La jetouille

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En compétition

La première fois que j’avais entendu parler de la guerre, c’était à la sortie de la messe. Un officier recrutait. Une prime d’engagement de six thalers. L’affaire serait vite réglée : Paris se trouvait à moins de quinze jours de Mayence. Un mois pour l’aller et le retour, plus deux ou trois semaines pour connaître les Parisiennes, on serait de retour pour les vendanges !
Notre départ avait eu lieu dans l’allégresse générale sous les vivats de la foule échauffée par une ardeur fraternelle. Des jeunes filles avaient jeté une pluie de fleurs sur notre passage et dans cette joyeuse débandade, une ribambelle de gamins avait distribué des petits pains que nous avions embrochés sur nos baïonnettes. Le bruit courait que le roi de Prusse avait retenu des loges à l’Opéra ! « À nous la gloire ! » avait clamé le sergent Kerbel.
Pendant la marche, certains prétendaient que nous ne tarderions pas à entendre siffler les balles. On colportait que les « Franzen » concentraient une armée cinq fois plus forte que la nôtre, qu’ils disposaient de quatre fois plus de canons. Aux yeux de notre bas-officier, cette supériorité numérique, « même si elle s’avérait, n’aurait aucune gravité, car ce n’est pas avec des hommes qu’on fait la guerre, mais avec des soldats ! ». Nul doute...
Notre route suivait le Rhin qui débordait et brillait comme un miroir. Les heures de pluie se relayaient avec les heures de soleil. On employait celles-ci à sécher l’humidité occasionnée par celles-là... En trois jours, nous fûmes devant Spire.

La scène que présentait notre bivouac aux lueurs matinales ne manquait pas de splendeur ; aussi loin que portait la vue, les prismes blanchâtres de nos tentes groupées par compagnies dessinaient un damier sur la plaine. Tout à coup, les chevaux dans le cantonnement des dragons de Toscane se mirent à hennir. Un galop venu de la direction opposée arrêta brusquement ma respiration. « Kokoklop ! Kokoklop ! » Dans ma poitrine, mon cœur suivait le claquement des sabots. Le cavalier apparut. La jument était hors d’haleine et couverte de boue comme l’homme qui la montait :
― Les « Franzen » arrivent ! répéta-t-il par deux fois.
Les charrettes au pain avaient reculé ; les charrettes aux munitions s’étaient avancées. Les cartouches avaient été distribuées. Après une courte messe que nous avions écoutée, un genou à terre, l’aumônier avait béni nos drapeaux.
― En place ! commanda le sergent Kerbel, le bal va commencer.

Ce n’est qu’en début de relevée, vers deux heures, que nous sommes entrés au vrai dans la danse. Les lignes d’en face s’étaient mises à bouger. Il en sortait de partout. Notre capitaine debout sur ses étriers regardait les gueules des canons ennemis qui déchargeaient leurs boulets vers nous. D’un coup, un biscaïen emporta le pommeau de la selle auquel il avait accroché son chapelet, sans toucher ni lui ni son cheval. Celui-ci se cabra, effectua des ponts-levis et manqua de le renverser...
Une salve partit. Un temps très court, j’aperçus un point sombre qui se détachait dans le nuage blanc. « Morbleu ! Ce boulet est pour moi. » Cette intime conviction fit qu’instinctivement je rentrai la tête dans mes épaules. Le projectile passa avec un bruit strident. Si près que pendant quelques secondes, j’en perdis et la vue et l’ouïe. La vibration du sol se propagea dans tout mon corps.
Un souffle terriblement violent m’avait projeté à terre. J’étais abasourdi, mais ma vision revint. Je me palpai le crâne, scrutai mes bras, mon ventre, mes jambes. Tous mes membres tremblaient, mais rien ! Aucune blessure. En cet instant, je ressentis l’ivresse de la survie qui annihilait ma peur. Sur notre gauche, la canne du tambour-major donna le signal du décrochement. Je remerciai mon ange gardien. « Tout va bien ! »
― Tout va de travers ! me corrigea mon camarade Zollner.

