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La Grotte de Palésis

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Sélik

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Il fait toujours aussi sombre dans cette grotte. Heureusement qu’il y a cette étrange lueur bleutée qui parcours les murs comme l’irrigation d’un vaisseau sanguin. Trois de plus sont morts aujourd’hui. Des camarades, des frères d’armes. Les survivants sont Vénie, jolie jeune blonde de race inconnue et Carl, blond aussi, moins beau et peut-être plus âgé. Celui-ci ne sait pas non plus d’où il vient.

Ils sont allongés contre la paroi rocheuse, prêts à câliner Morphée. Une obscure présence leur tient compagnie comme une mauvaise mère. Le garçon rompt le silence :

- Tu as peur pour demain ?

- Oui j'ai peur.

- On survivra.

- J'ai une drôle d'impression. Ni bonne, ni mauvaise. C'est çà qui me fait peur.

- Moi j'ai l'impression de ne pas avoir peur. Dors maintenant, on aura besoin de toutes nos capacités mentales et physiques au matin.

Quelle question, bien sûr qu'il avait peur.

- Tu crois qu'elle tiendra promesse ? tente Vénie après un temps.

Pas un mot de plus ne viendra de sa droite.

- Vieille morue, cracha-t-elle avant de fermer les yeux.





Le lendemain matin, le réveil fut pénible. La vieille femme à l'allure squelettique répétait en son de cloche ce qu'elle venait découvert :

- Qui dort, jamais ne sort. Le silence demeure en son ultime demeure.

Elle répétait ces mots en boucle comme si elle découvrait chaque mot pour la première fois. Sa voix malade n'avait plus rien d'humain. Elle s'affaiblissait de jours en jours. Pourquoi faisait-elle çà ?

- C'est écrit ici. Ici sur le rocher. Qui a marqué ce lieu de son empreinte ? Pourquoi faire ? Pourquoi parler en énigme ?

Sa tête pivote jusqu'à croiser leurs regards intrigués.

- Qui suis-je ? Qui êtes-vous ?

Elle sourit narquoisement, elle semble prendre goût à cela.

- Il y a tellement de questions sans réponses. Est-ce si important ? Bien sûr. Il faut savoir, tout savoir.

La jeune fille, rouge de colère, se lève d'un bond et emportée par la fougue se jette sur le squelette lui saisit le cou et la plaque contre le mur. La poussière retombe et la femme n'est plus. Le garçon se redresse en grimaçant. Ses yeux balayent la petite pièce.

- Tu es folle ? Tu l'as tuée !!

- Si seulement...

Le garçon pousse un profond soupir. Il n’estime pas devoir se justifier. Pourtant il le fait à contrecœur.

- S’il y a la moindre chance qu’on puisse savoir qui nous sommes...

-...Et à quel prix ? Nous étions dix au commencement, cinq pas plus tard qu’hier et nous voilà, toi et moi.

- Méprise le passé et tourne toi vers le futur. Ce n’est pas comme si elle nous laissait le choix. Elle a dit que tout finirait par s’arranger.

- Je méprise passé et futur, et aussi cette satanée bonne femme. Tout cela n’a aucun sens.

- Surveilles ta langue, elle nous écoute.

Elle le dévisage un moment et pousse un profond soupir. Se comprendrons-t-ils un jour ? Encore des questions...





Ce doit être le dernier sous-sol. Une sorte de chambre pour une créature aussi massive qu’effrayante. Du granit dont les murs sont jonchés, aux colonnes immenses qui traversent l’antre démoniaque, tout reluit la teinte azurée. Comme s’ils étaient parvenus dans l’estomac ou le cœur de la grotte de Palésis. Malgré la motivation sans faille de Carl, il ne se précipite pas. Les symboles écrits sur les murs virent au rouge à leur passage. Un ronflement parvient à leurs oreilles. S’ensuit un crissement des plus atroce. Comme si leurs pieds venaient tout juste de manger des animaux sans les dépecer. La pierre a été remplacée par un monticule d’ossements humanoïde. La certitude leur prend les tripes. Il s’agit bien de l’estomac de la grotte...

