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Qualifié

Comme souvent pendant les vacances scolaires, j’ai mon petit-fils de douze ans, Lilian, à garder certains après-midis. Parfois même cette tutelle, propre aux grands-parents, dure deux ou trois jours, voire plus. Il faut alors l’occuper. A priori, avec Lilian, cela pourrait ne pas paraître nécessaire. Question loisir, il en a déjà un qui lui prend pratiquement tout son temps. À part de longues heures passées à jouer à divers jeux vidéo abrutissants, les yeux rivés sur l’écran de son smartphone, rien ne semble le séduire. J’ai déjà eu maintes discussions avec ses parents à ce propos, mais je n’ai pas encore eu l’occasion de voir le moindre changement. Nous avons beau l’inciter à s’enthousiasmer dans d’autres activités que sa grand-mère et moi jugeons nettement plus saines et bien plus éducatives, il ne s’intéresse à rien d’autre. Même pas à un quelconque sport alors qu’il est fana de foot. Uniquement sur console ou à la télé, comme la plupart des supporters. Nous avons peut-être tort, les techniques modernes sont soi-disant prévues pour simplifier la vie, améliorer les connaissances et développer l’esprit. Personnellement, je pense que c’est tout le contraire.
Jeudi dernier, je décide donc de le sortir de sa coquille et de l’emmener à la cueillette des champignons. C’est la bonne période. Bien que couvert, le temps parait assez satisfaisant pour une petite ballade dans la forêt toute proche. Lilian est bien obligé d’accepter ma proposition, mais plutôt à contrecœur. Cela se voit rien qu’à la façon qu’il a de traîner les pieds pour rejoindre la voiture.
À peine arrivés dans le parking situé à l’orée de la forêt, voilà qu’il se met à pleuvoir. Pas une forte pluie, mais un crachin assez gênant pour rendre cette sortie très désagréable. Il ne nous reste plus qu’à rentrer à la maison. Je démarre et j’aperçois dans le rétroviseur comme un sourire ironique sur les lèvres de mon petit-fils. Il semble fort satisfait de ce contretemps. Il pense sûrement pouvoir retourner à son écran.
Sur la route du retour, en traversant le village voisin, je remarque un groupe de personnes qui sortent d’un bâtiment accolé à la mairie. Alors que je me prépare à contourner le rond-point, une curieuse impression m’envahit. Sans aucune raison particulière, je me sens attiré par cet endroit. Je ralentis pour déchiffrer le panneau situé au dessus du portail. MUSÉE. J’habite à quelques kilomètres d’ici et je n’ai jamais eu connaissance d’un tel endroit dans cette localité. Curieux de comprendre la raison de cette subite et inhabituelle attirance pour ce genre de lieu, je me gare sur la petite place attenante. C’est l’occasion de savoir ce que cache cette bâtisse insolite. En invitant Lilian à sortir du véhicule, j’ai un petit sourire de satisfaction quand je vois la drôle de tête qu’il fait. Derrière moi, les visiteurs se dirigent vers un rassemblement de vélos adossés au mur du musée. Ce sont des cyclotouristes qui profitent de leur randonnée pour fréquenter quelques sites touristiques de la région. Et ce n’est pas la petite pluie devenue bruine collante qui les retiendra. Il faut avouer que ces pros du vélo sont fort bien équipés.
Nous nous dirigeons vers l’entrée maintenant dépeuplée. C’est la première fois que je fréquente un musée quel qu’il soit. J’ai horreur de ces bâtiments souvent anciens et sombres, parfois hermétiques. Bien que certains d’entre eux soient actuellement localisés dans des constructions modernes, plus claires, je ne suis toujours pas attiré par les accumulations d’objets qu’ils renferment. Les artefacts historiques, je préfère les découvrir et les contempler dans leur emplacement d’origine. Je suis d’ailleurs féru d’archéologie et, de temps en temps, je participe à des fouilles locales en amateur. Quant à l’art, je ne suis absolument pas captivé par les étalages de tableaux et statues que certaines personnes, auto-prétendues expertes, qualifient d’œuvres géniales.

