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La joggeuse

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Ligéria4992

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Les jambes de la fille avalaient la distance. Ses pieds chaussés de baskets frappaient la surface du sentier avec régularité. Son corps souple, élancé, semblait flotter. Ses seins, sous le tee-shirt moulant, ballotaient suivant la cadence et le rythme de ses pas. Ses cheveux blonds s’envolaient en dessinant une chevelure dorée. Sous le short très court, ses fesses attiraient les regards concupiscents des mâles présents le long du parcours.
Chaque matin vers neuf heures, elle empruntait la terrasse du château d’Henri IV.
Mélanie, c’était son prénom, la trentaine ne ratait aucune occasion pour courir. Le temps n’arrêtait pas son besoin de sillonner les chemins. Depuis le lycée, elle foulait le sol de la forêt, elle connaissait chaque laie, évitait les sentiers où marchaient des randonneurs, ceux où s’exerçaient les cavaliers et leurs montures. Elle démarrait toujours de Saint-Germain, ville de sa résidence et changeait souvent d’itinéraire.
Son mari n’aimait pas cette activité, il était du genre sportif devant la télé. Le fait qu’elle partait seule ne le rassurait guère.
Elle revenait vers dix heures. Mélanie se la coulait douce. Elle travaillait à mi-temps l’après-midi à la faculté de Nanterre-U en qualité de fonctionnaire.
Les jours de repos, les samedis et les dimanches, elle s’élançait sur les sentiers vers onze heures. Il fallait bien que son époux profite de ses formes généreuses.
Elle aimait surtout aux belles saisons suivre la terrasse avant d’entrer en sous-bois. Deux kilomètres à parcourir à petites enjambées. Elle adorait dévoiler son académie aux voyeurs. Une faune de pervers et d’obsédés scrutait les coureuses légèrement vêtues aux beaux jours. Certaines grimaçaient, tournaient la tête, Mélanie non. Elle connaissait un vieux qui sur sa chaise pliante attendait son passage. Son regard s’animait en observant la poitrine qui rythmait selon le mouvement de la course. Il en bavait l’ancien ! Cela devait lui remémorer des souvenirs. Elle était un tantinet provocatrice, s’amusait de la convoitise des hommes. Un autre voyeur, bien plus jeune, cachait tout juste les sentiments physiques qu’il éprouvait en l’observant. Lui aussi posait ses yeux envieux sur son anatomie. Il n’en perdait pas une miette. Une fois, il l’avait photographié avec un réflex et son zoom. Le type devait fantasmer le soir chez lui. Il avait dû agrandir le cliché et punaisé ce dernier sur un mur. Elle l’imaginait se masturbant devant son corps figé par l’appareil. Elle accomplissait ses kilomètres dans le bois puis revenait par la terrasse. Le voyeur attendait son retour. Un jour en passant près de lui, elle avait soulevé son tee-shirt laissant apparaitre sa poitrine aux seins fermes et ronds. Il devint cramoisi. Il avait dû filer vers un bosquet afin de dégorger son poireau. Quant au petit vieux, il faillit chuter de son pliant.
Ses avantages lui servaient d’atouts majeurs. Pourtant, elle n’avait jamais, à ce jour, trompé son mari avec quelques amants. Non ! Elle s’amusait.
Elle avait connu son futur lors d’une soirée entre amis. Il tenait une agence immobilière. Une belle aisance, une activité pleine de promesses sonnantes et trébuchantes, un besoin de se ranger, elle avait fait en sorte de succomber aux charmes en pesant le pour et le contre. Le compte en banque, ce nouveau dieu, l’avait emporté.
Elle ne regrettait pas. Il gagnait beaucoup d’argent et satisfaisait son corps. Les préliminaires la mettaient en extase. D’abord un léchage de vulve, un doigtage qui émoustillaient son conduit, des caresses appuyées sur le clitoris puis l’introduction de son sexe turgescent dans le vagin. Le va-et-vient qui suivait avec lenteur, des arrêts appropriés, des sorties et de nouvelles pénétrations l’emmenaient au septième ciel. Il avait le don. Le plaisir qu’elle ressentait n’était point feint.
Elle n’était pas rosière lorsqu’elle connut son époux, loin de là. Dans sa seizième année, elle découvrit l’amour ou plus précisément les rapports sexuels. L’Institut catholique où elle étudiait se trouvait dans un ancien monastère. Il accueillait des élèves en internat. C’est à l’intérieur d’un dortoir qu’elle fut dépucelée. Elle y prit goût. À l’époque dans un foyer rigide, elle dut faire profil bas. Le planning familial, la contraception demeuraient des élucubrations de féministes dans la pensée parentale. Quant à l’école religieuse où elle suivait ses cours, n’en parlons pas... Jusqu’au bac, elle avait eu trois soupirants. Par chance, elle n’était pas tombée enceinte. Le scandale fut évité de justesse. Ça jasait autour de sa personne. Les mauvaises langues du lycée se déchainaient, les frustrées aussi. Alors, un jour à confesse elle déballa tout au prêtre qui tendait l’oreille à ses propos. Du début à l’extase, elle expliqua avec force détails. Mesquinement, elle en rajouta, s’attarda sur certains actes comme la fellation. Le représentant de Dieu sur terre se taisait. Quand les aveux finirent, il prit la parole. Sa voix paraissait affaiblie. Il devait être rouge de confusion derrière la claire-voie du confessionnal. Sous la soutane, la chair le tourmentait à moins que n’écoutant que son désir il ne se fût branlé afin de rassurer sa croyance chancelante. La pénitente fut absoute de sa débauche, moyennant quelques Notre Père, qu’elle oublia de réciter.
