La grande bassine à vomi

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C'est curieux chez les malins ce besoin de faire des frasques  [+]

Assis sur une bitte, Ulysse fait au revoir à « la moule de Paimpol », bateau de pêche qui sort du port de Binic. La coque de noix part pour une campagne mouvementée : plusieurs mois en mer du nord, puis le Groenland et le pays des glaçons blancs. Bon vent ! Cette fois, Ulysse n’est pas du voyage ; c’est sa femme Pénélope qui, voilà une heure de cela, prit place à bord du chalutier. Curieusement, l’équipage ne trouva rien à redire à cette improbable permutation qu’Ulysse proposa sans trop y croire, un soir de bordée noire. Maintenant que le bateau disparaît, happé par la brume et ses secrets, Ulysse non plus ne s’offusque en rien de savoir sa moitié en haute mer avec une brochette de pêcheurs virils, aux corps vigoureux, luisants comme des maquereaux. Le souffle du voyage et de l’aventure fut la motivation lancée par Pénélope alors qu’elle posait le pied sur le plat-bord. Ça tombait à merveille ; c’était justement les chimères dont Ulysse était rincé : marre des périples et de l’inconnu ; marre encore de la compagnie des hommes, de leurs cirés qui sentent la rascasse et de leurs rires de murène, gras, fuyants ; marre surtout de « la grande bassine à vomi », sobriquet donné par Ulysse à l’océan.   

Alors que le petit port se referme annonçant l’arrivée de la marée basse, Ulysse tourne enfin le dos à la mer et fait face à la cité de Binic qu’il défie d’un coup de menton. Il n’est pas d’ici Ulysse, tout le monde sait cela. C’est un étranger originaire d’Étables-Sur-Mer (« Ithaque War Armor » en breton vernaculaire).  Les Binicais, il ne peut pas les sentir avec leurs grands airs ! Pour qui se prennent-ils, je vous le demande ?! D’accord, d’accord, ils ont plus de ronds-points que les communes avoisinantes. Mais tu ne fous pas de rond-point sur des cartes postales ; y’a que les Chinois pour faire des trucs pareils ! Des petits riens ont toujours agacé Ulysse chez ces gens-là – les Binicais, pas les chinois – sans que lui-même ne puisse définir avec justesse le pourquoi du comment. Il les a dans le nez, voilà tout. Mais là, tout de suite, c’est l’allégresse qui l’envahit ; une foule de projets exaltants se bouscule dans sa petite cervelle. Que va-t-il faire de cette liberté retrouvée : pas de femme pour te poser des questions auxquelles il n’y a pas de réponse, pas de boulot pour te bousiller le dos, pas de patron qui hurle pour couvrir le rugissement du diesel. Mmmmh... d’abord boire un coup, réfléchir après. Il avise « le Narval » et lance sa première jambe en avant.

Plutôt moribonde l’ambiance du bistrot. Même après son quatrième demi, notre héros peine à jouir pleinement de sa liberté retrouvée. L’heure sans doute – sept heures du mat’ c’est précoce pour se lâcher –, beaucoup ont encore le nez dans leur café ou dans un Ouest-France de l’avant-veille. Pourtant, pourtant, dans la tête d’Ulysse, la bête tambourine au portillon. Elle se fiche bien de l’heure qu’il fait la bête ! C’est un loup de mer l’Ulysse ; il veut en découdre et ses yeux fébriles balaient l’établissement en quête d’un machin à saisir, à broyer entre ses genoux, à mordre à pleines dents ; comme ça, pour le plaisir. Tiens ! il pourrait simplement déclencher une bagarre, à l’ancienne ! Comme à Canton, quand il éborgna un aveugle qui l’avait regardé de travers. Ou à Kowloon, Hong Kong, lorsqu’il cassa les deux bras d’un cul-de-jatte qui lui avait manqué de respect ; un ricanement dans une langue qu’Ulysse méprisait sans en piper un traitre mot. Ou cette femme abordée dans un établissement d’Itaewon, à Séoul, qui lui réclamait du cash alors qu’il s’était éreinté à la contenter de toute part ! Il te lui a flanqué une de ces dérouillées l’Ulysse... Ah ! que de souvenirs poignants ces odyssées aux quatre coins du globe. Expression très conne, somme toute, car la terre n’a pas de coin, sinon on appellerait ça un cube. Et même un cube a plus de quatre... Mince, ça lui reprend. Quand il picole, Ulysse se met à causer comme dans les livres et à réfléchir à s’en faire des nœuds. Tout mais pas ça ! Réfléchir ? il laisse ça aux moumounes et aux experts comptables. Lui, son truc, c’est l’action et les voyages. Mais ceux qui ont suivi, savent désormais que les voyages, c’est de l’histoire ancienne pour notre Ulysse ; il n’est plus ce bernicle accroché à la coque du chalutier, frappé par des vagues scélérates, plongeant dans des creux de dix mètres, chantant dans la cambuse des chansons cochonnes avec des syndicalistes. Non ! Être enfermé dans une caisse à savon alors que l’espace infini de l’océan vous entoure, vous a quelque chose de tragicomique qui dépasse l’entendement et confine au dérisoire, au tragique. L’homme n’a pas sa place dans la flotte, un point c’est tout ! Il en sait quelque chose l’Ulysse ; nombre de ses compagnons d’infortune y périrent en faisant modestement leur boulot, ou en cherchant bêtement à pisser, debout à la proue, face aux embruns. Trop de vies gâchées pour ramener de la poiscaille que les gamins écarteront d’un revers dédaigneux de fourchette, leur préférant une louche de coquillettes au jambon. Risquer sa vie et brûler sa jeunesse en haute mer, c’est fini ! Ulysse veut sa part de jouissance terrestre. Celle qui s’affiche, insolente, dans les magazines et les émissions de télé à la noix. Curieusement, c’est toujours les autres qui semblent jouir des plaisirs du monde. Et ils jouissent à en crever les « autres », les étrangers... les Binicais. « Fait soif. Ressers-moi ! »