Dès que je franchis le seuil, je reste abasourdi. C’est une unique et très grande salle qui me fait penser à un hangar. Les murs de briques nues sont percés de rares fenêtres étroites et haut placées. Elle déborde d’une accumulation hétéroclite d’objets divers, de vitrines poussiéreuses, de tableaux obscurs, d’armoires bancales. Quand ils sont encore lisibles, toute une série de petits écriteaux tente de présenter et d’expliquer l’origine des bibelots et autres breloques exposés.
Tandis que Lilian palpe une armure qu’une étiquette dit dater du XVIIe siècle, cuirasse assez belle il faut l’avouer, je commence à faire le tour de la salle. Je passe rapidement devant toute cette exposition de choses plus ou moins antiques pour rester figé au fond de la pièce. Je ne sais pas pourquoi la petite vitrine qui occupe ce coin me fascine tant. Sous une cloche de verre s’étalent quelques ossements, dont la partie supérieure d’un crâne. Ce fragment de squelette est accompagné de divers outils en silex et d’une espèce de flûte d’une vingtaine de centimètres. Fabriquée à partir d’un os creux, entièrement gravée de minuscules spirales, elle est magnifique. Sa blondeur lumineuse attire automatiquement le regard. On dirait qu’elle vient à peine d’être façonnée alors qu’elle a passé plusieurs milliers d’années enterrée dans un sol argileux. Un panneau explicatif, encore lisible, raconte que ce squelette préhistorique à demi complet et les objets joints ont été découverts une quinzaine d’années auparavant, dans le village même, lors du creusement des fondations du nouveau vestiaire du terrain de foot. Le texte précise également que ces restes ont été étudiés et datés du néolithique par les spécialistes du centre archéologique départemental.
Lilian vient de me rejoindre et fixe également cette vitrine. Elle semble l’hypnotiser. Il avance la main pour la toucher. Il se retourne immédiatement vers moi.
— Tu entends la musique ? me demande t-il.
Je le regarde, étonné par sa question. Dans la salle règne un silence sépulcral, uniquement brisé de temps en temps par les bruits pourtant feutrés de nos pas et de nos paroles. Je ne perçois aucune musique.
— Alors, tu n’entends pas ? réitère-t-il.
Je lui avoue que non. Je ne remarque aucune musique ni même aucun bruit autre que les nôtres. Il retire la main de la vitre.
— Papi, maintenant la musique s’est arrêtée !
Il repose la main sur la vitre et se retourne brusquement vers moi.
— Écoute ! Elle est revenue ! me dit-il presque en hurlant.
Je me demande s’il n’est pas en train de se moquer de moi.
— Si, je te jure. Touche la vitre, tu verras.
Pour lui faire plaisir, je fais ce qu’il souhaite. Au moment même où ma main effleure le panneau de verre, une mélodie étrange s’insinue dans mes oreilles. Un air de flûte aux notes décalées. Le son a une légère réverbération, c’est vraiment bizarre. Il semble provenir à la fois de partout et de nulle part. Je relève la main. Plus rien. Silence complet. Stupéfait, je renouvelle plusieurs fois l’expérience sous le regard attentif de Lilian. À chaque fois le même air revient ou disparaît suivant que je touche ou pas le carreau de la vitrine. J’inspecte le meuble et ne constate aucun appareillage destiné à provoquer cette musique. Une relative inquiétude s’empare de moi. Il y a ici quelque chose d’incroyable qui commence à me faire vraiment peur. Pourtant, je suis très cartésien et les phénomènes inexpliqués me laissent un peu sceptique. Je dois quitter cet endroit au plus tôt. Je prends Lilian par les épaules et l’emmène dehors. Nous retournons à la maison, silencieux.
À peine éloigné du village, je me promets de revenir. Je veux en avoir le cœur net et, surtout, j’ai besoin d’une explication raisonnable à ce phénomène.