Un dragon dort dans le fond de la pièce. Vénie repense à la gravure du sommet du petit escalier ardu. Il ne faut pas réveiller ce qui dort. Elle fait signe de silence à l’intention de son acolyte pour le prévenir. Celui-ci continue d’avancer en faisant du bruit. Il ne lui jette aucun regard. Elle soupire. Il ne comprend rien à rien et il aurait déjà rejoint le reste du groupe dans les catacombes des niveaux supérieurs s’il n’avait pas des capacités hors normes. Elle soupire encore.

Avec un peu de chance le monstre dort depuis des années et ne se réveillera pas. Si c’était si facile de voler un œuf de dragon tout le monde le ferrait. Ces deux pensées contradictoires se disputent son esprit. Plus de restes de squelettes sous leurs pieds. Plus de bruit. Deux pas de plus. Encore deux pas. Puis deux pas de trop.

L’œuf se met à briller intensément comme une ampoule sur le point d’exploser. Sa couleur vire au blanc puis à l’or. Trop d’énergie reçue ? Trop de présences mal intentionnées ? La grotte devient dorée et lumineuse comme jamais, puis le chaos total. Tout s’éteint subitement comme une panne énergétique. Les murs grondent et semble se resserrés doucement.

- Qu’est-ce que tu vois ? s’inquiète Vénie.

- Comme toi ! Rien ! rétorque Carl agacé.

- Je croyais que tu étais nyctalope.

- Si ça concerne le fait que j’ai la capacité de voir dans le noir alors je ne le suis pas.

- Et zut, conclue-t-elle en croisant le regard bouillonnant de la maman à écailles. On l’a réveillée !!!

Les symboles muraux s’embrasent presque immédiatement. La dragonne fait deux pas dans leur direction en fouettant sa queue frénétiquement sur les pierres. Quelques blocs se décrochent et chutent. Ce n’est jamais une bonne idée de vouloir enlever un enfant à sa mère. Le gigantesque reptile se redresse dans un bruit de muscles et d’écailles.

- Vous n’êtes pas les bienvenus dans mon royaume, viles créatures. Marchez dans vos pas ou courrez à votre perte. Les flammes des Empereurs du Néant sont réservées aux voleurs d’œufs.

Sa langue de serpent claque entre ses crocs démesurés. Elle fait deux pas de plus.

- Nous n’avons pas le choix, Elle est la seule à connaître les réponses.

- La majorité des créatures douées d’intelligences naissent vivent et meurent sans réellement découvrir qui elles sont. Vous ne prendrez pas mon fils. Dernier avertissement.

Elle leur tourne le dos pour mettre fin à la conversation et appuyer ses derniers mots. Vénie s’empare de la rambarde, prête à remonter. Le petit garçon ne semble pas de son avis.

- Carl, l’appelle-t-elle doucement. Nous n’avons pas le droit de faire çà. Partons.

- Rebrousse chemin si tu veux. Je n’abandonnerais pas si près du but. Je refuse d’avoir perdu frères et sœurs en vain.

Une larme roule sur la joue de la petite fille quand son pied droit quitte la marche. La sorcière a menti. Tout ne finira pas par s’arranger.

- Je suis incapable de t’abandonner.





Carl fixe méchamment la créature qui vient de lui faire la morale. Il sent une profonde haine surgir des profondeurs de son être. Il n’a qu’une certitude à présent ; elle le rend plus fort et il doit l’utiliser à ce moment opportun. Un jour personne ne se permettra de lui donner des conseils. Personne.

- Tu n’as aucune idée de ce que nous avons dû vivre pour parvenir ici, hurle-t-il comme s’il était habité par un démon.

Tous ses muscles en éveil, il se saisit de ses lames d’argent et bondit sur le dragon.

- Non !!! s’écrie la fille immobile jusqu’à présent.

Elle referme ses doigts dans le vide et tire son poing à son cœur. La génitrice envoie sa queue dans les airs en direction du visage du garçon qui ne peut freiner son élan. Mais juste avant l’impact, il est tiré en arrière par une force invisible et s’écrase contre le mur.

Le dragon pousse un cri strident en signe d’incompréhension. Il tousse un nuage de fumée et se met à gratter le sol à la manière d’un taureau qui voit rouge.

- Nul être humain n’est capable de faire cela, s’exclame-t-elle en tentant de rester calme. Qui êtes-vous ? Ho, non, ne répondez pas. Peu m’importe.