Enfin, une pause. Nous n’avions pas bu une goutte depuis le début de l’engagement et j’avais la gorge desséchée par l’âcre fumée de la poudre. Nous n’avions pas eu le temps de sortir nos bidons que l’ordre était tombé : « Nettoyage des fusils ! » Leur canon devait être lavé et graissé après une cinquantaine de coups. Nous en avions tiré beaucoup plus. La tâche sur le champ de bataille n’était pas aisée. Nous ne disposions de rien, ni de chiffon ni d’huile.
― Montrez-leur, Schreiber ! commanda le sergent Kerbel.
Le caporal Schreiber nous fit former un demi-cercle, se plaça au centre et ordonna de s’approcher à l’appointé Weigand, un vieux soldat qui avait pris part au corps expéditionnaire dépêché contre les séditieux de Liège en quatre-vingt-dix :
― J’instruis ; surveille l’exécution !
En décomposant ses mouvements, il déboutonna son petit pont et dégagea de la sorte une ouverture réglementaire de six pouces sur le devant de sa culotte... Il s’interrompit soudain :
― Démonte la baïonnette si tu ne veux pas t’embrocher ! cria-t-il à mon intention.
(Je rêvais et me précipitais vers une éventration certaine.)
Il reprit la théorie :
― Incliner légèrement le corps vers l’avant, la tête dans le prolongement du buste... Attention !...
(Zollner venait d’amorcer une impétueuse giclée.)
― Ce n’est pas la force du jet qui compte, mais sa précision !
Ce genre d’opération exigeait sans contredit beaucoup de concentration. Le liquide dégoulinait autour du canon, sur la sangle, sur la crosse... l’exercice commençait à être aléatoire... J’étais en train de compisser mes guêtres... J’inondais la manche de mon habit et ma main gauche, celle qui tenait le fusil, quand une violente explosion nous surprit et nous intima de remballer l’instrument au fond de nos culottes. En un clin d’œil, nous eûmes reboutonné les petits ponts...
― Ils envoient la musique du dernier branle, avertit le sergent Kerbel.

Les délibérations de nos supérieurs aux fins de localiser le départ du feu furent interrompues par une seconde déflagration. Au cours de la minute qui suivit, un troisième coup de canon nous poussa au cœur des marais couleur de plomb qui bordaient le Rhin dans l’illusion d’y trouver un refuge. Des boulets de douze livres passèrent en sifflant juste au-dessus de nos têtes, nous contraignant à plier les genoux et à nous mouiller jusqu’au nombril. Ils chutèrent à quelques perches derrière nous, provoquant des gerbes de vase nauséabonde, mélange d’exhalaisons nitreuses et sulfureuses, qui nous aspergèrent de leurs éclaboussures.
Le colonel avait pu organiser des barges :
― Des bacs nous attendent à quinze minutes dans la boucle. Restez groupés !
Ce disant, le sergent Kerbel désignait du doigt un clocher derrière la haie que formaient les aulnes. Un vent frais s’était levé qui ébrouait leurs feuilles rouillées. Nous suivîmes le chemin qui longeait la berge. La soif, la fatigue avaient disparu. Nous arrivions. Trois fois trois coups se mirent à sonner auxquels succéda une volée de cloches : l’Angélus. Six heures. Treize bateaux se tenaient au lieu convenu...
― Palsambleu ! La guigne !
Ils étaient amarrés sur la rive opposée et les bateliers, assis en ligne sur un ponton, regardaient couler l’eau en fumant la pipe.