Je viens de passer une nuit épouvantable. Impossible de dormir. Des sons et des images, scènes étranges que je n’arrive pas à interpréter, traversaient mon esprit comme des flashes de cinéma. Je pensais et repensais sans cesse à l’inexplicable événement survenu la veille. Si je ne me trompe pas, mon petit-fils, qui dormait dans la chambre juste à coté de la mienne, a fait lui aussi quelques cauchemars. D’ailleurs, mon épouse, qui ne sait encore rien de notre histoire au musée, a dû se lever plusieurs fois pour aller le border et le tranquilliser.
Un rythme simpliste aux sonorités de flûte continue encore de trotter dans ma tête. Je ne l’entends pas réellement, je l’imagine plutôt. Enfin je le crois. Ça m’agace vraiment, jusqu’à en avoir mal au crâne. Je me lève et descends à la cuisine me préparer un café, le plus fort possible, pour essayer de me réconforter.
Alors que je suis en train de déguster ma troisième tasse de ce breuvage stimulant mais amer car sans sucre, mon petit-fils surgit devant moi. Bien que l’heure soit fort matinale, contrairement à son habitude et malgré une nuit agitée, il est déjà debout. Avant que je puisse placer un mot et sans m’accorder son bisou habituel, il s’adresse à moi d’un ton que je ne lui reconnais pas.
— Quand pourra-t-on retourner voir le vieux musée ?
Surpris par cette question totalement inattendue, j’hésite un bon moment avant de pouvoir lui répondre.
— Pourquoi veux tu repartir là-bas ? lui demandai-je. As-tu vu quelque chose qui a enfin gagné ton intérêt ? Un truc qui a un rapport avec tes jeux informatiques ?
— Non. Je voudrais juste aller réécouter la musique.
Sa réponse me laisse complètement pantois. Lui aussi semble avoir été envoûté par ces notes pourtant un peu discordantes.
— Peut-être, mais un autre jour, lui rétorquai-je. Aujourd’hui, je vais être très occupé. J’ai un tas de petits problèmes à résoudre.
Bien sûr, ces soi-disant petits problèmes ont un étroit rapport avec les événements de la veille. Il faut absolument que je me renseigne sur ce mystère avant d’y emmener mon petit-fils de nouveau. Cependant, j’avoue que je suis certainement le plus emballé de nous deux pour y retourner. Lilian parait satisfait de ma réponse car, prenant place à table, il me demande juste de lui préparer son petit-déjeuner. Mon épouse qui, à ce moment précis, vient de nous rejoindre, l’embrasse et le lui mitonne immédiatement. Elle a maintenant complètement écarté de son esprit l’inquiétude qui l’avait habitée cette nuit. Elle ne lui demande même pas ce qui l’avait tant tracassé durant son sommeil. J’en profite pour aller me préparer.

