La foire du Midi

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La Belgique vue de nuit par satellite représente, sur la carte de l'Europe, une grosse tache de lumière. Dans cette constellation, un point plus lumineux que les autres se remarque: Bruxelles, étoile égarée, excentrée.

Dans la ville peuplée d'ombres urbaines, Laurent et Véronique sont encore captifs de la nuit blanche qu'ils viennent de traverser comme s'ils partageaient désormais une secrète complicité. Sur le plan incliné du Boulevard Botanique, des voitures défilent et ne paraissent suivre aucune trajectoire précise. Peu après, sans doute s'engageront-elles dans le labyrinthe compliqué des rues qui bordent la Grand Place. Bruxelles, à cinq heures du matin, est une capitale passablement fatiguée. Ils auraient pu s'abandonner à cette langueur. Il leur aurait été facile, à cet instant, moment équivoque où la nuit se dérobe, d'imaginer que cette errance nocturne, bien qu'inoubliable, était désormais achevée.

Les premiers trams s'avancent d'un mouvement reptile, immenses cloportes maladroits dont les longues antennes grésillent et projettent dans le ciel des nuits de juin des éclairs bleus. Les camions des brasseurs et des laitiers ont déjà pris la route. Véronique et Laurent marchent silencieux. Il leur faut éviter de parler. Il est encore trop tôt. Il leur faut préserver leur anonymat. Il faut que la ville leur demeure étrangère le temps que, tacitement, ils y prennent rendez-vous.

Sur la Grand-Place, les fleuristes installent leurs tréteaux. Bruxelles a une voix qui résonne étrangement: sonorités distinctes, violentes et comme lointaines. Près du marché aux fleurs, se tient le marché aux épices. La ville encore somnolente rêve son Orient.
Laurent se remémore leur nuit et n'ose pas porter les yeux sur Véronique qui marche à ses côtés. Une légère brise s'est levée, des mouettes sillonnent le ciel, redessinant inlassablement de leur vol oblique les plans de quelque cité imaginaire.

Derrière la frondaison des arbres, à hauteur du Parc Royal, on aurait pu facilement imaginer la mer. Lumières feutrées, voix veloutées, bruits étouffés des pas sur le gravier et des pneumatiques sur les pavés. Les mouvements paraissent ralentis; les façades des maisons, les passants, les voitures, les réverbères, tout semble pris dans le faisceau ouaté d'une lanterne magique. Temps et espace se torsadent. Les derniers noctambules errent par les rues, s'éternisent devant les boulangeries dont les vitrines se remplissent peu à peu; ils appartiennent encore à la nuit.

Néons, projecteurs, gerbes d'étincelles azurées, phosphorescences, enseignes lumineuses, toutes ces lumières soulignent les traits de celle que l'on nomme Bruxelles. Watt, Morse, Edison, Bell, Faraday, Niepce, Franklin, tant de noms prestigieux qui, à l'aube, tombent dans l'oubli. Par la ville endormie, se déplace un tram nommé Silence.

Ils prennent un petit déjeuner au Vol de Nuit. Le nom de ce bar évoque pour Laurent un tableau de Magritte et représente pour Véronique comme une idée de voyage. Ils vivent un de ces rares moments où l'on se satisfait de presque rien, où l'on ne désire rien d'autre que de demeurer là en buvant un café.
Ne pas parler, se limiter à l'essentiel, ne pas s'étonner du bonheur, ne rien soustraire et ne rien ajouter au moment présent. Sans même attendre une réponse, se contenter de dire: "Veux-tu un peu de lait?".

Alors, la vie paraît échapper à tout emploi du temps et, libéré de toute anxiété et de toute attente, on a le sentiment de flotter au-dessus des réalités. Les quatre croissants qui, sur une assiette, se tournent le dos, les petits pots de confiture alignés devant eux, les tasses sur leurs soucoupes, les petits moëllons de sucre blanc et brun posés dans une coupelle, tout cela semble appartenir à un ordre inébranlable tout comme leur présence ici dans ce café paraît répondre à une absolue nécessité.
L'arôme du café, le goût des petites truffes en chocolat, la saveur onctueuse et chaude des croissants, tout cela s'ancre dans l'évidence profonde du quotidien.