Dans ce méandre du Rhin où s’entassaient nos troupes, nous étions pris au piège. Inexorablement, les « sans-culottes » déferlaient sur nos talons. Je calculai que nous serions immanquablement submergés par le nombre, que fort peu d’entre nous seraient encore en vie la nuit venue, quand je vis Zollner tourner sur lui-même, lâcher son fusil et rouler au sol. Sa manche droite se coloria en rouge.
― Y vont tous nous fair‘ crever ! Y faut s’ensauver d’ici ! me murmura Weigand.
Du haut de sa selle, notre capitaine lui enjoignit par geste l’ordre de ramasser l’arme à terre et d’accompagner Zollner à l’ambulance.

Les tambours bâtèrent la chamade qui annonce le cessez-le-feu. L’instant que choisirent les dragons de Toscane pour s’engager dans le fleuve et s’enfuir avec leurs chevaux.
― On les suit ! hurla le sergent Kerbel.
Dans le chaos le plus complet, nous tentâmes quelques pas dans l’eau. Soudain, je sentis la vase se dérober sous mes souliers. Je m’enfonçai jusqu’au menton. Le sergent progressait à quelques toises devant moi. Je le vis d’un coup sombrer, lui aussi, jusqu’au cou. Il jeta son fusil, se débarrassa de sa giberne, puis sa tête disparut sous les flots boueux. La mienne connut le même sort. Affolé, suffoquant, je cherchai à revenir sur la berge. Quand je refis surface, j’avais bu la tasse, je toussais, je n’apercevais plus Kerbel...
Le sergent emporté ? Hagard, je scrutai l’endroit où, pour la dernière fois, je l’avais entrevu. Le fleuve s’était refermé sur lui. Ne restaient que de sombres tourbillons qui filaient vers le nord, vers Mayence. On me tira par la manche de ma tunique. C’était le caporal Schreiber :
― On a reçu l’ordre de regagner la rive. On s’est rendu ! me souffla-t-il d’une voix déformée par l’émotion.
Sur sa joue perlaient des larmes amères.

Les charrettes de blessés qui stationnaient à quelques pas dégageaient une odeur fétide. Je frissonnai. Était-ce dû au vent froid sur mes habits imbibés d’eau ou à la vue de ces soldats pâles, hâves, harcelés par les mouches qui attendaient délirants de douleur sur de la paille maculée de sang, de pus et d’excréments, qu’on leur désarticulât une épaule ou qu’on leur tranchât une jambe ?
Zollner avait été pansé. Encore blême, il souriait faiblement :
― La balle a traversé le bras sans toucher les os, qu’il a dit le chirurgien. Il m’a appliqué un tampon et une pièce d’un kreutzer pour le tenir en place à l’endroit où est entré le plomb, un deuxième tampon et une pièce de trois kreutzers à sa sortie et il a bandé le tout avec de la charpie récupérée sur le gars d’à côté qui venait d’avaler sa chique...
Ses explications furent interrompues par un cri atroce qui jaillit de la table sur laquelle opérait un de nos chirurgiens. Celui qu’avait poussé, avant de s’évanouir, un dragon de Toscane, torse nu, couvert de sueur, dont l’homme de l’art cicatrisait la plaie au bouton de feu.

Le vainqueur n’était qu’un courtaud moustachu. Juché sur une légère éminence, il attendait notre colonel qui se dirigeait vers lui, entouré de son état-major, chapeaux à la main.
Cinq minutes plus tard, ce dernier avait remis son épée. On venait d’entrer en captivité... Notre campagne avait duré une demi-journée !
Notre armée faisait à présent face à la leur sur la plaine couverte d’épaves laissées par la bataille et de boulets devenus inoffensifs. Pour conférer de la grandeur à la cérémonie, les tapins français roulèrent un rigodon d’honneur sur leurs peaux de chèvres. Les cadets de nos compagnies jetèrent leurs fanions à terre et nos officiers, à la queue leu leu, vinrent jurer au courtaud moustachu de ne plus servir dans la guerre présente... Les larmes aux yeux, hébétés, nous abandonnâmes sur un tas fusils et fourniments.