Bien que cette heure matinale ne soit pas très convenable pour rendre visite à quelqu’un, je sors la voiture du garage et file au village voisin. J’espère y rencontrer le maire pour lui poser tout un tas de questions qui me brûlent les lèvres.
Quand j’arrive sur la place, l’hôtel de ville n’est pas encore ouvert. Pour patienter, je vais prendre un café, encore un, au petit débit de tabac qui lui fait face. Lui est déjà prêt à recevoir la clientèle. Le patron, un petit gros au visage bien rosé, certainement autant que sa boisson favorite, parait très affable. C’est le genre de personne qui, sans vous connaître, est tout de suite prêt à venir vous tenir le crachoir, juste ce que j’attends de lui. Je le laisse discourir de tout et de rien pendant quelques minutes, puis j’essaie de l’interrompre afin de lui extorquer quelques renseignements sur le musée. Ce n’est pas facile d’arrêter le débit de paroles de ce personnage fort loquace. En insistant, j’arrive quand même à placer quelques questions. À part une série de banalités manifestement tirées d’un ancien bulletin municipal, je n’apprends pas grand chose d’intéressant. À ce moment, une femme très âgée entre en boitillant. Elle s’aide d’une superbe canne au manche d’ivoire sculpté qui doit probablement dater du siècle dernier. Elle s’installe à une table qui n’a visiblement pas été nettoyée la veille, commande un café-rhum, le journal et un paquet de cigarettes. En attendant qu’on la serve, elle me regarde fixement, comme si elle cherchait à me reconnaître. Personnellement, je ne l’ai jamais rencontrée. Elle m’est totalement inconnue. Enfin, c’est ce que je crois. Alors que le patron vient la servir, elle m’interpelle.
— Monsieur Jean-Pierre Duroque ? dit-elle d’une voie enrouée, vraisemblablement due à une trop grande consommation de tabac.
Je sursaute. Je me glisse au bas du tabouret de bar et la rejoins auprès de sa table.
— Bonjour madame. Je vous connais ?
— Oui. Mais vous ne pouvez certainement pas me reconnaître. Moi si, grâce à la cicatrice que vous avez au front. En fait, je vous ai appris à lire, à écrire et à compter. J’étais votre première institutrice alors que vous aviez à peine six ans.
Je me souviens maintenant de cette jolie et gentille jeune fille qui nous faisait classe alors que je venais de rentrer à l’école primaire. Mais je n’ai plus aucune idée de son nom alors qu’elle a bien retenu le mien. C’était il y a si longtemps et après tant d’autres professeurs. De l’accident, par contre, je reste marqué, et de plusieurs façons. Ce jour-là, je devais me rendre au tableau. J’ai glissé et je suis tombé le front contre l’estrade. J’avais une belle entaille, le sang coulait sur mon visage. Je devais certainement pleurer. Il avait fallu m’emmener à la clinique proche pour recoudre cette plaie. Je fus absent plusieurs jours avant de reprendre les cours.
— Qu’est-ce que tu fabriques ici ? me demande-t-elle. C’est la première fois que je t’y rencontre. Tu habitais le village d’à-côté si je me souviens bien, là où j’ai commencé à enseigner. Tu y demeures encore ?
Je lui explique alors ma visite au musée, l’attrait que j’ai eu pour le squelette de l’homme préhistorique et mon désir d’en savoir plus. Cependant, je ne lui parle absolument pas de l’étrange phénomène auditif qui nous est arrivé, à mon petit-fils et moi. Je n’ai pas l’intention de passer pour un demeuré qui raconte n’importe quoi pour être mieux considéré.
— Je connais quelqu’un qui pourra peut-être te renseigner sur ces ossements, m’interrompt-elle. C’est le vieux Emile, l’ancien cantonnier du village. À cette époque, il avait participé aux travaux du terrain de foot. C’est lui qui avait découvert le squelette. Ça l’avait énormément intéressé. Plus tard, il a même réalisé une remarquable copie de la flûte en os. Il doit sûrement encore la conserver chez lui.
— Je serais ravi de le rencontrer. Il a certainement des tas d’explications à me fournir. Comment pourrais-je le contacter, si c’est possible ?
— Il habite la maison juste à côté de la boulangerie, dans la rue du Château. Impossible de la rater, c’est la seule qui a une plaque en forme de portée musicale au-dessus de sa porte.
Cette dernière remarque m’intrigue. Aurait-il, lui aussi, entendu cette incroyable musique et l’aurait-il transposée sur la portée ? J’en suis tout excité. Cela serait une preuve que ce phénomène est bien réel, que je ne l’ai pas imaginé. Comme je n’y connais rien en solfège, il faudra que je lui demande à quoi correspond son inscription musicale.
Je remercie mon ex-institutrice pour ses explications que j’estime très importantes. Je vais régler ma consommation au bar et sors, impatient de découvrir, enfin, une réponse à ma recherche.