Laurent observe Véronique et c'est comme s'il avait toujours su qu'elle ne prendrait qu'un sucre dans son café, qu'elle grignoterait son croissant en le déchiquetant petit à petit et, en faisant glisser un doigt humide sur le marbre de la table, qu'elle en ramasserait méthodiquement les miettes, qu'elle aurait des gestes de petite fille et qu'elle fumerait des cigarettes qui sentent le pain d'épice.
Laurent éprouve le sentiment d'être devenu étranger à Bruxelles. Cette ville, il la connaît pourtant bien. Il avait pris l'habitude de s'y promener la nuit, soit qu'il la parcourût à pied, soit qu'il errât de tram en tram sans but apparent.

Et s'ils devenaient pour un temps deux touristes ? Ils pourraient alors découvrir l'Atomium, visiter le Musée du Cinquantenaire ou le Musée Colonial de Tervuren et, dans la soirée, ils iraient dîner rue des Bouchers. Et s'ils allaient à la Foire du Midi ?

Aux yeux de Laurent la foire avait toujours représenté un univers à la fois inquiétant et fascinant. Les forains et les hommes du cirque vivaient, croyait-il, dans un monde sournois et cruel.
Enfant, il avait été frappé par l'air faussement jovial de cette marâtre qui, sur le seuil de sa baraque, invitait les enfants à pénétrer dans le Palais de l'Epouvante, tout en dissimulant mal un méchant sourire. Plus troublant encore le souvenir de cette vieille femme édentée, toute habillée de noir - les enfants l'avaient surnommée la Veuve - qui veillait sur son manège décrépit. Les chevaux étaient borgnes pour la plupart et leur poitrail révélait, sous des éclats de bois, une chair noueuse et vermoulue. La Veuve avait un visage ascétique. Ses cheveux gris étaient noués en un volumineux chignon. Les lèvres pincées et en détachant les mots, elle faisait aux enfants de longues recommandations et, avec des gestes secs et précis, elle distribuait aux plus âgés d'entre eux des petits bâtons grâce auxquels ils s'efforceraient d'attraper le petit anneau d'argent qu'elle leur présenterait au bout d'une baguette. Alors seulement, après ce long protocole, elle lançait la machine et les chevaux se mettaient à tourner, accompagnés par les voix râpeuses et nasillardes des chanteurs populaires d'avant-guerre.

Laurent qui éprouvait un sentiment de pitié mêlé de respect pour la Veuve, s'était un jour approché d'elle et lui avait demandé pourquoi elle ne donnait pas un bâton à tous les enfants. Elle porta sur lui un regard noir et retroussa lentement la manche de son bras droit. Puis, relevant le menton, d'une voix étonnamment douce, trahissant autant de haine que de résignation, elle lui dit: "Voyez ce qu'ils m'ont fait." C'était horrible à voir. Certaines veines saillaient anormalement et des marques jaunâtres ou violacées recouvraient l'avant-bras. Elle était condamnée à voir tourner éternellement ce manège et à recevoir des coups de bâton de la part d'enfants grisés par la ronde enivrante des chevaux de bois. Cela se passait quinze ans plus tôt à la Foire du Midi.

Il est plus de onze heures quand Véronique et Laurent arrivent à la foire du Midi. Il y a déjà beaucoup de monde. Véronique bat des mains et tire sans cesse Laurent par la manche. Elle adore ces baraquements, ce décor de carton pâte dans lequel évoluent des gens si pittoresques à ses yeux. Elle aime ce tape-à-l'oeil, cette extravagance, tout ce déploiement d'artifices.

Là où Véronique ne voit qu'un monde enchanté, un jardin de rêve, une foule gaie et bruyante, tout un exotisme imprévu, Laurent n'observe qu'un univers factice peuplé de monstres grotesques. Pour lui, la Foire, c'est la Cour des Miracles, espace qui réunit tous ceux que la vie a rejetés et dont les espoirs ont été mutilés: le cascadeur estropié à vie, la belle actrice qui émaille sa roulotte de quelques photos (souvenirs d'un film, d'une aventure), celui qui en fait de jockey ne fut jamais que lad, l'homme qui, durant un soir fut l'homme le plus fort du monde et qui, aujourd'hui, lutte à mains nues avec un ours. Tant de rêves muselés. Peut-être est-ce la résignation silencieuse de ceux dont le regard trahit toujours la même pensée, rappel obsédant d'un échec, qui fascine Laurent.