Le vent était retombé et la brume du soir montait quand, le regard fixé sur la pointe de nos souliers, nous prîmes le chemin du retour vers Spire. Sur nos arrières, les « Franzen » chantaient des marches orgueilleuses :

« Ils ont incendié Coblentz
Les fiers dragons de Noailles
Et pillé le Palatinat... »

Faute d’interprète, leurs paroles belliqueuses se dissipaient dans l’atmosphère, mais sans le vouloir, nous réglions notre pas à la cadence de leurs caisses.
Créant une immense pagaille, toutes les troupes se pressaient entre les murailles de la ville. Des houles de fantassins, de cavaliers, d’artilleurs en obstruaient les rues. La soldatesque de la « nation » se montrait à la hauteur de sa réputation. On la voyait forcer les portes à la baïonnette et sortir des maisons avec des tonneaux de vin qu’elle débondait à coups de crosse. Sur la place, devant le parvis de la cathédrale où nous étions parqués comme des bêtes, le sabbat des « sans-culottes » avait débuté. Sans cesse, ils reprenaient leur Te Deum révolutionnaire en claquant leurs sabots dans des rondes démoniaques que rejoignaient quelques bacchantes échevelées.

« Ah ! Ça ira, ça ira, ça ira... »

À la furie des dernières heures avait succédé une sorte d’anéantissement. Assis sur une marche qui descend à la crypte, je m’efforçais de ne pas entendre au travers de l’insupportable cacophonie les pleurs et les cris de notre peuple qui souffrait. L’air portait jusqu’au cœur de la nef les relents des exactions commises par les carmagnoles et la métamorphosait en antichambre de l’enfer. Les odeurs de graisse brûlée, de bière renversée et de vin vomi s’ajoutaient à la puanteur de la pisse évacuée contre les murs de la cathédrale transformés en urinoirs.
Nous aurions dû vaincre. Dieu nous avait délaissés, avait déserté la terre et autorisait ces athées, ces mécréants de Franzen à décimer les bons chrétiens.

En voyant les familles effarées et frissonnantes nous regarder passer le long de la rue des Frères, celle qui part de la cathédrale et descend vers le sud, alors que nous les abandonnions, j’ai éprouvé la honte. La vraie !
Dans l’encadrement de sa porte, une vieille femme qu’agrippait une fillette nous cria :
― Lâches !
L’enfant reprit l’injure de sa grand-mère en nous montrant du doigt. Le caporal Schreiber devint aussi écarlate que si on l’avait giflé :
― On a mérité l’humiliation, grommela-t-il, plus de deux mille cinq cents prisonniers contre à peine cent trente tués ! Le compte n’y est pas. On n’a pas tenu !
Lorsque nous avons franchi le pont-levis, doute et angoisse me submergèrent quant au sort qui nous était réservé. Reviendrai-je jamais ? Les murs des remparts à l’endroit où nous avions essayé de contenir les Franzen portaient les stigmates de la dernière charge des dragons de Toscane. Les champs conservaient l’empreinte des sabots de leurs chevaux et des roues des caissons. Les cadavres des hommes et des montures n’avaient pas été enlevés. L’odeur fade du sang croupi stagnait, se mêlant à celle de la poudre qui flottait encore dans l’air.

Nous n’étions plus rien. Plus qu’une file de traîne-la-patte qui s’allongeait sur une route détrempée de flaques d’eau. Aussi loin que j’étais en mesure de voir, des hussards la jalonnaient et nous regardaient patauger dans la glaise. Une glaise épaisse et collante dont les pieds se retiraient avec un bruit de succion. Arrivés à une fourche qui mène vers le sud ou vers l’ouest, on nous laissa attendre. Des rumeurs coururent, des échos qui se propagèrent à la vitesse de l’éclair, un coup qu’on nous conduisait à Strasbourg, qu’on allait être tranquilles, un autre qu’on serait pendus à Landau.
Au bout d’une heure, notre colonne se remit en marche. Direction Landau !...