De ces expériences, Mélanie notait la faiblesse des mâles devant le sexe. L’existence se déroulait comme dans un rêve éveillé. Elle était heureuse, bien que détachée. Malgré tout, elle savait, au fond de son âme, que cela ne durerait pas éternellement. Alors elle profitait de chaque instant que la course à pied lui procurait. Dévoiler son profil harmonieux, le galbe de ses jambes lui convenait. Elle pensait que dans une autre vie, elle fut effeuilleuse dans un cabaret de Montmartre.
Un jour, moins désirable, les regards se détourneront, son mari aura moins envie. Il trouvera des prétextes pour espacer le devoir conjugal. Il prendra une maitresse, une jeunette qui réconfortera sa libido. C’était vrai. Plus tard, malgré le sport qu’elle s’imposait, son charme comme une rose s’étiolera. Elle en avait conscience. Depuis quelque temps germait dans sa tête l’idée de choisir un amant. Un mec esseulé ferait l’affaire, trop content de la posséder en cachette et par intermittence. Lui au moins ne remarquerait point la fleur se faner. Pas question de prendre un bellâtre parmi les voyeurs et autres pervers de la terrasse. Elle avait hasardé quelques roucoulements auprès d’un ami de son mari. Mais celui-ci paraissait ne pas comprendre. Au cours d’un repas dominical auquel il était invité, elle minauda autour de lui, lui fit des avances à peine dissimulées. Il resta imperturbable, voire embarrassé. Il détournait son regard, fuyait sa présence. Elle en déduisit qu’il n’aimait pas les femmes. Par touches successives et adroitement, elle interrogea son époux sur le personnage. Elle eut confirmation. L’homme prêtait peu d’attention à l’autre sexe. Elle devra chercher ailleurs, à son travail peut-être.
Aujourd’hui le soleil dardait ses rayons sur le terre-plein. La capitale, au lointain, resplendissait dans un écrin. Les tours de la Défense surgissaient juste devant. La Seine au pied du parapet flânait, paresseuse. Beaucoup de monde s’était donné rendez-vous. Mélanie n’aimait pas les groupes qui, en troupeaux, envahissaient les fins de semaine, la terrasse. Elle comprenait ce besoin d’être ensemble, surtout les femmes pour raisons de sécurité. Mais elle préférait la solitude. Elle n’avait pas peur.
À petite vitesse, elle sortit par la porte de la Maison forestière de la Grille royale, se laissa dépasser par une dizaine de coureuses et prit un autre parcours. Devant l’ancien château du Val, Mélanie bifurqua dans une piste direction le Camp des Loges. La sente étroite sinuait à travers les arbres. L’air chaud caressait sa peau. Une sensation de plénitude l’envahissait. Le sol caillouteux torturait sa voute plantaire. Elle ralentit. Les chaussures doublées d’une semelle antichoc amortissaient à peine les coups. Soudain elle perçut des pierres qui roulaient derrière. Un animal peut-être ? Curieux ceux-ci restaient cachés et ne sortaient qu’au soir lorsque les humains désertaient la forêt. Un vélo ? Elle jeta un œil et eut un haut de cœur. Un coureur suivait à une trentaine de mètres environ. Agacée elle accéléra. Le type fit de même. Cette attitude l’indisposa. Ce n’était pas la première fois que des individus la talonnaient. Une forme de drague sportive. Ils ne tenaient pas la cadence. Elle leur faisait cracher les poumons. Ils pestaient leur mésaventure sur le bas côté du chemin, assis ou allongé, tout en essayant de récupérer leur souffle. Elle en riait. Pourtant là, le suiveur ne faiblissait pas. Elle se retourna à nouveau. Incontestablement, le mec était d’un bon niveau. Jeune, grand et noir de peau.