Tant de gens pour qui vivre n'est désormais plus possible que dans la nostalgie d'un espoir déçu. Esclaves des mêmes chimères, prisonniers de citadelles de carton, utopistes sans projet, ils vivent par procuration dans un monde imaginaire, libres d'errer désormais sans but. Chaque fois que la roue de la Fortune accomplit un nouveau tour, ces éternels suppliciés, condamnés à se mentir et à vivre entre deux mondes (imaginaire et réel) auxquels ils ne croient plus, paient de leur vie le droit de se faire illusion, eux dont c'est le métier, lors même qu'ils ont perdu toute illusion.

Véronique court d'une attraction à l'autre. Elle conduit Laurent à l'Esprit Frappeur afin qu'il fasse montre de sa force. En frappant puissamment une borne couverte d'un gant de boxe, on peut espérer voir courir un petit curseur jusqu'au sommet d'un rail et entendre alors retentir un petit carillon. Quelle que soit sa force, on est assuré de gagner un lot. Véronique qui convoite un gigantesque Koala portant toute sa famille sur son dos, persuade Laurent de tenter sa chance.

Ayant payé pour se prêter à cet exercice qu'il juge ridicule, Laurent, de mauvaise grâce, écrase son poing sur la borne gantée. Le wagonnet grimpe péniblement le long du rail pour se stabiliser face à la mention: 60 kilos Q.I.: faible d'esprit. Véronique, en exultant, se met à lire toutes les mentions du tableau, le livre comptable de l'Esprit Frappeur, en quelque sorte:
10 kilos Q.I.: état végétatif. Etes-vous végétarien?
20 Kilos Q.I.: problème moteur. Ne faites pas d'esprit, vous en mourriez.
30 kilos Q.I.: intelligence de batracien.
40 kilos Q.I.: cervelle et appétit de moineau. Vous ne décollez pas.
50 kilos Q.I.: vous mériteriez presque d'être un imbécile.
60 kilos Q.I.: faible d'esprit.
70 kilos Q.I.: être pensant.
80 kilos Q.I.: être bien pensant.
90 kilos Q.I.: libre penseur.
100 kilos Q.I.: vous avez des arguments de poids.
110 kilos Q.I.: esprit fort.
120 kilos Q.I.: surdoué.
130 kilos Q.I.: Pascal, Mozart, Einstein. Choisissez.

Après quoi, Véronique s'enquiert du lot que Laurent a décroché. Le propriétaire de la baraque, un petit homme aux cheveux huilés et aux moustaches vernissées, lui remet, avec une pointe d'ironie et d'accent espagnol, une petite araignée en plastique pendue au bout d'un élastique: "Vous verrez, elle s'apprivoise facilement."

Un énorme colosse aux cheveux roux, empestant la bière, tapote l'épaule de Véronique : "C'est le gros ours avec les petits, tu veux, Mademoiselle?"
Ce devait être un géant des Flandres.
Véronique, en secouant vivement la tête :
"Oh! oui, s'il vous plaît, celui-là".

Ayant déposé un billet de mille francs sur le comptoir, il s'approche alors de l'étrange machinerie qui déjà semble lui tendre la main. Là, il s'agenouille, se rejette en arrière et, prenant brusquement son élan, il vient heurter violemment de son front le gros gant de boxe qui semble le provoquer. En jubilant, Véronique voit filer le curseur jusqu'au sommet. Le géant s'est déjà approché du comptoir et pointe son index en direction du koala, puis, sur son torse, en roulant aussi singulièrement les "r" que les épaules: "Le gros ours, là, j'ai gagné".

D'un air faussement désolé et en tortillant ses moustaches, le propriétaire tente de finasser: "Avec la tête, c'est pas régulier".
- Comment toi tu dis, la tête c'est pas régulier? L'Esprit Frappeur, tu crois peut-être c'est pas la tête, dit le colosse, en massant anxieusement ses deux mains dont on entend craquer les articulations.
- Ca va, vous énervez pas, mais ne frappez plus avec la tête.