Surprise ! On nous y reçut comme des amis. On nous distribua cocardes tricolores et rafraîchissements. À Strasbourg, la musique des régiments vint à notre rencontre. Des tentes nous attendaient. Les chaudrons étaient sur le feu. Pleins de soupe au riz chaude. De surcroît : fourniture de souliers et de tabac ! Histoire de montrer notre reconnaissance, on nous pria de crier « Vive la Nation ! » Les malades furent conduits à l’infirmerie. J’y accompagnai Zollner dont la blessure suppurait. Elle fut nettoyée avec un bain de guimauve et on lui appliqua un pansement propre.
Nous poursuivîmes la marche vers Langres. L’hospitalité des Langrois manqua d’enthousiasme ; chez eux, nous ne faisions pas que passer, nous allions rester.
À notre arrivée, on nous avait expliqué que nous recevrions outre une ration de pain, vingt sous par jour et que nous pourrions nous acagnarder dans la ville, le soir à portes fermées. Très vite, le pain fit défaut. Contraints au carême perpétuel, beaucoup de mes frères d’armes furent victimes de la dysenterie. En dépit des efforts prodigués pour les guérir par deux ci-devant religieuses à l’hôpital Geosmes.
Dans cet ancien petit séminaire situé à la sortie de Langres sur la route de Dijon, ces deux femmes charitables soignèrent Zollner. Elles nettoyèrent son bras à grand renfort d’eau-de-vie camphrée, puis recouvrirent sa plaie avec un linge imbibé d’un baume à base de térébenthine et de styrax.
Elles m’y ont soigné aussi...

Je n’avais eu, jusque-là, du septième ciel que l’imagination. J’avais rapporté, intacte, mon innocence de Mayence. Le désœuvrement et le mauvais exemple donné par Zollner et Weigand qui couraient régulièrement le guilledou me coûtèrent ce trésor dans un cabaret sur la place nouvellement rebaptisée « de la Fraternité » que les Langrois nomment toujours « Marché aux porcs ». Cet assommoir fait recette aux heures de couvre-feu ; le gargotier y vend de l’ivresse au rez-de-chaussée et sa femme, originaire de Mulhouse qui parle bien notre langue, du plaisir aux étages. Ils acceptent l’argent long (les assignats). Et on en a ! Le payeur-général nous acquitte notre solde avec cette monnaie de singe dont personne ne veut et qui sans cesse dévalue !


Weigand m’avait abandonné à Madame au bas de l’escalier qui grimpait au deuxième. Celle-ci exigeait quarante sous avant que je n’élise une accrocheuse. Elle me prenait pour un prodigue !
― Ai-je l’air aussi naïf ?... Pas de concession ! Pas plus de vingt sous ! lui dis-je.
À quelques pas, Zollner observait la scène en polissonnant avec deux gotons assises, les jupons relevés, sur chacune de ses jambes. Il s’esclaffa et apostropha la tenancière :
― Pas de souci, donne-lui l’Antoinette ! Il a l’ardeur de la jeunesse !
Il me fit un signe de la main :
― Monte ! Les Françaises vont t’apprendre l’alphabet d’amour.
En haut s’affilait un couloir sombre. Je dus marcher à tâtons jusqu’au moment où Madame ouvrit une porte et me poussa dans un galetas qu’éclairait la lueur rougeâtre d’un lumignon. Ignorant mon timide salut, l’Antoinette sans se retourner acheva ses ablutions au-dessus d’une cuvette posée sur le plancher. L’air du réduit était empli d’âpres effluves, quelque chose qui possédait une véritable consistance et blessait l’odorat. L’Antoinette s’épongea à la sauvette et grimpa sur le drap jauni de l’autel du Plaisir, releva jusqu’au menton sa chemise auréolée par les voluptés accordées, s’allongea sur le dos et ramena ses cuisses efflanquées sur son ventre. Les genoux pliés, elle ouvrit son entrejambe comme on ouvre un livre. Ne me restait plus – sauf votre respect – qu’à apprendre l’alphabet...
« Monte, Werner ! » me répétai-je à moi-même mû par la sève qui poussait et la basse envie de planter là ma fleur. Et de l’envie, croyez-le, il en fallait, car l’Antoinette, la tête enfouie sous sa camisole, n’était pas du genre à feindre une satisfaction qu’elle ne ressentait pas... L’impression de violer un cadavre... Difficile de perdre terre dans ces conditions... de la jouissance d’épiderme, une félicité de quat‘sous ! En vérité : une extase à la mesure de ce qu’elle m’avait coûté...