Le dragon prend une profonde inspiration en se cabrant sur ses pattes arrière. Sa gorge devient bouillonnante. Il s’apprête à faire rôtir toute vie présente. Le garçon dessine de petits cercles à l’aide de ses poignards et une fosse verte apparait devant eux. Le dragon se laisse tomber sur le sol et vomit son magma frénétique en direction de ses assaillants. Le torrent de lave fonce droit avant de contourner leurs corps et finit sa course contre l’escalier par lequel ils sont arrivés. Ce dernier s’écroule brutalement dans une pluie de braise. L’heure de la riposte à sonner. Carl et Vénie échangent un bref regard. Le garçon se jette sur son ennemi, tandis qu’elle fait léviter des débris de colonnes pour lui faire prendre de la hauteur. Le reptile, tous ses sens à l’affût les a vu venir. Il ouvre grand la gueule et attend que le garçon se propulse dans son estomac. Au dernier moment la demoiselle ferme les yeux et le temps semble ralentir. Les objets en lévitation sur lesquels le petit guerrier prend appuis retombent à leur place et Carl se faufile de justesse sous le monstre qui vient de se faire leurrer. Après une glissade sur les genoux, il vient planter ses armes dans le thorax de l’animal géant et l’entaille dans toute la longueur de son abdomen.

Le dragon rugit de douleur alors que l’œuf est maintenant à portée de main.

- Pour une juste cause, j’aurais tout sacrifié, raille la maman. Y compris mon bébé. Mais vous ! Vous venez pour des réponses sans grand intérêt. Vous venez prendre la vie d’un enfant pour sauver une dame qui a déjà vécu des centaines d’années. Vous cherchiez des réponses à votre propos, vous êtes des êtres immondes.

Carl ne semblait prêter plus d’attention au reptile géant qui rendait l’âme, derrière lui. Il s’empara de l’œuf luisant de sa main ensanglantée. Aveuglé par la récompense promise, pas une seule seconde il n’avait remis en question son objectif. Il n’entendait pas non plus Vénie qui gémissait. Il ne la voyait pas, effondrée, les mains à plat sur la dragonne sans vie. Tout était enfin fini et il s’en réjouissait. C’est à ce moment que la vieille femme reparut.

- Me voilà soulagée que vous ayez survécus tous les deux. Vaincre un dragon n’est pas une chose aisée. Ce sont des êtres perfides. Ils n’hésitent pas à vous embrumer l’esprit pour arriver à leur fin.

Carl remarque la détresse de Vénie sans trop comprendre. Pourquoi pleurer la mort d’un monstre, pense-t-il. Pourquoi ne pas fêter sa victoire avec lui ? Il se sent si fier. Il avance sans bruit pour offrir l’œuf à la vieille.

- Ne lui donne pas, Carl. Elle s’est jouée de nous. Tu ne peux pas la laisser gagner.

- Mon choix est fait depuis longtemps. Cela m’obsède complètement. Je le fais pour nous, pour que nous sachions...

-...Tu veux savoir qui tu es, pas vrai ? Je vais te le dire. Tu es un pauvre ustensile. Mais tu peux changer. Ce sont les choix et les actions que tu réaliseras à l’avenir qui te façonneront. Alors arrête. Elle ne mérite pas que nous lui accordions plus de temps.

- Carl, je suis votre mère. Je ne veux pas vous perdre, je souffre. Tu dois m’aider.

- Tenez mère !

Il lui tend l’œuf et elle jubile. Elle avance la main mais quand elle tente de s’en saisir une paroi invisible les séparent.

- Que se passe-t-il ? s’écrie la mère affolée. Je ne peux pas le prendre. Vénie ? A quoi est-ce que tu joues ?

Vénie ne porte aucun regard à sa soi-disant mère. Elle essaye de sauver ce qui peut encore être sauvé. Son frère est différent d’elle mais il reste de l’espoir pour qu’il ouvre les yeux et elle est prêt à aller jusqu’au bout de ses principes.

- Mon frère, tu dois me tuer pour briser la sphère. Il n’y a que cette solution. Une mort de plus et tout cela n’aura pas été vain. Je ne t’en empêcherais pas. Maintenant choisis et accepte les conséquences.



FIN..

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Adriana · il y a
Vous avez beaucoup d ' imagination ma voix et merci pour Pecorile
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Sélik · il y a
Merci beaucoup, c'est très encourageant
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