut passer son anniversaire sur un satellite ou vivre jusqu’à plus de cent-vingt ans, mais personne n’est heureux, en tout cas pas moi.
_ Tu te rends comptes de ce que tu dis ? C’est typiquement le discours d’un adolescent réveille-toi un peu bordel.
_ Je suis réveillé mais est-ce que tu comprends que je n’ai pas de quoi me plaindre mais que je suis quand même malheureux ? Ce n’est pas un coup de blues ou une période, depuis des années c’est pareil jour après jour. Tu as raison je pourrais m’acheter une maison ou un appartement avec ce job, mais je n’ai pas envie de me battre, ni manifester ou même me débattre ; juste faire la planche et attendre.
_ Tu me saoules à toujours déprimer, tu sais combien de gens aimeraient être à ta place ?
_ Tu ne comprends pas laisse tomber, coupa Paul en essayant de changer de discussion.
_ Je comprends très bien, c’est très simple, tu as le blues.
_ Tu sens l’odeur dans les rues ? Parfois ça me donne envie de gerber, mais en fait je veux juste attendre et... je ne sais pas.
Paul se leva, passa sa montre sur l’écran au centre de la table afin de payer l’addition, enfila son manteau, Phil le regardait sans dire un mot.
_ Faut que je rentre Phil, on se revoit bientôt, dit Paul
_ Ça marche fait attention à toi, répondit Phil inquiet
Paul rentra chez lui avec une boule au ventre, la même qui le torturait depuis des années. Les yeux dans le vide il s’assit sur son lit, enleva l’horloge réglée de son réveil, et s’allongea. Il fixa son ventilateur avant de s’endormir.
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Utilisateur désactivé · il y a
Bonsoir Thomas : ce soir, je m'offre le plaisir d'une nouvelle lecture de votre texte.
Vous avez soutenu une première fois "le coq et l'oie" sur ma page. Le soutiendrez-vous encore en finale ? Merci. Marie..

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Thomas Achialo · il y a
Bonjour Merise,
Désolé de répondre si tard, j'ai soutenu votre "coq et l'oie" avec plaisir, bonne chance pour la finale.
Thomas

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Keith Simmonds · il y a
Un bel avertissement sur les avantages et les désavantages de la technologie! Bravo! Mon vote!
Je vous invite à venir voir et apprécier mon “Été en flammes” si le cœur
vous en dit, merci d’avance!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Thomas Achialo · il y a
Merci beaucoup de votre retour, je vais aller lire votre "Été en flammes" avec plaisir.
A très bientôt

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Keith Simmonds · il y a
Merci bien, d'avance, Thomas!
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Utilisateur désactivé · il y a
Au travers de votre nouvelle, j'ai retrouvé mon propre ressenti envers la froideur de la technologie provoquant le "vide" dont vous parlez plus bas. Je vous découvre avec grand plaisir et je m'abonne en espérant vous lire à nouveau.
Nouvelle sur SHORT, je propose "le coq et l'oie" petite "fable" amusante sur ma page.

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Thomas Achialo · il y a
Merci pour ce commentaire Marie, je suis content d'apprendre que vous vous êtes retrouvé dans cette nouvelle, je voulais justement "pousser plus loin" l'un de mes ressentis concernant la technologie.
Je vais vous lire avec grand plaisir.
A très bientôt.

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Leméditant · il y a
J'ai aimé votre nouvelle qui campe bien l'atmosphère pesante de cette société technologique un peu froide.Le personnage principal est intéressant et son mal de vivre nous rend curieux. La fin du récit m'a laissée "sur ma faim", si je peux oser ce jeu de mots simpliste ! On a envie de connaître le résultat de l'entretien d'embauche. Donc, bravo pour l'histoire et peut-être pourriez-vous la continuer dans un 2ème épisode.
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Thomas Achialo · il y a
Merci beaucoup pour votre retour, j'ai effectivement essayé de décrire un univers assez froid où le manque de spiritualité et de chaleur humaine provoquait un espèce de "vide". Je ne sais pas si j'écrirai un 2ème épisode, je suis actuellement sur une autre nouvelle, je suis heureux d'avoir égayé votre curiosité en tout cas.
A très bientôt.

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Fred Panassac · il y a
J'apprécie votre nouvelle d'anticipation qui montre que le progrès a ses limites et qu'en tous cas il ne rend pas heureux. Le dialogue entre les deux copains a des accents de vérité. Et les manifs ont changé leurs revendications, sans que cela puisse paraître anormal.
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Thomas Achialo · il y a
Merci beaucoup de votre retour Fred, c'est ma première nouvelle mais d'autres devraient arriver prochainement.
Au plaisir de vous lire.

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