Je n’ai vraiment plus toute ma tête. Où se situe donc la rue du Château ? J’ai oublié de lui demander. Depuis la porte du bar, je remarque que la mairie et son mini musée sont maintenant ouverts. Je décide d’y aller au lieu de retourner chercher ce renseignement dans le bar-tabac.
Je pénètre dans l’hôtel de ville et sollicite la jeune personne préposée à l’accueil pour obtenir les informations qui me manquent. Très aimablement, elle me révèle que la rue que je recherche est toute proche. C’est celle qui monte vers le haut du village, juste derrière la mairie. Elle m’offre également un plan du village. Je la remercie et pars repérer le domicile de ce fameux Emile.
En contournant la mairie pour rejoindre la rue du Château, il est obligatoire de longer le musée. Passant devant son portail, je stoppe net. Il m’a semblé entendre un appel. Un appel intérieur, une inexplicable incitation à y pénétrer. Ce que je fais sans hésitation. De toute façon, j’avais l’intention d’y retourner, alors un peu plus tôt ou un peu plus tard, cela ne fait pas une grande différence.
L’intérieur est toujours aussi sombre malgré les luminaires du plafond qui ne brillent que par leur médiocrité. Je m’approche de la cause de mon tourment, la vitrine, ou plutôt la flûte, qu’elle renferme. Aucun bruit ne trouble la quiétude de cet endroit. On se croirait au beau milieu d’un désert. Expression un peu abusive car je n’y suis jamais allé, donc je ne connais pas et je ne sais même pas si c’est vraiment silencieux. Mais dès que je touche une des parties de la vitrine protégeant le squelette, le même concert de sons discordants, presque cacophonique et pourtant attachant, me transperce le cerveau. Après une bonne dizaine de minutes et autant de contacts sur des emplacements multiples du meuble d’exposition, je finis par sortir, m’enfuir presque. La perception sonore était à chaque fois présente et toujours identique. Il m’est maintenant nécessaire d’échapper à cet endroit que je finis par trouver maléfique.

À l’extérieur, l’atmosphère est plus respirable, moins oppressant. Je me dirige alors vers la demeure d’Emile. Le chemin prend une pente nettement plus importante que celle à laquelle je m’attendais. En haut de la rue se dresse un petit castel qui doit certainement être à l’origine du nom de cette voie. Peut-être même que l’armure du musée en provient.
Arrivé à destination, je remarque immédiatement la portée musicale en fer forgé. Six notes y prennent place. Je ne les connais pas mais, sous chacune d’elles, leur nom : do, mi, si, la, do ré. J’apprécie le jeu de mots qui m’assure que le propriétaire du lieu n’a jamais entendu la flûte. Je sonne. Un carillon retentit et, quelques secondes après, un très vieil homme, grand et costaud, apparaît dans l’encadrement de la porte.
— Bonjour. Monsieur Emile, je suppose ?
— Lui-même. Que désirez-vous ?
— Je m’appelle Jean-Pierre Duroque. J’ai appris que c’est vous qui aviez trouvé le squelette exposé au musée municipal. J’aimerais que vous m’en parliez un peu.
— Ah, le musicien ! Et que voulez-vous savoir de plus que ce qui est inscrit sur l’écriteau qui l’accompagne ?
— Des détails que vous seul connaissez, peut-être. Comment l’avez-vous découvert ? Qu’est-ce que cela vous a fait ? Pourquoi l’appelez-vous le musicien ?
— C’est le surnom que les gens du village lui ont donné, à cause de la flûte. Je l’ai déterré par hasard, en creusant un fossé pour enfouir les canalisations du vestiaire du terrain de foot. Le crâne et un tube troué juste à son côté sont les premières choses que j’ai aperçues. Au départ, j’ai tout de suite pensé à un cadavre enterré là après un crime. La gendarmerie fut avertie. Une fouille fut effectuée par la police scientifique. Elle découvrit tout ce que vous pouvez voir au musée. Tout a été étudié par le centre régional d’archéologie. Personnellement, c’est la petite flûte – je n’ai su que plus tard ce que c’était – qui me fascinait. Elle était si belle. J’ai même pu jouer avec quand tous ces artefacts sont revenus au village pour y être conservés. Sinon, je n’ai rien d’autre de spécial à ajouter.
— Vous n’avez jamais rien entendu de particulier sur votre découverte depuis ce temps ?
— Non, pourquoi ?
— Pour rien ! Comme ça ! Il parait que vous avez réalisé une reproduction de la flûte ? Est-ce qu’il serait possible de la voir, si cela ne vous dérange pas ?
— Si vous voulez. Entrez donc.
Il m’emmène au salon, sort du tiroir d’un vieux chiffonnier en chêne la fameuse flûte et me la tend. J’ai une légère appréhension avant de la saisir. Elle est vraiment pareille à l’originale, en os avec ses quatre trous. Un seul et énorme détail permet de la distinguer de la vraie : il n’y a aucune spirale sculptée. Elle est absolument lisse. Avec l’autorisation du propriétaire, je souffle dedans pour tenter d’en sortir quelques notes, c’est horrible. Les sifflements et couinements que j’engendre n’ont rien à voir avec la rengaine qui m’obsède depuis hier.
Après quelques propos sans grand intérêt, j’estime qu’il est temps de le quitter. Je le félicite pour sa réplique très comparable à l’authentique, le remercie de m’avoir si bien accueilli et repars sans avoir eu de véritable réponse à mon problème. Pour l’instant, je n’ai plus qu’à rentrer chez moi.