Mais le vent du large a tourné ; Ulysse vivra comme un homme désormais. Et un homme ça jure, ça crache, et ça déclenche des bagarres. Tiens, justement, voilà une demi-douzaine de déménageurs bretons qui pénètrent dans l’estaminet en lui jetant des regards dépourvus d’aménité que l’intéressé, prêt à tout pour en découdre, interprète comme autant de morgue à son endroit. Ulysse serait transparent que ça leur aurait fait le même effet aux déménageurs. Enhardi par son douzième demi, Ulysse a tôt fait de leur balancer une réflexion caustique, rapport à leur virilité, rapport aux apparences souvent trompeuses entre le gabarit du bonhomme et la taille de leur...

Tel l’albatros indolent, vaste oiseau des mers, roi de l’azur et des gouffres amers, le corps meurtri d’Ulysse trace une courbe austère, tel un espadon jaillissant de l’écume, ou comme qui dirait : l’enclume bondissant du balcon... S’ensuit un bruit sourd – celui d’un corps qui heurte le sol au milieu du carrefour – et un cri – le menton d’Ulysse rappe un temps l’enrobé puis s’immobilise, sanguinolent. Coups de klaxons, injures : « Tire-toi de là poivrot, y’en a qui bossent ! » « Va te faire voir chez les Grecs ! » Ulysse tarde à se remuer ; il a mal partout, et sa dignité ne va pas mieux. « Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid ! » Crient à leur manière les jurons vengeurs qui fusent d’autant de bouches déformées par la haine ; celles des usagers de la route, empêchés par cet épouvantail. Mais Ulysse vomit ces poètes de circonstance, ces intermittents d’un spectacle tapageur et vulgaire. Soudain, alors que le capitaine Achab vacille au milieu du Cap Horn, une voix perçante déchire le tumulte : « Retourne dans ton pays ! » Prophétie hurlée par une harpie au volant d’un Duster ; oracle lourdement surligné par un avertisseur qu’une paume écrase sans retenue. Trônant fièrement au milieu du rond-point, la silhouette d’Ulysse s’est redressée ; comme illuminé par les feux de Saint-Elme, il sourit, alors que des véhicules en colère le frôlent à vive allure, tels des requins en chasse défiant un plongeur égaré. La voilà la réponse aux tourments d’Ulysse ; la seule quête qui mérite un voyage : rentrer au pays ! Cette évidence longtemps refoulée dans le maelström de son inconscient, vient de lui être crachée par une parfaite inconnue roulant dans une bagnole en plastique. Pressé d’en découdre avec la vie, esclave de sa testostérone, Ulysse le grand, oui, l’Ulysse des écritures en avait occulté l’essentiel : un homme revenu de tout et rincé du reste doit rentrer chez lui ! Il n’en a que braire des tentations faciles de Binic la Babylone ; il doit retrouver son logis pour cultiver ce qui reste à cultiver de son jardin intérieur. Car comme clamait Jean-Jean, visionnaire au chômedu et ivrogne sis à Ètables-sur-Mer dans les Côtes d’Armor, « les plus beaux voyages sont intérieurs et, ma doué benniguet ! cé çui qui dit qui y’est ! ». Ces paroles restées longtemps sibyllines aux oreilles d’un Ulysse peu perméable aux supputations d’un oisif vivant des subsides de la société, viennent d’un coup de prendre tout leur sens.