Bien que membre d’une paroisse religieuse, Mélanie n’appréciait que peu les étrangers. Éduquée à l’école privée Sainte Marguerite, elle gardait en mémoire les discussions de certains enseignants sur les Africains et leur sauvagerie. Elle ne se croyait pas raciste, œuvrait au Secours catholique, mais préférait que chacun reste à sa place dans son pays d’origine. L’homme se rapprochait. Ses pas résonnaient aux oreilles de Mélanie telle une alarme. Elle commençait à paniquer. Dans sa tête défilaient des articles de journaux relatant viols et assassinats de joggeuses. Au carrefour de l’Étoile du chêne, elle tourna vers un sentier pédestre balisé qui la ramènerait vers son point de départ. Elle s’angoissait, c’était bien la première fois. Elle força l’allure, puisa dans ses réserves. Elle devait s’éloigner de cet homme. Une douleur brutale à la jambe droite l’obligea à ralentir. Une contraction entravait un muscle de la cuisse. Elle gémit. Un jambier lâchait au moment ou elle en avait besoin. Boitant à moitié, Mélanie tétanisée se réfugia contre un arbre et se mit à trembler. La silhouette surgit. L’homme de couleur se rapprochait. Sa foulée restait égale. Cinq mètres, Mélanie entendait son halètement. Une peur viscérale la submergea. Un film, le dernier train du Katanga, succéda sous ses yeux. Les hurlements des femmes violées, par les rebelles retournés à la bestialité lui fit perdre presque connaissance.
Pelotonnée contre l’arbre, elle implora la Sainte Vierge. Le type musclé, bien battit, arborait une force herculéenne. Mélanie tremblait, pleurait. Des images d’horreur défilaient dans sa tête. Brusquement elle se rappela. Il y avait plusieurs mois dans cette même forêt près d’Achères, une joggeuse avait été agressée par un individu d’origine étrangère. La venue, inopinée, d’un groupe de marcheurs l’avait mis en fuite. La police le recherchait. Un portrait robot des témoins diffusé. Il faut dire qu’un grand nombre de prostituées sévissait dans les sous-bois, ce qui attire une clientèle douteuse.
Trois mètres, deux mètres, il était sur elle. Elle ferma les yeux, appela son dieu à la rescousse.
Il la frôla et s’en lui prêter attention, fila sur le chemin. Elle resta coite. Ses jambes chancelaient. Le type continuait sur sa lancée. Il disparut au loin.
Sa frayeur passée, Mélanie reprenait sa respiration. Elle retrouva sa sérénité. C’était décidé, désormais elle abandonnera la course et ses sorties en forêt. Demain, elle partira en quête d’un amant qui compensera l’arrêt de son sport préféré. Elle ne dira rien à son époux sauf pour les samedis et dimanches prétextant vouloir rester auprès de lui. Un sourire radieux éclairait son visage. Sa résolution prise, Mélanie sentit monter la chaleur dans son corps. L’idée de l’adultère réchauffait son être. Après tout, elle se considérait comme libre. Le mariage lui apparaissait comme une assurance matérielle sur l’avenir. Elle se donnait le droit de faire l’amour avec qui elle le souhaitait. Adieu aux conventions, lois, contraintes, Mélanie estimait pouvoir vivre selon son bon vouloir. Sa vulve brûlait de désir comme l’âtre sous la buche. Maintenant, restait à trouver le galant disponible. Il lui fallait faire une sélection parmi ses connaissances. Les proches de son mari lui paraissaient trop risqués. Il pouvait deviner. Non ! Elle devait choisir dans son propre entourage à son boulot. Il y avait bien un collègue qui la zieutait et qui se débrouillait pour venir le plus possible sur son lieu de travail. Le type lui plaisait. Dès lundi elle lui proposera de faire l’amour sur le bureau.
Ragaillardie, la crampe disparue, elle reprit sa course. Elle volait. Plus rien ne pouvait la stopper. Elle avalait les kilomètres bouche ouverte. Elle repassera par la terrasse. Un chemin coupait celle-ci à mi-distance. Une porte permettait d’y accéder. Elle devait bien ça au petit vieux et à l’obsédé. Pour la dernière fois un détour devant eux. Elle baissera son short et leur offrira l’espace de trois secondes la vision de sa fente et de sa toison dorée. Une ultime gâterie. Le vicieux s’épanchera dans son pantalon. L’ancêtre chutera de son siège et tombera raide mort d’un arrêt du cœur. Une belle mort se dit-elle en se bidonnant.
Tout à ses élucubrations, Mélanie fonçait sans se préoccuper de quoi que se soit. L’euphorie la galvanisait. Dans un état second dans lequel se mélangeaient joie et peur, elle perdait la réalité, ne prêtait aucune attention à l’environnement. Elle dépassa un groupe de randonneurs sans s’en rendre compte. Pas plus qu’elle ne s’aperçut que ses pieds touchaient le macadam. Quand elle eut conscience de franchir une route goudronnée, il était trop tard. L’avertissement rageur, le freinage brutal ne purent éviter le drame. Le heurt violent ne lui laissa aucune chance. Elle succomba sur le coup.


L’Éveil de Saint-Germain
Faits divers : une femme renversée à la sortie de la forêt sur la départementale 190. L’accident impliquant un véhicule et une joggeuse a fait une morte, la jeune sportive.
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