La nuit suivante est aussi terrible que la précédente, sinon pire. Mon petit-fils est rentré chez ses parents. Je me demande comment ça se passe pour lui. Ça ne peut pas durer, il faut que je sache ce qui se passe avec cette sacrée flûte. Je dois à tout prix l’examiner personnellement. Je décide de rencontrer le maire afin d’obtenir l’autorisation de l’étudier. Le petit-déjeuner terminé, je téléphone pour obtenir un rendez-vous.
L’édile me reçoit dans son bureau l’après-midi même. Je lui explique que, ancien enseignant pratiquant l’archéologie en amateur, j’aurais aimé examiner la flûte de son musée. J’ai l’intention d’écrire un article sur les instruments de musique de la préhistoire qui sera publié dans la revue d’un club que je fréquente. Sa commune aura, bien évidemment, l’honneur d’y être citée. Tous ces arguments n’étaient que des petits mensonges, mais il fallait bien justifier ma demande.
Après quelques mises au point concernant les conditions de cette visite, il m’accorde gentiment l’approbation que j’espérais tant. Il est donc décidé que je pourrai accéder à la flûte dès le lendemain matin, mais que je n’ai pas l’autorisation de l’emporter. Je dois l’étudier et prendre des photos sur place. Il est également obligé de prévenir le responsable du musée, justement absent en ce moment, qui m’accompagnera lors de la visite.
Je le quitte après de multiples remerciements et rentre chez moi, emporté par une sorte d’ivresse, d’exultation qui persiste le reste de la journée. Je ne parle à personne, même pas à mon épouse, de mon rendez-vous du lendemain.
Cette nuit-là, je dors comme un bébé.