Véronique, ayant reçu émerveillée le gros koala, observe longtemps encore les mouvements pendulaires du titan dont le front heurte régulièrement le gant, cependant que s'entassent autour de lui: un ours en peluche, un transistor, un jeu de fléchettes, une panoplie de Zorro, une montre...
Curieuse de tout, Véronique oblige Laurent, à qui la seule vue d'un aquarium donne déjà le mal de mer, à monter sur des engins toujours plus effrayants et sophistiqués.

Ivre et épouvantée, elle laisse souvent fuser un étrange rire, ce rire cristallin qui la transporte au seuil de la peur. Alors, elle s'agrippe convulsivement au bras de Laurent et y plante ses ongles.
Elle lance des phrases incohérentes : "Tu crois qu'on peut mourir comme ça?", "on vole, on vole", "ne m'abandonne pas".
Le plus souvent, elle crie seulement son nom: "Laurent, Laurent !"
L'estomac noué, lui, frissonne. C'est la première fois qu'elle l'appelle par son prénom. C'est bouleversant.

"Le 24 mai 2007, un avion s'écrasa. Sur les 20 passagers, aucun survivant excepté une jeune femme en état de choc qui fut recueillie par des gorilles. Cette femme partagea la vie des gorilles et donna naissance à l'enfant-singe. Non, l'enfant-singe n'est pas un monstre. Il a aujourd'hui dix ans et n'a pas honte de ce qu'il est. Si son corps est couvert de poils, ses grands yeux expriment pourtant l'intelligence humaine. Allons, messieurs, dames, une petite visite pour connaître toutes les circonstances de sa vie. Oui, vous avez bien entendu. Un enfant-singe qui voudrait être l'ami des hommes, qui vous attend avec impatience pour partager un sourire avec vous. Allons, messieurs, dames, venez voir l'enfant-singe. Il ne suffit pas de dire: c'est incroyable! Il faut l'avoir vu. Pas de fausse pudeur, messieurs, dames, venez voir l'enfant-singe pour le prix populaire de cinquante francs."
A la fois excitée et indignée, Véronique entraîne déjà Laurent dans la pénombre du chapiteau.

Dans la fosse, accroupi sur le sol dans une attitude prostrée, se tient l'enfant-singe. Il pousse, à intervalles réguliers, d'étranges petits cris, accompagnés de hoquets qui font penser à des sanglots étouffés. L'enfant-singe partage sa captivité avec un jeune chimpanzé qui joue sans doute le rôle de "frère-valoir".
S'il a le corps couvert d'une épaisse toison, l'enfant-singe n'a pourtant pas une expression simiesque. Il est imberbe et son visage fermé a échappé à l'envahissement pileux. Ses yeux, d'un bleu profond, accentuent encore le contraste.

Véronique semble indignée
: "Comment osent-ils ? C'est inhumain! Une litière ! C'est écœurant  ! Pourquoi les laisse-t-on faire ? Et personne ne réagit ! Je ne veux plus voir ça !"
Laurent n'a jeté qu'un regard indifférent sur ce spectacle. Tout cela ne lui inspire que mépris. Il a trop de lucidité et de sang-froid pour se laisser duper par une aussi pitoyable mise en scène. Mais, en voyant Véronique, pliée en deux, devenir blême et cracher de la bile, un sentiment de révolte le submerge alors. Il la traîne, à demi-consciente jusqu'à la sortie.

Il tremble de tout son corps, en proie à une indignation et à une colère qu'il ne parvient plus à maîtriser. C'est alors que Laurent a un comportement dont il ne comprend pas la signification. Agissant d'une manière toute mécanique, il retourne sous le chapiteau, bousculant au passage l'homme aux joues flasques qui lui réclame son billet et se dirige comme un automate vers la fosse dont il enjambe le parapet en murmurant machinalement : "Les monstres!"