Dans sa chaumière d’Étable-Sur-Mer, Marinette renifle l’air avec malice. C’est ainsi qu’elle surveille la cuisson de son kouign-amann. Pas besoin de se déplacer pour cela, non ; de son salon, elle saura interpréter les effluves lorsque le gâteau sera cuit. En attendant, elle relit les aventures torrides d’un marin au long cours, un Espagnol gaulé comme un dieu grec auquel nulle sirène de résista jamais. Marinette adore lire à haute voix ; elle fait claquer les mots, les déclame, les hurle au besoin : « son nom est Diego. Il porte fièrement cette moustache qui, exposée aux embruns, interprète la force du vent lorsqu’il faut prendre la mer. À l’instant où son voilier quitte le port, les femmes de la cité se précipitent le long du quai pour lui souhaiter bon vent. Nombre d’entre elles gémissent, ou se prosternent. Une poignée déchirent leur tunique et se jette à l’eau. En vain. Le bateau est loin déjà. Elles savent que le beau Diego part pour un long voyage et qu’il leur sera infidèle. Diego, lui, n’a d’yeux que pour l’horizon et ses promesses. Son corps porte encore les stigmates de la nuit : de longues traces de rouge à lèvres lui lacèrent le cuir : autant de bouches écrasées, de corps enlacés, autant de serments qu’un jour il reviendra, autant de mystifications. Le soleil irise l’océan et fait scintiller la sueur sur le corps ambré de l’Espagnol ; des gouttes épaisses et torrides ruissèlent maintenant de ses pectoraux, rebondissent sur ses carrés de chocolat et poursuivent leur inéluctable et vertigineuse descente vers son... soudain, l’écoutille s’ouvre avec fracas. Diego s’est raidi. Simplement drapée de son désir ardent, une superbe créature jaillit de cet habitacle étroit que les experts appellent « la cabine ». D’un coup de nuque en arrière, la femelle rejette sa toison dorée et, telle une panthère, bondit sur le marin. La main robuste de Diego a lâché la barre. Aveugle désormais, l’embarcation suit une trajectoire endiablée, dictée à bâbord par les assauts répétés de la tigresse, à tribord par les coups de reins du marinier. »  Ici la lecture coupable de Marinette s’est faite plus hachée. Les phrases jetées à la diable par le romancier prennent dans la gorge brûlante de Marinette une tournure épique. Les ébats du matelot et de la sauvageonne sont tels que, même un skipper aguerri peinerait à démêler les nœuds que font les deux corps enchevêtrés. Pudiquement donc, le narrateur se lance dans une description de l’étrave qui pourfend l’écume. Suit une métaphore appuyée des mouvements répétés de l’embarcation soulevée vers le ciel et retombant lourdement sur son lit d’écume, accompagnée par les gémissements des cordages, tendus à l’extrême. Quel talent ! c’est le passage préféré de Marinette : elle ferme les yeux, se glisse dans la peau de la créature aux cheveux de feu et revit l’empoignade sur le pont avec plus de violence encore que des mots imprimés sur du papier peuvent l’évoquer.

« C’est à vous ça ? »
Marinette ouvre les yeux : face à elle, encadré par deux gendarmes, il y a son mari. Enfin, ce qu’il reste de son mari, car l’intéressé en piteux état se répandrait volontiers comme une serpillère si d’aventure les flics venaient à le laisser choir. Marinette le foudroie : « Maurice ? t’as encore loupé le départ du chalut ?! » Le flic de droite jette un œil hagard à son suspect : « Maurice ? Mais, il a déclaré "Ulysse" sur le P.V. ! » La patience n’est pas la qualité première du poulet de droite : « Alors, il est à vous ce forcené-là, ou il est pas à vous ? » L’autre flic, celui qui se tait parce qu’il n’a rien à dire, gardien d’un zoo sans joie, spectateur indifférent qui peine à croire que cette vie est bien la sienne, ce flic donc fronce les sourcils en dilatant ses narines : « curieux, vous ne trouvez pas... ça sent drôlement le brûlé ! »

FIN
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