Aujourd’hui, je vais enfin en avoir le cœur net. Enfin, je l’espère. J’accompagne l’employé municipal dans le musée. Tandis que nous nous dirigeons vers le fond de la salle, il m’explique que c’est lui qui est chargé de s’occuper et d’entretenir ce local, responsabilité dont il est fier. En moi-même, je doute qu’il fournisse un travail réellement assidu à ce travail ménager. Avec une toute petite clé dorée, il débloque la serrure de la vitrine. Délicatement, il soulève la vitre de protection et m’invite à prendre la flûte. D’après son comportement très naturel, je présume qu’il n’y a aucune musique, aucun son étrange qui vienne le troubler. Alors que je saisis le pipeau entre deux doigts hésitants, tout se brouille autour de moi. J’ai l’impression de chuter dans le vide. Je ferme les yeux pour échapper à ce vertige.
Quand je les rouvre, je me retrouve assis sur un gros rocher couvert de mousse. Je ne suis même pas déconcerté par cette nouvelle situation. J’ai simplement l’impression d’être différent, aussi bien mentalement que physiquement. Mes cheveux, maintenant longs, tombent sur mes épaules et j’ai une petite barbe, chose que je n’avais jamais appréciée auparavant. Je suis simplement vêtu d’une espèce de chemise et d’un pantalon de cuir brut. Une ceinture de corde à laquelle est suspendue une sacoche en feuilles de roseau tressées entoure ma taille.
Devant moi, un groupe d’une dizaine d’enfants. Ils sont tous assis dans l’herbe, silencieux et immobiles. Plus loin, derrière eux, on peut distinguer un village de huttes en bois et aux toits de chaume d’où émergent les colonnes de fumée blanchâtre des foyers. Plus loin encore se dressent les majestueux arbres d’une forêt qui occupe tout l’horizon.
Mon regard revient sur le groupe d’enfants. Au premier plan, un jeune garçon ressemble étrangement à mon petit-fils. Il sourit en me regardant. Tous s’attendent à quelque chose de bien précis, mais je ne sais pas quoi. Si, je le sais. Ou plutôt, je l’ai toujours su.
J’ouvre la petite sacoche pendue à ma ceinture et en retire une petite flûte en os avec ses quatre minuscules trous sur le dessus. Je l’ai fabriquée moi-même quelques semaines auparavant. Le plus long travail avait été la décoration, des gravures en spirales.
Tous les yeux sont maintenant fixés sur cet instrument pourtant insignifiant. Il disparaît presque complètement entre mes mains râpeuses. Je le porte lentement à mes lèvres. Sous les regards étincelants du jeune public complètement ensorcelé, je commence à improviser un morceau de musique. C’est une ritournelle que j’ai l’impression de connaitre par cœur. J’éprouve un immense apaisement. Je me sens heureux et serein. Je suis enfin de retour chez moi.

PRIX

Image de Hiver 2019
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Martine · il y a
j'ai passé un bon moment de lecture!
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Champolion · il y a
Ben flûte alors!
Un bien joli conte dans un style impeccable
Mes voix
Champolion

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Lélie de Lancey · il y a
Je ne l'avais pas vu ! Merci pour cet excellent moment de lecture !
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Daniel Glacis · il y a
Un très long récit au ton initiatique qui nous entraine dans un monde inconnu très agréable à lire.. Daniel.
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Alexienne Duplessis · il y a
J'ai été "embarquée", merci ;)*****
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Jipe · il y a
Une histoire un peu déroutante mais le mystère a du charme.
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Samia.mbodong · il y a
Une belle histoire du flute magique avec une écriture agréable à suivre.
Les personnages sont bien campés.
Alors le narrateur aurait eu une vie passée ou il aurait été joueur de flute. c'est peut être vrai.
Bravo et merci pour ce petit moment de reve.

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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire fascinante et envoûtante !
Mes voix ! Une invitation à découvrir “Gouttes de pluie” qui est
également en lice pour le Grand Prix Hiver 2019. Merci d’avance
et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-pluie-2

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dud59 · il y a
je prends un parapluie et j'y vais
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Marie · il y a
Cette flûte m'a enchantée :):), votre histoire nous emporte et votre plume est fort agréable à lire. Mes voix
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La luciole · il y a
j'ai été happée par cette histoire du début à la fin, bravo :) on a envie d'une suite. mon vote
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