Quatre ou cinq jours après cet acte initiatique, mon « petit oiseau » a commencé à me causer quelques soucis. Un sentiment de démangeaison à l’extrémité. En particulier lorsque je devais donner de l’eau. Des trempettes du membre affecté, successivement dans le vin, puis dans la décoction de tabac, effectuées sur le conseil de Zollner ne m’apportèrent aucun soulagement.
Weigand, qui « sabrait » chez Madame dans la crainte constante du mal de France, proposait depuis l’apparition des symptômes l’ultime panacée des armées contre la jetouille : le brandevin poivré. J’ai essayé... « Aouille !... Aouille !... » A-t-on idée de dispenser du piment aux moineaux ?
Au plus profond de mon désarroi, j’interrogeai Schreiber. Le caporal s’enquit sur la fréquence des relations (« La première fois ? Faut être poursuivi par la poisse ! ») et la couleur de l’écoulement (vert à l’origine, il avait viré au jaune serin) puis posa son diagnostic :
― C’est un coup de pied de Vénus, va à l’hosto !
Ce que je fis. On m’admit dans un quartier de l’établissement dédié aux galeux. Ils étaient cent vingt qui se grattaient. La gale, ça démange. Surtout la nuit ! En dépit des applications de beurre malaxé avec de la scrofulaire noueuse (une herbe médicamenteuse qui poussait dans le jardin du petit séminaire) !

On m’a placé au sein d’une section spéciale réservée à ces coups de pied très spéciaux, la « section des vénériens ». Là, au lever et au coucher, durant un peu plus d’une semaine, on me donna un bain de siège tiède avec une décoction de feuilles de mauve. À la première visite du matin, une ci-devant religieuse m’apportait, comme une gourmandise, six sangsues à apposer sur la partie martyre après l’ablution. Pendant cinq minutes qui paraissaient un siècle, j’avais l’impression d’enrouler ma chair dans les orties. Au lendemain du jour où j’avais commencé ce traitement, je m’étais plaint auprès d’elle du désagrément que cette thérapeutique me causait. En guise de réponse, savourant sans pitié la situation, elle me cita un verset de l’Apocalypse. Un passage qu’elle semblait connaître par cœur à force de le déclamer en répartie aux jérémiades de ses patients :
― Ceux qui se sont corrompus avec Babylone pleureront alors, non d’avoir péché avec elle et de s’être prostitué à ses plaisirs, mais de sentir la peine de leurs péchés.
Et combien je la ressentais, cette peine ! Mais l’inflammation a diminué, puis, après une quinzaine de jours, a disparu.

Le Très-Haut m’a pardonné... J’ai scrupule à l’avouer ; je voudrais retenter la chance, y mettre quarante sous pour voir...
La première fois, ça ne compte pas !

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Elisa Charpentier · il y a
continuez.....plein d'avenir
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Christian Villard · il y a
"Quel bel article nous ferions sur vous si vous êtiez mort!" cf. https://short-edition.com/fr/classique/stendhal/notice-sur-m-beyle-par-lui-meme
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Franck Belton · il y a
C'est solide tout de même et sacrément documenté, jusqu'à la sémantique. Moi, j'ai voyagé dans le temps!
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Christian Villard · il y a
Merci Franck d’avoir eu la gentillesse de rédiger un commentaire argumenté. Le soutien d’un auteur dont j’apprécie le style et l’humour m’est précieux. Bonne journée à vous.

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