Le chimpanzé, ayant pris peur, se terre dans un coin de sa prison en gémissant et en grimaçant. Tout se passe alors très rapidement. Laurent prend dans ses bras l'enfant-singe. Longtemps plus tard, il se souviendra encore de ses yeux immobiles, d'un bleu si profond. Il bondit hors du chapiteau, se met à courir droit devant lui en effrayant les badauds. Il court sans but. Sur sa droite, des chevaux de bois suivent un étourdissant manège. Sur sa gauche, des éléphants bondissent. Devant lui, des voitures en forme de sabots s'entrechoquent. Dans sa course aveugle, il heurte un petit garçon qui se dissimulait derrière une vaporeuse barbe à papa. L'enfant-singe, tel un insecte englué dans une gigantesque toile d'araignée, commence à se débattre. Laurent doit ralentir son pas et, à hauteur de la Grande Roue, il se sent soudain tiré en arrière par une poigne énergique et solide.

Laurent aura encore le temps de tourner la tête pour voir que le regard du nain qui se tient derrière lui trahit davantage de malice que de colère. Tout est absurde dans cet enfer mécanique et le nain a un poing énorme. C'est la dernière chose qui lui apparaît.

Le ciel était noir, les nuages se distordaient infatigablement, un grondement lointain se faisait entendre, la mer était houleuse. Force 6 se prit-il à penser. Il fallait laisser passer la tempête, se laisser dériver. Le mieux encore était de ne pas bouger, de demeurer aussi raide que possible. Faire la planche comme on fait le mort. Il sentit peu à peu ses membres se tétaniser. Ses poumons étaient brûlants, il lui fallait encore essayer d'avaler un peu d'air.
Laurent ferma les yeux, son esprit se brouilla. Il se souvint de ces grands livres illustrés, qu'enfant il relisait sans cesse. C'étaient de grands albums de cuir rouge que lui offrait sa tante chaque fois qu'elle lui rendait visite et elle ajoutait en pinçant les lèvres: "C'est un livre doré sur tranche". Tout ce qui était doré sur tranche lui paraissait désormais comme empreint d'un mystérieux prestige. Les illustrations de ces livres représentaient des pirates à l'abordage, des marins sauvés de la noyade par des dauphins, des volcans en fusion, des divinités marines inquiétantes. Tout particulièrement lui revenait en mémoire cette gravure: un enfant, coupé du reste du monde, seul sur un rocher, observant le tumulte des flots.
Laurent ouvrit à nouveau les yeux. Une vague se dressait devant lui, lentement, majestueusement. La crête, effrangée d'écume, elle semblait se préparer à l'envelopper. Laurent regarda la proue de ses pieds, ses mocassins bordeaux lui parurent totalement incongrus dans cette mer d'encre. Il sentit son corps se soulever et monter en chandelle. Au-dessus de lui, le ciel se lézardait et un éclair bleu, traversant l'opacité ouateuse des nuages, se mit à serpenter entre les vagues.

Laurent tressaille. Sa joue est glacée, comme anesthésiée au contact du chassis du fourgon. Il soulève légèrement la tête. Une douleur aiguë irradie son cerveau. Le gyrophare lance par intermittences ses jets de lumière. Laurent fait pivoter sa tête avec précaution. A sa droite, il aperçoit, dans une vision trouble, le visage de Véronique. Impossible de savoir si elle lui sourit. Il se détourne. A gauche, l'image est beaucoup plus nette. Il reconnaît tout de suite les galons et l'appendice obscène qui garnit la ceinture trop lâche du gros flic bedonnant au teint rubicond qui se tient à ses côtés. Ses joues molles sont marbrées de veinules, son front sillonné de rides. Dans ses petites mains potelées, il tient un casse-tête qu'il ne cesse de manipuler nerveusement en grognant.
- Alors, on a fait la foire, aboie-t-il. Et benoîtement, il se met à glousser.
- On aime les bêtes à ce que je vois. Son visage se congestionne et il se met à ahaner en frappant du pied. Puis, abandonnant, comme à regret, son inépuisable jouet, il sort de sa poche un paquet de "Nationales" et un briquet orné d'une image grotesque - deux gnomes de sexe opposé assis devant la T.V. - sous laquelle on pouvait lire: "l'amour, c'est regarder le programme qu'il préfère."
Laurent ferme les yeux et replonge dans une demi inconscience.
Pas de doute, Véronique lui sourit.

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